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IX. — CLASSIFICATION DES NÔ ET COMPOSITION DES PROGRAMMES

On classe ordinairement les nô de deux manières. D'abord, d'après le genre de sujets qu'ils traitent on les répartit en quatre grandes classes d'importance égale :

i° Les nô de divinités ou de choses divines, kami-nô ou sbinji-nô, mettent en scène soit des légendes mythologiques, soit des légendes relatives à un temple particulier, à sa fondation, à la divinité qui est honorée.

2° Les nô de souhaits heureux, shûgen-nô, composés dans le but de louer et d'honorer un grand personnage, l'Empereur surtout, de lui souhaiter prospérité et longue vie, se servent pour cela d'anciennes légendes ou d'apparitions de dieux ou d'esprits. Il en résulte qu'un certain nombre de pièces peuvent être rangées aussi bien dans la classe précédente que dans celle-ci, et sont employées tantôt comme kami-nô, tantôt comme sbûgen-nô.

5° Les nô d'apparitions proprement dites font apparaître, en dehors des dieux et des génies, des esprits de diverses natures. Ils se divisent en nô de mânes, y ûrei-nô, de caractères très différents suivant qu'il s'agit de mânes de guerriers ou de femmes; et en nô d'esprits naturels, seirei-nô, apparitions d'esprits d'animaux, de plantes, de fleurs, etc.

4° Les nô d'actualité, gen^ai-nô, représentent non pas des événements contemporains, mais des scènes appartenant par leur nature au monde où nous sommes. Ce sont généralement des scènes mi-historiques mi-légendaires, ou encore des scènes de mœurs plus ou moins anciennes, accommodées au goût de l'époque.

Au point de vue de l'exécution, un usage, qui vraisemblablement ne remonte pas au delà du xvne siècle et de l'époque des Tokugawa, a établi une autre division en cinq, ou plus exactement en six classes. Il fut admis en règle générale qu'à chaque séance cinq pièces de caractère différent seraient exécutées; si la séance avait un caractère particulièrement solennel, elle devait commencer par Okina, et compter ensuite six pièces. L'ordre des pièces devant former le programme d'une représentation ordinaire et le genre de chacune d'elles sont donnés, ce dernier d'une manière approchée seulement, par la formule jin-dan-jo-kyô-ki, «dieu, homme, femme, folie, démon ».

La première classe est donc celle des kami-nô ou kami-mono que nous avons déjà vue.

La seconde classe, dan, comprend les « pièces d'homme » : otoko-mono, dit-on encore. On les appelle aussi sbura-mono, « pièces d'Asuras ». La Voie des Asuras a été considérée au Japon comme une sorte d'enfer des guerriers. C'est dans cette Voie aux luttes sans trêve que ceux-ci sont passés à leur mort; c'est de là que leurs esprits viennent implorer les prières libératrices des bonzes. L'élément fondamental de ces nô est donc l'apparition de l'esprit d'un héros ; ils rentrent dans la première catégorie des yârei-nô.

Dans les pièces de la troisième classe, jo- ou onnamono, « pièces de femme », le personnage principal, celui que représente le sbite, est toujours féminin ; ce peut être une femme vivante, ou l'esprit d'une morte, ou encore un esprit apparaissant sous une forme féminine. On y verra donc des pièces classées gen^ai-mono , d'autres classées yûrei-nâ, et même des kami-nô. La coiffure spéciale, hatsura ou ha%ura, que portent les

acteurs lorsqu'ils jouent un rôle de femme, a valu à ces nô le nom de katsura- (ou ha^ura-)mono.

Le terme de hyô, « folie », ne caractérise directement qu'un petit nombre de nô de la quatrième classe, à savoir ceux dont le sbiie est une « folle », monogurui; elle en contient beaucoup d'autres, les gençai-mono en général, et même quelques pièces comportant des manifestations d'esprits, telles que Dôjô-ji ou Yamauba. En général, ces nô affectent une moins grande sévérité de forme et une certaine liberté de composition ; les auteurs y semblent déjà préoccupés de la recherche de l'effet dramatique, et on peut y remarquer dans l'ensemble une tentative, un effort pour émouvoir la sensibilité des spectateurs. La mise en scène aussi y est en général plus compliquée, plus travaillée pourrait-on dire; c'est la pièce à spectacle, le nô populaire pour autant qu'il peut l'être, celui du moins qui de prime abord intéressera davantage un public imparfaitement initié; c'est surtout des pièces de ce genre que devait plus tard sortir le théâtre.

La cinquième classe est aussi plus étendue que ne l'indique le mot ht, « démon ». Outre les manifestations de démons proprement dits qui légitiment le nom à'onimonOj « pièces de démon », elle comprend les apparitions de tengu, d'esprits violents, de mânes irrités, etc. Ces pièces, qui terminent les représentations ordinaires, doivent avoir une animation particulière. Elles rentrent pour la plupart dans la catégorie des y ûrei-nô.

La sixième classe, qui n'apparaît qu'en des occasions particulièrement solennelles, est celle des shiïgen-nô dont nous avons déjà parlé. Aujourd'hui, lorsqu'une de ces pièces est au programme, on l'abrège le plus souvent et on n'en exécute guère en ces occasions que la partie

où les souhaits pour l'Empereur sont exprimés. Dans les représentations ordinaires, quelques-unes de ces pièces peuvent prendre la place de celles de la cinquième classe ; le plus grand nombre s'exécutent comme kami-nô.

On indique souvent le genre d'une pièce par le numéro d'ordre de la classe à laquelle elle appartient : c'est ainsi qu'on dit ichiban-mono, niban-mono, « pièces de premier, de second rang », etc. Cette sorte de classification sommaire, encore que pratiquement suffisante, laisse du reste place à quelque incertitude, car il ne manque pas de pièces pouvant, comme nous l'avons dit, être considérées sous des aspects différents, rangées dans des classes différentes, exécutées par conséquent sous tel ou tel numéro, suivant l'occasion ou les préférences des acteurs.

C'est d'après ces principes que se compose le programme d'une représentation. 11 comprend régulièrement et dans cet ordre : un kami-mono, un sbura-mono, un hatsura-mono, un gen^ai-mono, et enfin une pièce très animée, généralement un oni-mono. Il faut en outre y introduire le plus de variété possible, éviter d'y montrer deux personnages de même caractère, d'y faire figurer des pièces contenant des danses semblables ou des scènes de même genre, des combats par exemple. Il faut tenir compte aussi de l'époque de l'année dans laquelle on se trouve : car, s'il y a des pièces banales en quelque sorte et qui peuvent s'exécuter en tout temps, le plus grand nombre ne doit être joué qu'à l'époque indiquée par le sujet traité. Yamauba et Mochi^uki par exemple sont de tous les temps ; mais Kinuta et Tatsuta sont des pièces

d'automne, Hagoromo et Yuya appartiennent au printemps. Les traditions d'écoles déterminent même à quel mois conviennent telles ou telles pièces : et elles sont encore observées, quoique l'adoption du calendrier grégorien ne laisse plus percevoir cette convenance aussi clairement, et quelques nô paraissent par suite un peu en avance sur l'époque assignée à leur exécution. Les nô du troisième mois s'exécutent aujourd'hui au mois de mars, et l'on peut s'étonner d'y entendre l'éloge des fleurs de cerisier : c'est qu'autrefois ce mois correspondait sensiblement à notre mois d'avril.

Enfin ajoutons que l'usage tend à s'introduire de représentations composées de trois pièces seulement ; leurs programmes recherchent naturellement la variété, mais aucune règle fixe ne préside à leur composition.

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