SCÈNE IV
Dites-moi encore avec plus de détails ce qui concerne ce temple.
SHITE.
Considérez d'abord la disposition du temple.
Au nord se dresse abrupte une verte montagne (*);
CHŒUR
Sur sa cime la lune brille entre les pavillons des pins [*). Au sud s'élève isolée la porte magnifique. Les rayons obliques du soleil pénètrent jusqu'au pied
[des bambous élancés.
SHITE.
A gauche voici la tour [à. la flèche] ornée de flammes (*).
CHŒUR
Des vertes tentures, de l'alcôve rouge la splendeur rap-
[pelle le passé (*).
A droite sont les antiques bâtiments d'un vieux monastère (8).
La cloche au point du jour, les chants sacrés au soir y
[résonnent sans cesse.
Sont-elles vraiment privées d'âme, Les plantes, comme on le dit?
Les obligations de la vie (8) en ce monde d'illusion,
Elles les connaissent, oui, elles les connaissent!
Entre tous les arbres, le pin et le prunier
De Tenjin furent les plus chéris;
Et le Prunier-Rose et le Vieux-Pin
Sont devenus les dieux des chapelles de ses temples.
Au reste ces deux arbres,
Plus qu'en notre pays même,
Chez les Kan ont manifesté leur vertu.
Au temps d'un empereur de Tô (*),
Lorsque dans le pays la littérature florissait,
Les fleurs [de prunier] brillaient de plus d'éclat
Et leur parfum était plus doux;
Mais lorsque la littérature était négligée, leur parfum
Et leur couleur même se ternissait. [s'évanouissait,
Ah! vraiment, dit-on, c'est un arbre
A qui les lettres sont chères! Et le prunier
Fut appelé l'arbre ami des lettres.
Et quant au pin, voici pourquoi il est appelé tayu (*).
Le premier empereur de Shin (*) étant à la chasse.
Le ciel tout à coup se couvrit de nuages,
Une pluie violente se mit à tomber. Alors
L'empereur, pour se protéger de l'orage,
Se réfugia sous l'abri d'un jeune pin.
Ce pin soudainement devint un grand arbre,
Abaissant ses branches, épaississant ses aiguilles,
Remplissant tous les vides ouverts dans sa verdure,
Ne laissant pas filtrer la pluie. C'est pourquoi
L'empereur lui conféra le titre de tayu (*),
Et depuis lors, le pin est appelé tayu.
SHITE.
Le pin et les fleurs du prunier au nom si glorieux
O I M A T S U io5
CHŒUR
Dureront jusqu'au terme reculé
De mille générations. Gardien de la haie sainte.
Veille sur eux, ah ! veille bien sur eux !
Du dieu [qu'on honore] ici le nom est le même ('),
Plénitude du Ciel. Tout l'espace est rose ; et les Roses
Fleurs, et le Pin, tous ensemble,
Comme divinisés (*), s'évanouissent,
Comme divinisées leurs formes s'évanouissent.
Pendant les dernières paroles du chœur, le tsure et le sbite se retirent lentement et rentrent dans le kagami no ma.
INTERMEDE
WAKI.
Holà! y a-t-il quelqu'un?
PREMIER WAKI-ZURE (il se lève et vient se prosterner devant
le waki .
Me voici.
WAKI.
Allez appeler quelqu'un du pays.
WAKI-ZURE.
J'obéis. (Il se relevé et remonte vers le fond de la scène ou l'acteur comique, kyôgen ou ai, chargé de l'intermède, est venu s'asseoir au pied de la colonne du kyôgen pendant le chœur précédent.) Y a-t-il ici quelqu'un du pays ?
Al (il se lève).
Vous me demandez quelqu'un du pays: que désirezvous?
îo6 C I N Q N O
WAKI-ZURE.
On désire vous demander quelques renseignements; veuillez vous approcher.
AI
J'obéis. (Il vient saluer le waki. tandis que le waki-^ure retourne à sa place.) Vous demandez quelqu'un d'Anrakuji ; que désirez-vous?
WAKI.
Vous trouverez peut-être ma demande extraordinaire, mais vous devez connaître les détails [de l'histoire] du Vieux-Pin et du Prunier-Rose; veuillez nous les conter.
AI
Quelle chose étrange vous me demandez là! Néanmoins, comme il serait difficile de dire que je n'en connais pas, je vais vous raconter les choses telles que je les ai entendues.
WAKI.
Je vous remercie.
AI (il se tourne vers le public pour dire le katari).
Voici donc toute l'histoire du Vieux-Pin et du Prunier- Rose de ce temple d'Anraku. Au temps où Tenjin de Kitano à la capitale était encore le ministre Sugawara, il fut calomnié par le ministre Tokihira et quelques autres, et on l'exila en ce lointain pays. J'ai entendu dire que l'empereur s'appelait alors l'empereur d'Engi. Donc 'Michizanel partit la première année Engi, année du coq, seconde du métal, au premier mois. Il regrettait fort la capitale; et on dit que, comme lèvent d'Est vint à souffler, lui suggérant un premier vers, il composa une poésie. La voici :
Quand soufflera la brise d'Est, Envoyez-moi votre parfum,
O fleurs de prunier !
Bien que n'ayant plus de maître, N'oubliez pas le printemps.
C'est ainsi qu'il chanta. Et voilà que ce prunier-ci poussa en une nuit. [Michizane] en fut dans le plus grand étonnement. C'était un prunier qu'il avait planté lui-même dans son jardin à la capitale et qu'il aimait entre tous; touché du sentiment de cette poésie, cet arbre était venu ici. C'est pour cela qu'on lui donna le nom de Prunier-Volant. Et quant au Pin que voici, il vint ici sur les traces du prunier; aussi l'a-t-on appelé le « Pin qui suit ». Plus tard, [Michizane] monta sur la hauteur nommée Tempai pour y prier le dieu Brahma, et fut élevé par lui au rang de Temman-Daijizai-Tenjin. Ayant été fait Daijizai par Brahma, il était certain qu'il retournerait un jour à la capitale. Par la suite, il arriva quantité de prodiges. La seizième année Engi. devenu [dieu de] la foudre, il vint à la capitale, y accomplit des choses effrayantes et détruisit ses calomniateurs. Dans la suite il y fut adoré sous le nom de Temma-Tenjin de Kitano. A cause de tout cela, on vénère ces deux arbres dans les chapelles de ses temples sous les noms de dieu du Pin qui suit et de dieu du Prunier-Rose.
Toujours assis, il se tourne vers le waki, et reprend sur le ton du dialogue :
En somme, comme je vous l'ai dit tout d'abord, je ne connais pas de détails bien particuliers. Voilà tout ce que j'ai entendu raconter. Mais je m'étonne de la question que vous m'avez posée tout à l'heure.
io8 C I N Q N O
WAKI.
A ma question vous avez bien voulu répondre par un récit détaillé; je vous en remercie. Voici simplement pourquoi je vous ai interrogé. Je suis un habitant d'Umezu à l'Ouest de la capitale (*). Je suis un fidèle [du temple] de Kitano et j'y porte souvent mes pas. Or, en un songe merveilleux envoyé par le ciel, il m'a été dit : « Si tu crois en moi, va m'honorer au temple d'Anraku en Tsukushi. » C'est pourquoi je me suis hâté de faire ce pèlerinage. Mais avant vous, un vieillard et un jeune homme sont venus qui nous ont parlé avec obligeance, comme vous l'avez fait vous-même, et qui soudain ont disparu à nos regards. Cela nous a paru très étrange, et c'est pourquoi je vous ai interrogé.
AI
Ah! quelle chose extraordinaire entends-je là? Autant que j'en puis juger, ce sont sûrement les dieux du Vieux-Pin et du Prunier-Rose qui se sont montrés à vous et ont conversé avec vous. Si vous croyez qu'il a dû en être réellement ainsi, excitez en vous une ferveur sans mélange, et je pense que vous serez encore témoins d'autres merveilles.
Telle est aussi notre pensée. Nous voulons demeurer ici quelque temps, et voir encore d'autres merveilles.
AI
Si vous demeurez ici, veuillez vous adresser encore à moi pour ce dont vous aurez besoin.
WAKI.
Nous nous confions à vous pour toute chose.
AI
Je suis a votre disposition.
Il salue, se relève et retourne à la colonne du kyôgen, d ou il rentre bientôt dans le kagami no ma.