SCÈNE VII
SHITE. Arrêté au daisbô-mae, l'éventail levé devant la figure, il chante :
Des branches qui pointent.
Pendant les répliques suivantes, il exécute une nouvelle danse plus courte et plus animée.
CHŒUR
Des branches qui pointent, Les rameaux font à ce jeune arbre (') des manches fleuries.
SHITE.
Et du vieil arbre, du Pin voici le dieu.
CHŒUR
Et du vieil arbre, du Pin voici le dieu. Qu'il (*) vive jusqu'à mille et huit mille générations, jusqu'à ce que le galet Devienne un grand rocher et que la mousse y croisse!
SHITE.
Jusqu'à ce que la mousse y croisse, qu'il demeure! Du pin, du bambou, de la grue, de la tortue
chœur.
Que la longévité soit accordée à ce Seigneur! « Protège le cours de ses ans! » c'est l'ordre que m'ont
[donné les dieux.
C'est ce que dit la brise dans les pins. Que d'elle Et du prunier le printemps soit éternel Dans la félicité!
NOTES
(4) Ce rôle est supprimé le plus souvent.
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(*) Seki, postes établis sur quelques points importants des routes de l'Empire, pour la surveillance et la police des voyageurs. Le fait d'en laisser les portes ouvertes et de permettre à tous de circuler librement à travers le pays est un signe de la grande tranquillité qui y règne.
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(') L'un des noms poétiques du Japon.
(*) L'ensemble des mers.
(3) Présents échangés par les empereurs et les rois, et marchandises apportées dans un but commercial.
(*) Tous les bateaux devaient aborder dans le voisinage de Dazaifu, où les voyageurs devaient passer en arrivant au Japon. (8) Ce michiyuki n'est employé que par les écoles du kamigakari ; celles du shimo-gakari ont le suivant, qui est un type excellent du « chant delà route -, indiquant d'un mot quelquesuns des points remarquables du chemin suivi par le voyageur : Sur Ueno passe la brise printanière (bis), Et son murmure court le long de la plage de Fukei. Voici que je m'éloigne de la Porte d'Akashi. Ah ! combien est incertain le ciel du voyage ! Les grèves de Harima s'étendent encore bien loin. Du port de Muro voici les femmes amies Et les barques joyeuses où l'on se quitte au matin. Voici les Au pays de Tsukushi je suis arrivé (bis). [feux follets ;
Ueno est un petit port où, après avoir descendu la rivière depuis Yamazaki, non loin de Kyoto, jusqu'à la mer, l'on s'embarquait pour traverser le golfe de Naniwa, aujourd'hui Ôsaka. La plage de Fukei est sur le bord oriental de ce golfe, qu'à l'Ouest la Porte ou détroit d'Akashi fait communiquer avec la Mer Intérieure en longeant la province de Harima. Muro, aujourd'hui Murotsu, est un petit port sur cette mer, autrefois très fréquenté ; les filles de joie, chanteuses et danseuses qu'on appelait Muro-gimi, y recevaient les voyageurs dans ces sortes de barques de plaisance nommées asa^uma-bune, du nom du pays où elles furent d'abord en usage, Asazuma dans la province d'Omi. Shiranui désigne des lueurs phosphorescentes, sortes de feux follets paraissant sur la mer pendant les nuits d'été ; la fréquence de ce phénomème dans quelques anses du Kyûshû a fait que ce mot est souvent associé au nom de ce pays en qualité de « mot-appui », makura-kotob.i.
(6) Les ébats du rossignol voltigeant de branche en branche sous les fleurs, sont comparés aux mouvements de la navette ou de l'aiguille à travers les brins qu'elle serre. Cette image se retrouve dans plusieurs poésies anciennes, notamment dans ce tanka du Kokinshû (livre I) :
Uguisu no Le rossignol
Kasa ni nuu chô Tresse un chapeau, dit-on,
Urne no hana Des fleurs du prunier ;
Orite k.izasanu, J'en cueillerai pour en orner ma tête;
Oi kakuru ya to. Peut-être cacheront-elles ma vieillesse.
(7) D'après une ancienne croyance, le pin croît pendant cent ans; à ce moment sa force épuisée se renouvelle en « revenant à son origine -, et une nouvelle période de croissance de cent ans commence. Après dix de ces • renouvellements », le pin fleurit. C'est ce qu'exprime l'expression to-gaeri, « dix retours », souvent appliquée au pin.
(*) Un dieu protecteur des feuilles, ha-mori no k.imi, est mentionné par divers ouvrages. Ici le pin lui est assimilé à cause de sa verdure éternelle.
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(') Emprunt à un rôei (poème chinois) célèbre de Ki no Yoshimochi, poète du commencement du xe siècle (Wakan rôei shû). La traduction « tendues vers la brise - ne rend pas exactement l'expression kaze wo otte, littéralement : « poursuivant la brise », avec le sens de recherche et d'attente anxieuse.
(■) Sous l'influence du Ryôbu-shintô, dans la plupart des
temples importants, on honorait à la fois des divinités shintoïques et des personnages bouddhiques ; de là l'expression miya-dera, d'usage courant. A Anraku-ji, le honçon, principal personnage honoré, était Yakushi (Baishajyaguru).
(*) Ancien nom du Japon. La « voie de Shikishima » est la poésie. Grâce à Michizane qui en est le dieu protecteur, elle sera éternelle.
(*) Allusion à une poésie du Kokinshû, 1. VI, exprimant cette idée assez courante que les fleurs ressemblent à des flocons de neige déposés sur les branches.
Urne no hanx Ces fleurs de prunier
Sore to mo mîezu, Xe semblent pas des fleurs ;
Hisakata no L'immensité
Ama-giru yuki no Du ciel est voilée d'une neige
Nabete furereba, Qui tombe de tous côtés.
(B) Allusion à une légende locale. La 2e année Kenkyû (1191), des pèlerins qui avaient cassé une branche de prunier pour l'emporter en souvenir, entendirent en songe une voix qui leur disait :
Nasake naku Sans pitié
Oru hito tsurashi. Des gens cruels ont brisé
Waga yado no Un rameau élancé du prunier
Aruji wasurenu Qui n'oublia pas le maître
Urne no tachi-e wo. De sa demeure.
( S hin- kokinshû, 1. XIX.)
Dans cette traduction, il a fallu intervertir l'ordre des 3e et 5ê vers.
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(*) Shime-nawa, cordes de paille ornées de bandelettes de papier; insigne sacré du shintoïsme.
(') En réalité, les deux arbres devraient être de même âge ; mais chaque printemps semble apporter au prunier une jeunesse nouvelle.
Page 103 :
(*) Le Tempai-zan.
(*) Les pins sont comparés aux pavillons d'un palais.
(') L'ornement bien connu qui couronne les stûpa.
(*) « Tentures vertes, alcôve rouge » sont des expressions consacrées signifiant le luxe et la splendeur d'une demeure. Les pins dont les dômes imitent les pavillons d'un palais déploient
leur verdure, tandis que rougeoie le soleil couchant entre les bambous; et ces teintes rappellent l'éclat de la première fortune de Michizane.
(■) Le Kwanzeon-ji.
(') Les obligations morales de respect, d'affection, de reconnaissance, résultant des rapports sociaux. Allusion à l'amour et à la fidélité que montrèrent le prunier et le pin.
Page 104 :
(') Tô (chinois, T'ang) et au vers précédent, Kan (Han), désignent simplement la Chine en général. Le personnage dont il s'agit est l'empereur Ngai, des Tsin (362-365). Le Tsin chou k'i kiu tchou dit seulement que les fleurs s'ouvraient lorsque l'empereur se livrait à l'étude.
(') En chinois, t'ai-fou ou ta-fou, l'un des titres officiels de la hiérarchie.
(s) La dynastie des Ts'in.
(*) La première mention de ce fait se trouve dans les Annales principales du Che ki. On y lit que Ts'in Che houang-ti étant allé au T'ai chan, non pour chasser, mais pour y élever des stèles et y offrir un sacrifice, fut à son retour surpris par la pluie, et pour s'en garantir se réfugia sous un arbre. En mémoire de ce fait, cet arbre, dont l'essence n'est pas indiquée, reçut le titre de wou ta fou. Des auteurs postérieurs ont établi qu'il s'agissait d'un pin, et plus tard on éleva à cette place un arc de triomphe avec l'inscription Wou ta fou song. Cf. Les Mémoires historiques de Se-ma Ts'ien, traduction Chavannes, t. II, p. 140.
Page 105 :
(') Le même qu'à Kitano, c'est-à-dire Temman, en japonais Ama-mitsu comme porte le texte.
(") C'est-à-dire prenant l'aspect de dieux. Il est de règle qu'avant de disparaître, le shite laisse entendre d'une façon ou d'une autre, par un mot ou un prodige, quelle est sa véritable nature.
Page 108 :
(*) Ce genre de répétitions est fréquent dans les nô.
Page 109 :
(*) Environ 3 heures du matin.
Il6
(*) Danses et musiques anciennes, importées principalement de la Chine, en usage au palais impérial et dans quelques grands temples. Il n'y a plus aujourd'hui de corps de musiciens et de danseurs qui les exécutent qu'au palais impérial et au temple d'Itsukushima.
(*) C'est la danse des dieux apparaissant sous la forme de vieillards : elle est d'une extrême lenteur et d'une grande solennité.
(3) Le Prunier-Rose.
Page 111 :
(*) A partir d'ici c'est de l'Empereur qu'il s'agit. Ce vers et le suivant reproduisent une célèbre poésie anonyme du Kokinshû, 1. VII :
Waga kimi wa Chi yo ni y a chiyo ni
Sazare-ishi no Iwao to narite, Koke no musu made.
Mon Seigneur [mille générations Jusqu'à mille générations, jusqu'à dix
Qu'il demeure jusqu'à ce que le galet Devienne un grand rocher Et que la mousse y croisse.
On sait que, depuis 1872, elle est devenue le texte du chant national japonais, avec une légère modification du premier vers : Kimi ga yo wa, « Le règne du Seigneur », au lieu de Waga kimi wa, • Mon Seigneur ». Elle paraît avoir été particulièrement en honneur de tout temps; la préface du Kokinshû y fait déjà allusion; les nô de souhaits heureux la citent souvent; le premier sashi du nô Yumi-Yawata notamment la donne sous la forme adoptée pour le chant national.
ATSUMORI
PAR
KWAXZE SEAMI MOTOKIYO
NOTICE
Atsumori appartient à la seconde classe de nô : c'est un shura-mono: ïespi'it d'un guerrier y apparaît à un moine dont les prières le tirent de la Voie des Asuras (shura-dô). et lui obtiennent le salut. Les pièces de cette classe, comme nous l'avons déjà dit, occupent toujours le second rang sur les programmes. Œuvre de Seami Motokiyo, comme Oimatsu, Atsumori est également cité par lui dans ses Opuscules, et est par conséquent antérieur à 1435. Cette pièce dut être autrefois, comme elle l'est encore aujourd'hui, tenue en particulière estime, car elle fut au programme des grandes
exécutions qui eurent lieu à Kyoto en 1464, sur les bords de la petite rivière Tadasu, près du temple de Shimo-Gamo. Peut-être d'ailleurs les raisons de cette estime se tirent-elles autant du sujet que de la valeur propre de la pièce elle-même. Taira no Atsumori est un des personnages 'qui, de tout temps, ont excité le plus de sympathie émue dans toutes les classes de la société japonaise. Le récit de sa mort et de Ventrée en religion de son meurtrier, Kumagai no Jirô Nao^ane, est un de ceux que répétaient le plus volontiers les chanteurs du Heike monogatari ; avant que le sarugaku ne s'emparât de ce sujet, le dengaku avait déjà un Atsumori no nô, qui devait être une de ses meilleures pièces, car elle fut représentée lors des grandes exécutions solennelles de dengaku données à Kyoto en 1446, et les diverses formes dart dramatique ou lyrique nées depuis cette époque l'ont toutes repris et traité à leur tour.
La mort d Atsumori est un des épisodes, le dernier, de la grande bataille d'Ichi-no-tani, gagnée au commencement de 1 184 par les Minatomo sur les Taira, pendant les guerres qui amenèrent le triomphe définitif des premiers et l'établissement du shôgunat de Kamakura.
On connaît ces deux grandes familles, toutes deux de rang impérial, dont les luttes ensanglantèrent le xne siècle. Celle des Taira fut toute puissante pendant la seconde moitié de ce siècle, surtout durant le temps qu'elle eut à sa tête le terrible Kiyomori. Mais celui-ci mourut en //<§/, après s'être rendu odieux par sa tyrannie et ses excès, au moment où le chef de clan adverse, Minamoto no Y oritomo, V aîné des fils jadis épargnés de Yoshitomo, infligeait à ses armes leur premier échec. Son fils, l'inca-
pable Munemori, lui succéda comme chef du clan qu'il devait bientôt conduire à une ruine irrémédiable. Impuissant à arrêter les progrès des Minamoto commandés par Kisono Yoshinaka, il avait quitté Kyoto, entraînant tout son clan à sa suite et emmenant avec lui l'empereur Antoku, âgé de cinq ans. Après avoir échoué dans sa tentative d'établissement au Kyûshû, il vint s'installer à Yashima, province de Sanuki dans le Shikoku. Au commencement de l'année 1 184, profitant des dissensions de ses adversaires, il rentre dans le Hondô et réoccupe l'ancien palais de Kiyomori, Fukubara, ou du moins son emplacement (*).
// avait avec lui une armée très forte, grossie de nouveaux adhérents; on y comptait des généraux de talent; malheureusement Munemori leur imposait ses vues, les forçait à une défensive injustifiée, ne leur permettait même pas de se couvrir et de se protéger efficacement. L'armée occupait aux environs de la ville actuelle de Kôbe, le pied des montagnes depuis le bois et la rivière d'Ikuta qui couvraient son front principal jusqu'au delà de Suma. Maîtresse absolue de la mer, elle avait sa retraite assurée par ses bateaux qui couvraient le rivage de la baie de Suma. Sa gauche était protégée par les montagnes, dont la chaîne, se rapprochant peu à peu de la mer, ne laisse plus, au delà de Suma, qu'un défilé très étroit, couvert d'un épais bois de pins, entre le rivage et ses contreforts. Entre les derniers de ceux-ci s'ouvrent trois ravins étroits, profondément encaissés, qu'on désigne par leur numéro d'ordre, Ichi-no-tani, Ni-no-tani, San-no-tani. Là était le front arrière de l'armée des Taira.
Le contrefort qui sépare les deux premières de ces val-
(*) Celui du faubourg de Kôbe qui porte encore ce nom.
lèes, Ichi-no-tani et Ni-no-tani, est couronné par un plateau de très peu d'étendue, sur lequel la montagne descend abrupte, et dont les trois autres côtés tombent eux-mêmes à pic, d'une centaine de mètres de haut environ. Aujourd'hui encore on n'y accède que par un étroit chemin en lacets. La vue en est d'ailleurs merveilleuse. A l'époque, p'otégée par une montagne que l'on pouvait croire infranchissable, la position était assurément très forte et devait paraître inexpugnable. C'est là que Munemori établit le « palais provisoire » de l'empereur, dont une misérable chapelle au milieu d'une étroite réserve ménagée entre des maisons de plaisance marque seule aujourd'hui l'emplacement. Lui-même et quelques autres des principaux du clan s'installèrent autour du palais; et des défenses légères, palissades et murs de bois, enclorent ce suprême réduit de la défense.
Les Minomoto tenaient Kyoto, mais ils n'y disposaient pas de forces égales à celles de leurs adversaires. Pourtant V ex-empereur Go- Shir ah aw a, qui gouvernait au nom de son petit-fils Go-Toba, intronisé après la fuite d'Antoku, était tourmenté du désir de rentrer en possession des trois insignes sacrés du pouvoir, l'Èpèe, le Miroir et la Perle, restés aux mains des Taira. Il donna aux deux frères de Yoritomo, Noriyori et Yoshitsune, qui commandaient l'armée de Kyoto, l'ordre d'attaquer. Malgré leur infériorité numérique, ceux-ci n'hésitent pas. Noriyori avec 50.000 hommes environ marche directement vers Ikuta, où ses assauts resteront impuissants contre les retranchements défendus par Tomomori. Pendant ce temps Yoshitsune, avec 20.000 hommes seulement ('), mais
(*) Le Gempei seisui ki, dont il sera question plus loin, ne lui en donne que 10.000. Ces chiffres ne présentent d'ailleurs aucune
confiant dans la valeur des vieilles bandes du Kwantô et emporté par l'ardeur de ses vingt-cinq ans, se lance à marche forcée à travers la province de Tamba, pour tourner la position des Taira et l'attaquer par l'arrière. Munemori semble n'avoir pas cru à la possibilité de cette manœuvre, car, malgré les instances des autres chefs, il n'avait consenti à détacher dans cette direction, sur le versant opposé des montagnes, qu'un corps d'observation insuffisant de j.ooo hommes. Celui-ci s'était retranché à Mikusa en Harima, d'où il surveillait les débouchés de plusieurs vallées; mais surpris par une attaque de nuit que Yoshitsune fit exécuter à la lueur des incendies malgré la fatigue de ses troupes, il fut mis en complète déroute. Deux jours après, Yoshitsune, franchissant les montagnes, arrivait devant les retranchements du défilé de Suma. Ce même soir un des Taira, Tsunemori, frère de Munemori, donnait dans sa résidence une fête, dont les échos arrivaient jusqu'au camp des assiégeants : fête suprême, a-t-on dit, devant la défaite et la mort entrevues. Yoshitsune avait jugé la situation : il n'enlèvera pas de vive force ces retranchements que garnissent des troupes supérieures en nombre à celles qu'il peut lancer contre eux. Ce palais, ce fort qui semblent inaccessibles, doivent être mal défendus du côté où la montagne les protège si bien ; c'est là qu'il faut frapper. Emmenant avec lui un petit nombre de compagnons intrépides, il gravit la montagne qui en suit la crête jusqu'au-dessus du fort, sous la conduite d'un jeune paysan. Le terrain est impraticable; seuls les cerfs se risquent en de pareils endroits, avait dit le guide. « Alors nous passerons, avait répondu
certitude historique; il n'y a d'assuré que l'infériorité numérique de l'armée des Minamoto.
Yosbitsune; aussi bien que les cerfs, nos chevaux ont quatre pieds. » Ils passent en effet. Deux chevaux tout harnachés sont d'abord lancés sur la pente vertigineuse ; l'un arrive en bas sain et sauf. L'épreuve paraît suffisante, et toute la troupe dégringolant le versant abrupt parvient sur le plateau.
Comme l'avait prévu Yosbitsune, le fort était mal gardé. On ne redoutait guère une attaque si improbable de ce côté; tout le monde était aux retranchements où la bataille faisait rage. La charge furieuse de Yosbitsune et de ses compagnons a vite raison des rares défenseurs restés sur le plateau. Le feu est mis aux bâtiments ; les flammes, la fumée se voient jusque d'Ikuta. Le trouble, l'inquiétude se répandent dans les rangs des Taira qui se sentent privés d'un puissant point d'appui et craignent de se voir coupés de la mer, tandis qu'une ardeur nouvelle anime les assaillants; et bientôt la retraite se précipite en déroute. A Ichi-no-tani même, malgré les efforts des chefs, dont beaucoup sont tués dans la mêlée, c'est la panique; la fuite épouvantée des deux impératrices douairières, de l'empereur et de quelques gardes se jetant au bateau impérial qu'on arme en toute hâte, l'apparition inexplicable d'une poignée d'ennemis sur le plateau réputé inviolable, ont frappé les combattants de stupeur; les uns après les autres, suivant le groupe impérial, ils courent aux bateaux; et bientôt la mer est couverte de cette immense flotte en désordre qui s'éloigne à force de rames.
Laissons parler maintenant le Gempei seisui ki (*), qui
(*) Les grandes guerres de cette époque ont été racontées, il faudrait presque dire chantées, au xin" siècle, dans plusieurs ouvrages, parmi lesquels les plus célèbres sont le Heike monogatari et le Gempei seisui ki, dont on ne connaît pas les auteurs.
ATSUMORI 123
va nous raconter le dernier épisode de cette bataille et la mort d ' Atsumori :
« Le dernier des fils du conseiller maître des bâtiments impériaux Tsunemori (*)3 le mukwan tayu (') Atsumori,, avait revêtu, par dessus un hitatare (s) de brocart à fond bleu foncé, une armure de la teinte des jeunes pousses, et était coiffé d'un casque à étoiles blanches; il portait un arc à garniture de rotin, et dix-huit flèches empennées de queue de héron; il montait un cheval bai clair. Tout seul (*), voulant atteindre le bateau où le nouveau chûnagon (s) est parvenu à monter, il lance son cheval
Tous deux sont d'ailleurs des œuvres plus littéraires qu'historiques à proprement parler, et font penser à nos chansons de geste. Les récits héroïques du premier devinrent rapidement très populaires, grâce à l'usage qu'en firent les chanteurs ambulants, récitant à la foule attroupée les exploits des anciens guerriers sur une mélopée accompagnée par le biwa. Ces récits, peut-être par suite de leur popularité même, subirent des modifications importantes : il existe diverses recensions du Heike monogatari ; la plus connue, en dehors du texte courant, est celle dite de Nagato. Ces mêmes récits furent repris et développés peu après leur apparition par le Gempei seisui ki. Ils furent moins populaires sous cette forme que sous la précédente. Le passage traduit ici est extrait du 38* livre du Gempei seisui ki.
(*) Taira no Tsunemori, l'un des frères du grand Kiyomori ; son titre officiel était shûri tayu, haut fonctionnaire chargé de l'entretien, des réparations et de la construction des palais impériaux.
(') Titre donné aux jeunes gens de grande famille auxquels leur naissance donnait droit au cinquième rang de cour, mais qui ne l'avaient pas encore obtenu.
(') Vêtement qui se portait sous l'armure : veste à bords tombant droit, et s'engageant dans la ceinture du pantalon large hakama.
(*) Resté le dernier à terre après l'embarquement de toute l'armée.
(5) Titre de Tomomori, qui commandait le front d'Ikuta.
à la nage, et l'intervalle d'un chô (*), tantôt paraissant au-dessus des flots, tantôt submergé, il est emporté par eux.
« A ce moment, Kumagai nojiro Nao%ane, homme du pays de Musasbi [agité de cette pensée] : « Ah ! que je « voudrais lutter corps à corps avec un adversaire « digne de moi! » apparaît sur le rivage qu'il fouille du regard de l'Est à l'Ouest. Il aperçoit Atsumori, et soudain poussant son cheval dans la mer, il crie : « C'est bien un « général que j'aperçois. Ah! qu'il est indigne de vous de « vous jeter ainsi à la mer ! Revene^, revenez ! Celui « qui vous parle ainsi, c'est le premier guerrier du « Japon, Kumagai no Jirô Naoçane, homme du pays de « Musashi. » A ces mots, — quelle fut la pensée d' Atsumori ? — il tourne la tête de son cheval et le fait nager vers la plage. A peine les pieds de son cheval ont-ils touché le fond, il jette au loin son arc et ses flèches, tire son sabre, et le tenant levé au-dessus de son front, gravit la pente du rivage en appelant son adversaire à grands cris. Mais Kumagai l'attendait et était en garde ; sans le laisser arriver jusqu'à terre, il fait bondir son cheval dont les sabots font jaillir l'écume; les sabots se joignent, les deux guerriers se saisissent à bras le corps et tombent avec un bruit sourd sur le rivage à la lisière battue des vagues. Deux fois, trois fois ils roulent l'un sur l'autre, tantôt dessus, tantôt dessous. Mais Atsumori est jeune et sans force; Kumagai est un vieux guerrier : à la fin, il prend le dessus. De ses genoux, il presse vigoureusement à gauche et à droite les èpaulières de l'armure de son adversaire, et Atsumori ne peut plus faire un mouvement. Kumagai tire sa
(') Un peu plus de cent mètres.
dague et va lui trancher la tète. Mais il jette un regard sous le casque : il voit un enfant de noble maison de quinze à sei^e ans, au fard léger, aux dents soigneusement noircies, et qui sourit. Kumagai s'écrie : « Hélas! quelle chose « cruelle! Quel est donc le sort de ceux qui portent l'arc « et les flèches (*) ? Et comment porter le glaive sur ce « noble enfant si jeune et si beau? » Et il sent son cœur faiblir. « Or ça, de qui donc êtes-vous fils? » demandet-il. Mais Atsumori lui répond : « Hâte\-vous seule- « ment de me frapper . » — « Après vous avoir frappé, si « je vous abandonne au milieu de la tourbe des soldats, il « n'y aura plus de recours (i). A un humble barbare des « pays de l'Est, ignorant tout sentiment délicat, êtes-vous « résolu de ne pas vous nommer? Vous avec sans doute « raison; pourtant une pensée m'est venue, et c'est ponr- « quoijevous parle ainsi. » Mais Atsumori songe : « Que « je me nomme ou que je ne me nomme pas, je ne puis « échapper à la mort. D'ailleurs la pensée qu'il doit « avoir, c'est sûrement de se faire gloire de cette action « d'éclat. Mais notre lutte et ma mort sont les conseil quences de nos rapports dans une existence anté- « Heure (3). Cependant il faut répondre au mal par le « bienfait (*). Puisqu'il en est ainsi, je me nommerai
(M Métaphore désignant les guerriers; nous dirions : ceux qui portent l'épée. Naozane se plaint de la cruauté du sort qui l'oblige, en sa qualité de soldat, à tuer un pareil adversaire.
(*) Il sera impossible de rendre à vos restes les honneurs qui leur sont dus.
(•) Tout ce qui arrive en cette vie est la conséquence du k.irm.i d"une existence antérieure. Atsumori reconnaît cette vérité et se soumet à son sort.
(*) En échange du coup mortel. Atsumori va faire à Kumagai cette faveur de se nommer et ainsi de lui permettre de tirer gloire de sa victoire sur un personnage de haut rang.
donc. » // pense ainsi, et: « Si vous avec en effet quelque pensée, faites-la moi connaître. Je suis le dernier des fils du conseiller maître des bâtiments impériaux Tsunemori, frère cadet du défunt moine-régent ('); comme je n'ai pas encore de rang de cour, on m'appelle le mukwan tayu Atsumori, et j'ai sei^e ans. » A ces nots, Kumagai versant d'abondantes larmes : « Hélas! que votre sort est malheureux! Ainsi vous êtes du même âge que Kojirô (*)! Oui, en vérité, cela doit être. Même en un cœur aussi dur que la pierre et le bois ('), l'amour pour un enfant l'emporte sur toutes choses. A plus forte raison, s'ils perdaient un être si extraordinairement digne d'être aimé, de quelle douleur un père, une mère, ne seraient-ils pas torturés? Et surtout, d'être du même âge que Kojirô, vous me devenez cher. Je veux vous sauver. Vous ave% d'ailleurs le cœur courageux: guerrier fugitif et malgré votre jeune âge, vous, êtes revenu sur vos pas pour lutter avec celui qui se nommait le premier guerrier du Japon. Je vous ai pris pour un grand général. Mais c'est ici une guerre d'intérêt public (*). Ah! quel malheur! Et que faire? » Accablé de
(4) Dajô nyûdô, titre donné à Kiyomori après qu'il eut pris l'habit de moine, sans cesser de gouverner.
(*) Kojirô Naoie, le fils de Kumagai, qui avait été blessé le jour même aux côtés de son père.
(3) C'est de lui-même que Kumagai parle ici.
(*) Kumagai veut dire que si son seul intérêt était en jeu, il épargnerait son adversaire. Mais il doit compte de ses actes à tout son parti; il n'est pas libre; et d'ailleurs sa générosité serait inutile, comme il va l'insinuer. Le Heike monogatari présente les choses un peu différemment. Il amène à ce moment sur la plage une troupe de soldats des Genji commandés par Doi no Sanehira, dont l'arrivée coupe court aux hésitations de Naozane.
tristesse, il reste un instant plongé dans ses réflexions. « Tandis qu'en avant, en arrière, on luttait, on succom- « hait, on faisait partout des prises, à Ichi-no-tani « Kumagai lui-même a fait échapper un ennemi qu'il « venait de terrasser, et quelqu' autre l'a pris! Que cela « soit dit de moi et que cela passe à mes descendants, c'est « la perte à jamais de la réputation de qui porte l'arc et « les flèches. » // est absorbé dans cette pensée. Il dit alors : « Par quelque moyen que ce fût, j'aurais « voulu vous sauver. Mais à terre tout est occupé par les « Genji (*); il vous est tout à fait impossible d'échapper. « Naoçane priera de tout son pouvoir pour votre salut. A « l'ombre des brins d'herbe de votre tombe vous en sereç « témoin. Jamais je ne négligerai ce devoir. » Il dit, et fermant les yeux, les dents serrées, et laissant couler ses larmes, il lui tranche la tête. Ce fut une chose affreuse, il n'est pas besoin de le dire.
« Atsumori n'a pas craint la mort, son cœur ne s'est point abaissé. Bien que dans un âge tendre, il s'est élevé au-dessus de l'ordinaire. Les hommes des Heihe, jusqu'au moment où ils étaient frappés, ne perdaient rien de la délicatesse de leurs sentiments. Ce seigneur [Atsumori], pensant que, même dans ce camp de guerre, pendant ses loisirs, il pourrait en jouer, portait enveloppée dans un fourreau de brocart délicatement parfumé et passé dans les attaches de son armure, une flûte de bambou de Chine de coloration gracieuse. En l'apercevant, Kumagai s'écrie : « Hélas! ces derniers jours, et ce matin encore, « dans le fort le son des instruments s est fait entendre;
(') Genji, et plus bas, Heike, expressions sino-japonaises désignant respectivement les partisans des Minamoto et ceux des Taira.
« c'était donc lui qui jouait ! Dans V armée des Genji, « parmi les dizaines de mille cavaliers qui sont venus « des pays de l'Est, il n'y en a pas un seul qui joue de la « flûte. A quoi donc tient-il que les jeunes seigneurs des « Heike sont d'une si grande délicatesse de sentiments?» En parlant ainsi, il restait immobile versant des larmes. « Quant à cette flûte, le père d'Atsumori, Tsunemori, qui en jouait habilement, avait envoyé au pays de Sô (l) cent onces de poudre d'or, et en avait fait venir une tige de bambou de Chine ; il en avait choisi le meilleur entrenœud, et en avait fait enlever un des nœuds; puis il avait ordonné à Myôun, abbé de Tendai (*), antérieurement sôjô (s), de le déposer sur l'autel des pratiques secrètes et d'y faire durant sept jours des prières magiques ; enfin, il l'avait fait orner de gravures avec le plus grand soin. Parmi ses fils, Atsumori était doué de talents particuliers ; aussi, dès l'âge de sept ans, lui avaitil donné cette flûte, et celui-ci la possédait depuis ce temps. A ce moment (*), la nuit était avancée et tout était calme ; c'est pourquoi on l'appela Saeda (*). Kumagai, portant dans ses mains la flûte et la tête, vint auprès de son fils Kojirô. « Regarde ceci, dit-il; il s'était nommé le « mukwan tayu Atsumori, fils du seigneur maître des
(*) En chinois Song, nom de la dynastie qui régnait alors en Chine.
(*) L'abbé du grand monastère Enryaku-ji, centre de la secte Tendai.
(sj Le plus élevé des titres de la hiérarchie bouddhique. Les sôjô avaient rang de conseillers d'État.
(*) Au moment où Atsumori reçut cette flûte.
(B) Saeda, petite branche, rameau. L'auteur explique ce nom au moyen d'un jeu de mots entre saetareba, « le calme régnait », et saeda, ou saeta.
« bâtiments impériaux, et âgé de sei^e ans. J'aurais voulu « le sauver. En songeant à la fin que te réservent l'arc et « les flèches, ah! quelle douleur j'éprouve d'un pareil « malheur! Même quand Naoqane ne sera plus de ce « monde, tu devras avec une grande piété prier pour son « existence future. » Telles furent ses recommandations. Apres cela, des sentiments de foi s'excitèrent dans son cœur, et dans la suite, il ne prit plus part aux combats. »
Le Heike monogatari raconte aussi la mort d'Atsumori; le récit qu'il en donne est substantiellement identique à celui qu'on vient de lire, mais plus succinct et moins adroitement conduit. Par contre, la recension dite de Nagato, livre XVI, ajoute quelques nouveaux détails que nous résumons ici. Outre la flûte, on trouva sur le cadavre du jeune homme un mince rouleau de papier contenant une poésie de sa composition, un naga-uta, dans lequel, après avoir célébré les charmes des quatre saisons de l'année, il faisait en quelque sorte ses adieux à la vie et prévoyait que son corps serait « enterré sous la mousse d'Ichino-tani ». Le lendemain. Kumagai chargeait deux de ses suivants de conduire les restes d'Atsumori jusqu'à Yashima en Sbikoku, et de les remettre à sa famille avec une lettre de sa main, lettre dont le texte est donné en chinois. Une simple barque de pêche leur fit traverser la Mer Intérieure. A Yashima, ils furent accueillis par des transports de douleur, auxquels Tsunemori fit trêve pour répondre à Kumagai par une lettre empreinte d'une haute résignation bouddhique, et dont le texte est également donné en chinois.
La guerre était devenue odieuse à Kumagai; il demanda et obtint son congé et reprit la route de Kyoto. A ce mo-
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ment, retiré dans un repli de la montagne qui s'élève à l'Est de la ville, le moine Genku, connu dans V histoire sous le titre de Hônen shônin, expliquait à quelques disciples les principes de la doctrine de la Terre-Pure et préludait à la fondation de la secte de la Terre-Pure, Jôdo. Sa réputation était grande. C'est auprès de lui que Kumagai alla se réfugier et chercher la paix. Avant de franchir le seuil de la retraite du saint homme et de lui demander l'habit qui le séparerait du monde, Kumagai, dit-on, s'arrêta sous les pins qui couvraient la montagne, attacha son cheval à l'un d'eux et suspendit son armure aux branches d'un autre. En avant du grand temple de Kurodani élevé à la place de l'ancien ermitage, on montre encore aujourd'hui, en souvenir de ce fait, deux grands pins, qui sont l'objet de beaucoup de soins. On ne revit plus le dur soldat que le bâton de voyage à la main, parcourant le pays pour prêcher la doctrine de son maître. C'est ainsi que le représente l'intéressant portrait conservé dans le trésor du monastère de Kurodani. On y garde précieusement aussi quelques objets à son usage, armes, objets de piété, etc., notamment son grand sabre de bataille et l'énorme pilon dont il se servait pour décortiquer le ri% de la communauté, sa force le faisant choisir pour cette rude besogne. Et la légende veut que tous ses travaux et toutes ses prières n'aient jamais eu que ce seul but, le salut d'Atsumori.
Car la légende est ici fort mêlée à l'histoire. Kumagai s'est bien fait moine sous la direction de Genku; mais cela n'arriva qu'en i ig2, soit huit ans après la bataille d'I chu no-tani, et pour d'autres raisons que le meurtre d'Atsumori. D'un caractère violent et difficile qui l'avait antérieurement fait passer du parti des Taira à celui des Minamoto, Kumagai ne se crut pas dans la suite apprécié
à sa juste valeur par Yoritomo ; il s'estima Usé dans le règlement d'un différend au sujet de territoires qu'il disputait à Kuge no Naomitsu. C'est à la suite de déboires de ce genre que, encore dans la force de l'âge, il abandonna sa maison à son fils et se retira à Kurodani. Il est cependant fort possible et très admissible que, dans cette nouvelle voie, le souvenir d'Atsumori lui soit souvent revenu, mêlé de quelque amertume et d'un peu de remords.
Sur une petite èminence voisine du temple, se faisant face de chaque côté du sentier, se dressent deux petits stupa de pierre: ce sont, dit-on, les tombes de Kumagai et d'Atsumori. La touchante pensée de réconciliation dans la mort qu'ils expriment fera aussi la conclusion du nô que nous allons voir. L'un au moins de ces stiïpa n'est sans doute qu'un simple symbole. S'il est très vraisemblable que Kumagai fut enterré tout près du monastère où il avait vécu, il l'est beaucoup moins qu'après des années les restes d'Atsumori aient été transférés à Kyoto. D'autre part, à peu de distance d'Ichi-no-taui, à San-notani, on montre un autre stupa de pierre, plus grand et fort ancien, qui lui aussi, dit-on, recouvre la tombe d'Atsumori. Il est difficile de savoir ce qu'il en est en réalité, et si ce monument marque autre chose que la place approximative où succomba le malheureux jeune homme. Toutefois, il est encore vénéré aujourd'hui, et lors de la guerre russo-japonaise, les officiers d'une garnison voisine y firent dresser en ex-voto la haute colonne de bois à tête sculptée qui est une des formes du stupa. Ajoutons à ce propos que le temple de Suma, Suma-dera, garde quelques reliques d'Atsumori, notamment une armure, qu'on dit lui avoir appartenu, un kakémono le représentant à cheval avec son armure de bataille, une statuette sans
intérêt artistique, attribuée faussement sans doute à Kumagai, etc.
Tels sont les éléments dont l'auteur disposait. Il est loin de les avoir utilisés tous. Il ne reproduit ni le Heike mogatari, ni le Gempei sensui ki ; à ces anciennes chroniques., il emprunte un sujet historique, mais il le traite fort librement. Le combat et la mort d'Atsumori que celles-ci racontent longuement tiennent peu de place dans son œuvre. Nous le verrons ailleurs mettre simplement en scène un passage du Heike monogatari, et à proprement parler, tirer une pièce d'un roman; mais ce n'est pas le cas ici : la pièce est absolument différente des œuvres qui Vont inspirée, et l'auteur y fait preuve d'une incontestable originalité. En quelle mesure s'inspira-Uil de /'Atsumori no nô du dengaku? La question est insoluble, cette pièce ne nous étant pas parvenue. Mais telle que nous la connaissons, son œuvre est bien à lui et véritablement nouvelle, encore que traitant un sujet ancien.
Le thème général des nô de cette catégorie est, on le sait, ï apparition à un moine de l'esprit d'un guerrier, d'abord sous une forme étrangère, ensuite sous celle qu'il revêtit en ce monde. L'idée de faire de ce moine précisément Rensei, l'ancien Kumagai, le meurtrier même d' Atsumori , est une conception vraiment dramatique qui donne à cette pièce un caractère particulier. Il faut en dire autant de l'air de flûte qui accueille le moine à son arrivée à Ichinchtani et qui doit suffire à réveiller cbe% lui les souvenirs de la fête donnée par Tsunemori, la veille de la bataille, fête dont il avait alors perçu les échos éloignés, et de la flûte trouvée le lendemain sur le cadavre d'Atsumori. L'auteur ne le dit pas, et il n'y a pas lieu de s'en étonner: cette discrétion est bien dans le génie de la poésie japo-
naise, et l'auditoire est asse% averti. L'épisode des flûtes célèbres est à la vérité un pur hors-d 'œuvre, languissant et insipide à notre goût, mais dont la préciosité fut sans doute appréciée autrefois. Mais, par les plaintes des misérables habitants de Suma, par la confession des erreurs des Taira, par le récit de leur fuite et de leurs souffrances sur une grève inhospitalière, l'auteur a répandu sur toute son œuvre une teinte générale de tristesse douce, de résignation à la fatalité, qui charme encore les auditeurs d'aujourd'hui. La réprobation jetée sur les Taira et leur administration ne doit pas surprendre ; les Ashikaga, qui détenaient le pouvoir shogunal à l'époque où cette pièce fut écrite, descendaient des Minamoto.
Au point de vue technique, Atsumori donne lieu à peu de remarques. La forme en est régulière, bien qu'il n'y ait pas de rongi. Le remplacement de /'issei par un shidai à l'entrée du shite, et le transfert du kuse, avec le kuri et le sashi qui le précèdent, à la deuxième partie, ne constituent pas à proprement parler des irrégularités.
Comme pour Oimatsu, le texte transcrit et traduit est celui de l'école Kwan^e. Le texte de l'intermède est celui de /'Ai shimaitsuki, reproduit avec quelques très légères variantes dans le Nô no shiori.
PERSOXXA GES.
MAE-JITE. — Un faucheur.
NOCHI-JITE. — L'esprit de Taira no Atsumori.
TSURE. — Un faucheur (4).
WAKI. — Le moine Rensei.
A partir de la fin du michiyuki, la scène est sur la plage de Suma, à Ichi-no-tani.
MIEIMEIÈIIIE PARTIE