‹ Cinq nôChapitre 4 sur 49 · IV. — LA SCÈNE · texte numérisé non relu

IV. — LA SCÈNE

A la rigueur les nô, au moins le plus grand nombre d'entre eux, peuvent s'exécuter n'importe où et ne réclament pas de scène spéciale. Ils n'en eurent pas à l'origine et se contentèrent à peu près de ce qui existait alors, c'est-à-dire des simples estrades couvertes destinées à la danse (butai). Leur scène en a conservé le nom, qui a servi également plus tard et sert encore à désigner la scène du théâtre ordinaire, et d'ailleurs toute espèce de scène. Cependant, ils l'agrandirent sans doute un

peu et en modifièrent l'agencement par l'adjonction progressive de quelques parties accessoires à leur usage. Les principales et les plus caractéristiques d'entre elles existaient dès les premières années du xve siècle, et sont sans doute plus anciennes. Ce qui s'y ajouta, ce qui y fut modifié ensuite, n'a qu'une importance secondaire.

Né d'ancêtres accoutumés au plein air et sur une estrade ouverte aux regards de tous les côtés, le nô semble ne pouvoir se passer d'espace libre autour de lui. Ce serait lui faire violence et le diminuer que l'enfermer dans une enceinte trop strictement délimitée, sur une scène trop exactement close. La netteté trop accusée des contours, en restreignant sa fantaisie et son mépris superbe des exigences comme des possibilités matérielles, s'imposerait trop énergiquement aux sens des spectateurs et ne laisserait pas assez à leur imagination la liberté de conduire à sa guise le décor qu'évoque pour elle la poésie.

Au milieu d'une cour carrée dont trois côtés, ou quelquefois deux seulement, sont occupés par les loges des spectateurs, s'élève à deux pieds environ au-dessus du sol, une estrade carrée de trois hen (5 m. 40) de côté. Sous cette estrade, un certain nombre de grandes jarres de terre cuite sont enfoncées dans le sol, l'ouverture en l'air, afin d'augmenter par résonance la sonorité du plancher. Aux quatre angles, de fortes colonnes soutiennent une toiture affectant la forme de celles des temples bouddhiques ou plus exactement des édicules élevés dans leur enceinte. Aucun ornement, pas une tenture, pas de plafond, même pour cacher la charpente, élégante du reste et travaillée avec soin. Au milieu et en avant de la scène, un escalier de quelques

marches {shirasu-bashigo) descend jusqu'au sol de la cour. A droite ('), tout le long de la scène et de plainpied avec elle, court une sorte de balcon ou de galerie étroite, large de trois pieds (o m. 90), close en dehors par une balustrade basse. C'est la place du chœur qui s'y assied sur deux rangs, laissant libre le tiers de la galerie du côté du public. Au fond, le kô^a, « arrièreplan », large de six pieds (1 m. 80), est ajouté à la scène proprement dite sur toute sa largeur, mais en reste absolument distinct, et aucune partie de la pièce ne s'y joue. Il est fermé en arrière sur la droite, où est ménagée dans la paroi une porte basse (ktrido-gucbi), destinée aux chanteurs du chœur, au service et à la sortie discrète de quelques acteurs dont le rôle est terminé au cours de la pièce. Sur cette paroi est peint un bouquet de bambous, tandis que sur celle du fond, dénommée, pour on ne sait au juste quelle raison, hagami-ita, « planche-miroir », un vieux pin allonge ses branches tordues et déploie sa verdure éternelle. La direction du plancher du kô^a, perpendiculaire à celle du plancher de la scène, lui a valu le nom de yoko-ita, « planchestraversières ». C'est à la limite exacte du kô%a et de la scène que se placent les instrumentistes, le flûtiste à droite près de la colonne d'angle, puis en allant vers la gauche, le petit tambourin, le grand tambourin, et enfin, quand il y a lieu, le tambourin à baguettes, un peu en arrière. Au fond, à gauche, contre la paroi, s'asseoient les hôken ; et auprès d'eux vient se placer l'acteur comique chargé de l'intermède, ai, en attendant le moment d'intervenir. De l'extrémité gauche du kô%a part une

(*) Les indications sont données par rapport au spectateur supposé en face de la scène.

galerie de même largeur que lui et dont la longueur doit être de 3, 5 ou 7 ken (*), se dirigeant de biais vers la porte du foyer que ferme un rideau de soie aux couleurs vives. C'est le hashi-gakari, expression que traduit suffisamment le mot « pont ». Deux balustrades courent de chaque côté sur toute sa longueur. En arrière, la vue est arrêtée par Xura-ita. « planche de fond », paroi de bois, mitoyenne avec le foyer. Devant le pont sont plantés trois jeunes pins auxquels on donne des numéros d'ordre en partant de la scène. Leur présence avive la sensation de plein air dont nous avons parlé, et ils servent en outre de point de repère aux acteurs. Car certaines parties des nô sont jouées sur le pont, qui devient ainsi une sorte de seconde scène, reculée, permettant des effets très originaux.

Pour la facilité des explications de mise en scène, plusieurs points remarquables de cet ensemble ont reçu des noms spéciaux. A la partie antérieure de la scène, la colonne de droite au pied de laquelle s'asseoit ordinairement le waki s'appelle waki-bashira, « colonne du waki », ou daijin-basbira, « colonne du ministre », parce que, dans les nô de forme ancienne, le waki joue le plus souvent le personnage d'un ministre ou d'un envoyé impérial. A gauche se trouve la « colonne du regard » (me-tsuke-bashira ou tni-tsuke-basbira), vers laquelle le shite doit diriger ses regards en certaines circonstances, et qui fournit un point de repère aux acteurs

(') A en croire le faux Kwadensho, livre VI, elle atteignit autrefois jusqu'à u et même i3 ken (23m4o) sur certaines scènes. Nous citons sous ce nom un recueil de huit opuscules faussement attribués à Seami et parus entre i5g6 et 1614. L'ouvrage garde une certaine valeur comme témoin de la tradition.

dont la vue est gênée par le masque. Au fond de la scène, la colonne de droite à côté de laquelle est assis le flûtiste prend le nom de « colonne de la flûte » (fuebashira), et celle de gauche, celui de « colonne du sbite » (sbite-basbira). parce que cet acteur se tient généralement près d'elle à son entrée en scène et à la fin des pièces. Derrière celle-ci, la colonne encastrée dans la paroi du fond s'appelle « colonne du comique » ou « colonne du surveillant » [hyôgen-basbira ou kôkenbashira). La partie delà scène qui se trouve immédiatement en avant de la place occupée par les deux tambourins, c'est-à-dire le milieu de la partie arrière, a reçu le nom de daisbô-mae, et le nanori-^a est la place où le waki dit le nanori et se nomme au public sur le côté gauche de la scène, entre les colonnes du sbite et du regard.

Le foyer des acteurs (gakuya) s'étend derrière la scène ou plus exactement le kô^a, avec lequel il communique par la porte basse {kirido-gucbi), et derrière le pont. A l'extrémité de celui-ci et communiquant avec le gakuya, est la « chambre du miroir » {kagami no ma), où les acteurs revêtent leurs costumes, et qui tire son nom du grand miroir devant lequel ils y mettent la dernière main ou y jettent un dernier coup d'oeil avant d'entrer en scène. Elle ouvre directement sur le pont et n'en est séparée que par le « rideau » (maku ou age-maku), dont nous avons parlé. Elle en reçut autrefois le nom de « chambre du rideau » {maku no ma). Ce rideau se relève intérieurement à l'aide de deux bambous. Il ne se lève que pour livrer passage aux acteurs proprement dits; les instrumentistes l'écartent légèrement et se glissent par côté.

3o INTRODUCTION

Sur cette scène d'une nudité sévère et d'une simplicité si élégante, les nô installent parfois, non pas des décors, mais des figurations d'objets, figurations stylisées en quelque sorte et parfois réduites au delà de ce qui semblerait possible. On les appelle tsukuri-mono, « confections ». Leur nombre est assez limité. Le seul tsukurimono qui ait des dimensions et une apparence normale est la cloche de Dôjô-ji; car si le support du miroir qui sert en quelques pièces est de hauteur convenable, sa forme paraît très étrange. Par contre, la cloche de Mii-dera n'est qu'une sonnette, le chariot de Matsukaçe un jouet d'enfant, et les cryptomérias (sugi) de Miwa deux branches de quelques centimètres. Un cadre de deux pieds de côté d'où partent quatre montants supportant un petit toit en chaume représente une maison, — un temple au besoin, en modifiant la toiture; et d'un bateau, le bordage supérieur seul est indiqué par la double courbure de minces lattes rejoignant un cadre léger posé à terre. C'est qu'en tout cela le nô n'entend, en effet, que donner une indication et ne veut ni attirer les regards ni détourner l'attention ; son ambition est évidente de se suffire à lui-même; et de ces simples indications mêmes il se passe souvent. Il n'en est que plus libre pour évoquer à son gré la tristesse de l'automne, la douceur du printemps, les terreurs de l'ombre au fond des montagnes, le brocart des feuilles d'érable sur les eaux, le voyage des pèlerins, la fureur des batailles, les concerts célestes et l'horreur des enfers.

Page 1