‹ Cinq nôChapitre 37 sur 49 · LA VISITE IMPERIALE A OHARA · texte numérisé non relu

LA VISITE IMPERIALE A OHARA

PAR

KWAXZE SEAMI MOTOKIYO

NOTICE

A vec Ohara go ko. « La Visite impériale à Obara », /-M nous abordons la classe de nô dits «pièces de choses actuelles», genzai-mono, c'est-à-dire pièces sans aucun mélange de merveilleux, sans intervention de divinités, de démons ni d'esprits, ne retraçant que des événements analogues à ceux qui se passent dans la vie ordinaire. Ce nô est de plus un type parfait de «pièce tirée d'un roman ». ou du moins, car le nom de roman convient mal au Heike monogatari. ne consistant à peu près que dans le transport à la scène d'un passage d'un ouvrage existant auquel est empruntée presque toute l'affabulation de la

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pièce. Le Heike monogatari, comme plusieurs autres ouvrages d'ailleurs, a été largement mis à contribution par les auteurs de no; mais généralement, ainsi qu'on a pu le constater par Atsumori, ceux-ci n' empruntent guère que les grands traits de l'épisode, la trame du sujet qu'ils mettent à la scène. Ce sujet ensuite ils le traitent librement; c'est de leur propre fonds qu'ils tirent les ornements et les couleurs qu'ils étendent sur cette trame; et littérairement comme dramatiquement, texte et structure, leurs pièces sont bien des œuvres originales.

Il n'en va pas ainsi pour Ohara go ko : si la partie dramatique, la construction de la pièce, la repartit ion des formes, la mise en scène lui appartiennent, Se ami Motohiyo n'y peut revendiquer que relativement peu de chose pour la partie littéraire : le texte presque en son entier en est emprunté, le plus souvent mot pour mot. — et quoi qu'on en ait dit, des emprunts aussi considérables, aussi suivis, sont rares, — aux trois ou quatre derniers chapitres du douzième et dernier livre du Heike monogatari.

En voici la substance. Lorsqu'il quitta Kyoto devant l'approche des Minamoto triomphants, le clan des Taira emmena avec lui à travers toutes ses pérégrinations les grands personnages qui lui appartenaient et faisaient une partie de sa force. C'étaient d'abord Toki-ko, veuve du grand Kiyomori, l'ancien chef de ce clan et le fondateur de sa puissance éphémère; elle avait été élevée au deuxième rang de cour, et on l'appelait pour cette raison la « princesse de deuxième rang », Nii-dono. C'était ensuite l 'impératrice-douairière Toku-ko, fille de Kiyomori et de Toki-ko, et veuve de l'empereur Ta ka luira,

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mort à vingt ans; elle portait le titre de Kenrei-mon-in. C'était enfin et surtout Je jeune empereur Antoku, âgé de quelques années à peine, fils de Takakura et de Toku-ko, et qui avait été intronisé trois ans auparavant. Au soir de la grande bataille navale de Dan-no-ura, au débouche du détroit de Shimonoseki dans la Mer Intérieure, où le parti des Taira fut définitivement anéanti par Yoshitsune, l'énergique Nii-dono, ne voulant pas tomber aux mains de ses ennemis, se jeta à la mer, tenant dans ses bras l'empereur son petit-fils, et tous deux se noyèrent. Sa fille, V impératrice-douairière , s'y précipita à sa suite; mais elle fut sauvée par les soldats de Yoshitsune. Ramenée à Kyoto, elle s'installa au Nord-Est de la ville, à Yoshida, et y prit l'habit de nonne bouddhique, le premier jour du cinquième mois de l'année 1 185. Elle n'avait pas trente ans.

Mais elle se trouvait là trop près de la capitale où triomphaient les ennemis de son parti; elle redoutait aussi, pour les avoir connus dès son arrivée, d'avoir à subir d'autre part des sympathies importunes, des empressements plus curieux que sincères, des offres de service humiliantes pour sa fierté d'impératrice. Elle se retira donc plus au Nord, dans la vallée que dominent les hauteurs du Hiei-^an, au petit temple Jahkô-in, sur le territoire du village d'Ohara, où rien ne devait la distraire du souvenir de ses morts, de la prière et des œuvres pies auxquelles elle avait voué sa vie pour leur salut. Elle n'emmena avec elle que deux suivantes préférées, Awa no naishi, fille d'un seigneur qui lui aussi avait quitté le monde, et Dainagon no tsubone, qui avait été la nourrice d' Antoku. Elle vécut près de trente ans dans cette retraite où elle mourut en 1213, à l'âge de 59 ans.

Le temple illustré par son séjour existe toujours. Il fut

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d'ailleurs restauré au commencement du xvne siècle par Yodogimi, veuve de Hideyoshi. On y conserve une intéressante statue de l'impératrice Toku-ko en costume de nonne, et une autre d'Awa no naisbi.

C'est en 1 186, l'année qui suivit la retraite à Obara de la Kenrei-mon-in, ou. pour lui donner le titre réservé aux impératrices-douairières ayant pris l'habit religieux, de la Nyôin, qu'elle y reçut la visite de son beau-père, l'empereur retiré Go-Sbirakawa no in, qui, après un règne très court, avait abdiqué et pris lui-même l'habit religieux vingt-huit ans auparavant (1158), mais dont cependant la forte main avait vigoureusement et avec succès travaillé à la chute des Taira. L'entrevue de ces deux hauts personnages, qui s'étaient connus de si près autrefois dans des circonstances si différentes de celles où ils se retrouvaient, a été contée longuement par le Heike monogatari, dont le Gempei seisui ki a encore développé le récit.

C'est cet épisode que Seami a mis à la scène dans « La Visite impériale à Obara»; et il l'a fait avec bonheur, car malgré les quelques critiques que l'on lira plus bas, ce né est assurément l'un de ceux qui laissent l'impression la plus profonde aux spectateurs. Il a fait un choix dans le texte qu'il avait sous les yeux, il l'a abrégé, n'en a pris que les parties les plus belles et a supprimé beaucoup de répétitions qui l'alourdissent. Il a mis en dialogue, ou au moins dans la bouche de ses personnages, ce qui n'était qu'en narration; il lui arrive même de transposer des répliques et de les donner à un personnage diffèrent de celui auquel les attribuait le texte original. Le dainagon Made-no-kôji, dont il fait le waki, n'est mentionné dans la suite de l'empereur ni par le Heike monogatari ni par le

Gempei seisui ki, qui nomment cependant plusieurs de ceux qui en faisaient partie. On ne sait pas bailleurs pour quelle raison V auteur a choisi ce nom; peut-être a-t-il simplement cherché à être agréable à une famille asseï puissante à la cour, en attribuant à l'un de ses membres un rôle de choix dans un épisode célèbre de l'histoire des temps héroïques.

D'autre part, il a considérablement abrégé la célèbre « description des six voies » frokudô no sata) du Heike monogatari; et il en résulte une impression de recherche affectée, presque de jeu d'esprit peu naturel, impression que ne donne pas, au moins au même point, le récit plus long, plus détaillé, mais aux assimilations moins précises, moins serrées, et pour autant moins forcées, du texte original. En quelques endroits, il semble avoir été gêné par le désir d'introduire un passage intéressant de ce texte sans recourir à une préparation qui eût trop allongé sa pièce; parfois, au commencement du rongi par exemple, il s'est contenté pour cela d'une courte phrase, qui, il faut le reconnaître, n'est pas très adroite et pourrait même faire croire à une œuvre hâtive et quelque peu négligée, si l'habileté avec laquelle certains effets sont ménagés ne venait effacer cette impression.

Ohara go ko mérite de retenir l'attention à un autre litre. On y retrouve à la vérité les diverses formes littéraires et musicales qui entrent normalement dans la composition du nô ; mais sa structure générale n'est plus celle des pièces que nous avons vues précédemment. Il s'y marque un effort vers une forme plus souple, un art plus libre : effort qui fut heureux dans ce cas et dans quelques autres, mais ne le fut pas toujours, et aboutit parfois à rompre l'unité de l'œuvre. Bien que la sortie et la rentrée

du shite permettent de diviser ce nô en deux parties, cette division est ici accidentelle en quelque sorte; elle n'est qu'un épisode fourni par le texte suivi, et non l'artifice dramatique si caractéristique, imposé par l'essence même et les lois particulières de ce genre. Elle n'a plus ici la signification qu'elle revêt généralement : aucune transformation n'intervient dans le rôle du shite, et lors de sa réapparition,, celui-ci ne manifeste aucun caractère nouveau. D'autre part, le rôle du waki est fort diminué et semble n'être conservé que pour le principe; non seulement il n'est qu'un suivant de l'empereur, ce qui se présente en d'autres pièces, mais son rôle a beaucoup moins d'importance que celui du personnage qu'il accompagne; et l'auteur en a encore retranché,, sans qu'on eu voie d'ailleurs la raison, l'annonce de la pièce qu'il fait faire par un autre seigneur de la cour.

Au reste, des particularités de ce genre se remarquent asse^ fréquemment dans les nô de la classe des genzaimono. Les sujets, plus voisins des événements de la vie ordinaire, et soumis aux conditions qui s'imposent à elle, ne s'y plient pas toujours a la forme stricte du nô, en font fléchir les règles, en débordent les limites; et comme nous l'avons dit déjà, ce genre de pièces semble annoncer et préparer le théâtre moderne. Ohara go ko est certainement l'une de celles où ce caractère est le plus apparent. Le nô y conserve sa distinction un peu raffinée, ses formes littéraires et musicales; mais d'autre part la pièce de théâtre y est déjà pour ainsi dire toute faite : le scénario du moins y est complet et de caractère asse^ moderne pour pouvoir être transporté sans grands changements sur une scène ordinaire.

Notons enfin que, le shite étant un personnage féminin, Ohara go ko peut également être considéré comme un

kazura-mono, et à ce titre vient souvent en troisième lieusur les -programmes.

Par concordance avec l'époque à laquelle eut lieu la visite impériale qu'elle représente, cette pièce n'est généralement exécutée que pendant le quatrième mois, qui correspondait autrefois à notre mois de mai. Elle n'existe pas dans le répertoire de l'école Komparu.

Notre traduction suit le texte de l'école Kwançe.

OHARA GO KO

PE «SOVVI GES.

SHITE. — L'impératrice - douairière Kenrei - mon - in (Nyôin).

SHITE-ZURE. — Aica no naisbi.

SHITE-ZURE. — Dainagon no îsubone.

WAKI. — Le cbûnagon Made-no-kôji.

WAKI-ZURE. — Un seigneur (daijin).

L'empereur-moine Go-Shirakaica no in.

La scène est d'abord au palais impérial, puis au Jakkô-in.

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