‹ CinqMars, ou Une conjuration sous Louis 13Chapitre 16 sur 55 · VII. De grands honneurs et de grands biens · texte numérisé non relu

VII. De grands honneurs et de grands biens

VIII. Un prince n’a pas de plus riche trésor que son premier ministre.

IX. Un prince ne doit pas ajouter foi à ce qu’on dit contre son premier ministre , ni se plaire à en entendre médire.

X. Un prince doit révéler à son premier ministre tout ce qu’on a dit contre lui , quand même on aurait exigé du prince qu’il garderait U secret.

XL Un prince doit non-seulement préférer le bien de son État , mais son premier ministre à tous ses parents.

Tels étaient les commandements du dieu de la France , moins étonnants encore que la terrible naïveté qui lui fait léguer lui-même ces ordres à la postérité , comme si elle aussi devait croire en lui.

Tandis qu’il dictait son instruction , en la lisant sur un petit papier écrit de sa main , une tristesse profonde paraissait s’emparer de lui à chaque mot; et lorsqu’il fut au bout , il tomba au fond de son fauteuil , les bras croisés et la tête penchée sur son estomac. <■

Le P. Joseph, interrompant son écriture, se leva, et allait lui demander s’il se trouvait mal , lorsqu’il en-

tendit sortir du fond de sa poitrine ces paroles lugubres et mémorables :

— Quel ennui profond ! quelles interminables inquiétudes! Si l’ambitieux me voyait, il fuirait dans un désert. Qu’est-ce que ma puissance? un misérable reflet du pouvoir royal ; et que de travaux pour Axer sur mon étoile ce rayon qui flotte sans cesse! Depuis vingt ans je le tente inutilement. Je ne comprends rien à cet homme! H n’ose pas me fuir; mais on me l’enlève : il me glisse entre les doigts... Que de choses j’aurais pu faire avec ses droits héréditaires, si je les avais eus! Mais employer tant de calculs à se tenir ert équilibre! que reste- 1- il de génie pour les entreprises? J’ai l'Europe dans ma main , et je suis suspendu à un cheveu qui tremble. Qu’ai-je à faire de portée mes regards sur les caries du monde , si tous mes intérêts sont renfermés dans son étroit cabinet? Ses six pieds d’espace me donnent plus de peine à gouverner que toute la terre. Voilà donc ce qu’est un premier ministre ! Enviez-moi mes gardes à présent.

Ses traits étaient décomposés de manière à faire craindre quelque accident, et il lui prit une toux triolente et longue , qui finit par un léger crachement de sang. Il vit que le P. Joseph, effrayé, allait saisir une clochette d’or posée sur la table , et , se levant tout à coup avec la vivacité d’un jeune homme , il l’arrêta , et lui dit :

— Ce n’est rien , Joseph , je me laisse quelquefois aller au découragement ; mais ces moments sont courts* et j’en sors plus fort qu’avant. Pour ma santé, je sais parfaitement où j’en suis; mais il ne s’agit pas de cela. Qu’avez-vous fait à Paris? Je suis content de voir le roi arrivé dans le Béarn comme je le voulais : nous le

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veillerons mieux. Que lui avez-vous montré pour le faire partir ?

— Une bataille à Perpignan.

— Allons , ce n’est pas mal. Eh bien ! nous pouvons la lui arranger; autant vaut cette occupation qu’une autre à présent. Mais la jeune reine, la jeune reine, que dit-elle ï

Elle est encore furieuse contre vous. Sa correspondance découverte , l’interrogatoire que vous lui fîtes subir...

— Bah ! un madrigal et un moment de soumission lui feront oublier que je l’ai séparée de sa maison d’Autriche et du pays de son Buckingham. Mais que fait— • elle?

— D’autres intrigues avec Monsieur. Mais comme toutes ses confidences sont à nous, en voici les rapports jour par jour.

— Je ne me donnerai pas la peine de les lire : tant que le duc de Bouillon sera en Italie, je ne crains rien de là ; elle peut rêver de petites conjurations avec Gaston au coin du feu; il s’en tient toujours aux aimables internions qu’il a quelquefois, et n’exécute bien que ses sorties du royaume ; il en est à la troisième. Je lui procurerai la quatrième quand il voudra ; il ne vaut pas le coup de pistolet que tu fis donner au comte de Soissons. Ce pauvre comte n’avait cependant guère plus d’énergie.

Ici le Cardinal , se rasseyant dans son fauteuil , se mit à rire assez gaiement pour un homme d'État.

— Je rirai toute ma vie de leur expédition d’Amiens. Us me tenaient là tous les deux. Chacun avait bien cinq cents gentilshommes autour de lui , armés jusqu’aux dents , et tout prêts à m’expédier comme Concini ; mais le grand Vitry n’était pas là ; ils m’ont laissé parler une

heure fort tranquillement avec eux de la chasse et de la Fête-Dieu , et ni l’un ni l’autre n’a osé faire un signe à tous ces coupe-jarrets. Nous avons su depuis par Chavigny qu’ils attendaient depuis deux mois cet heureux moment. Pour moi , en vérité, je ne remarquai rien du tout, si ce n’est ce petit brigand d’abbé de Gondi qui rôdait autour de moi , et avait l’air de cacher quelque chose dans sa manche ; ce fut ce qui me fit monter en carrosse.

— A propos, monseigneur, la reine le veut faire coadjuteur absolument.

— Elle est folle ! il la perdra si elle s’y attache : c’est un mousquetaire manqué, un diable en soutane; lisez son Histoire de Fiesque , vous l’y verrez lui-mcme.

II ne sera rien tant que je vivrai.

— Eh quoi ! vous jugez si bien , et vous faites venir un autre ambitieux de son âge ?

— Quelle différence ! Ce sera une poupée , mon ami , une vraie poupée , que ce jeune Cinq-Mars; il ne pensera qu’à sa fraise et à ses aiguillettes; sa jolie tournure m’en répond , et je sais qu’il est doux et faible ; je l’ai préféré pour cela à son frère aîné ; il fera ce que nous voudrons.

— Ahî monseigneur, dit le père d’un air de doute, je ne me suis jamais fié aux gens dont les formes sont si calmes , la flamme intérieure en est plus dangereuse. Souvenez-vous du maréchal d’Effiat son père.

— Mais encore une fois, c’est un enfant, et je l’élèverai ; au lieu que le Gondi est déjà un factieux accompli , un audacieux que rien n’arrète ; il a osé me disputer madame de la Meilleraie , concevez-vous cela ? est-ce croyable, à moi? un petit prestolet, qui n’a d’autre mérite qu’un mince babil assez vif et un air ca-

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valier. Heureusement qqe le mari a pris soin lui -même de l’cloigner.

Le P. Joseph , qui n’aimait pas mieux son maître lorsqu’il parlait de ses bonnes fortunes que de ses vers, fit une grimace qu’il voulait rendre fine, et qui ne fut que laide et gauche ; il s’imagina que l’expression de sa bouche tordue, comme celle d’un singe, voulait dire : Ah! qui peut résister à monseigneur ! mais monseigneur y lut : Je suis un cuistre qui ne sais rien dugraïul inonde , et, sans transition, il dit tout à coup, en prenant sur la table une lettre de dépêches :

— Le duc de llohan est mort ; c’est une bonne nouvelle ; voilà les huguenots perdus. Il a eu bien du bonheur : je l’avais fait condamner par le parlement de Toulouse à être tiré à quatre chevaux , et il meurt tranquillement sur le champ de bataille de Rhinfeld. Mais qu’importe ? le résultat est le même. Voilà encore une grande tête par terre ! Comme elles sont tombées depuis celle de Montmorency ! Je n’en vois plus guère qui ne s’inclinent devant moi. Nous avons déjà à peu près puni toutes nos dupes de Versailles; certes, on n’a rien à me reprocher : j’exerce contre eux la loi du talion, et je les traite comme ils ont voulu me faire traiter au conseil de la reine- mçre. Le vieux radoteur de Bassompierre en sera quitte ponr la prison perpétuelle , ainsi que l’assassin maréchal de Vitry, car ils n’avaient voté que celte peine pour moi. Quant au Marillac , qui conseilla la mort , je la lui réserve au premier faux pas, et te recommande , Joseph, de me le rappeler ; il faut être juste avec tout le monde. Reste donc encore debout ce duc de Bouillon , à qui son Sedan donne de l’orgueil ; mais je le lui ferai bien rendre. C’est une chose merveilleaise que leur aveuglement ! ils se croient tous li-

bres de conspirer, et ne •voient pas qu’ils ne font que voltiger au bout des fils que je tiens d’une main , et que j’allonge quelquefois pour leur donner de l’air et de l’espace. Et pour la mort de leur cher duc , les huguenots ont-ils bien crié comme un seul homme ?

— Moins que pour l’affaire de Loudun, qui s’est pourtant terminée heureusement.

— Quoi! heureusement? J’espère que Grandier est mort.

— Oui; c’est ce que je voulais dire. Votre Éminence doit être satisfaite ; tout a été fini dans les vingtquatre heures ; on n’y pense plus. Seulement Laubardemont a fait une petite étourderie, qui était de rendre la séance publique ; ce qui a causé un peu de tumulte ; mais nous avons les signalements des perturbateurs, que l’on suit.

— C’est bien , c’est très-bien. Urbain était un homme trop supérieur pour le laisser là; il tournait au protestantisme; je. parierais qu’il aurait fini par abjurer; son ouvrage contre le célibat des prêtres me l’a fait conjecturer , et , dans le doute , retiens ceci , Joseph , il vaut toujours mieux couper l’arbre avant que le fruit ne soit poussé. Ces huguenots , vois-tu , sont une vraie république dans l’État : si une fois ils avaient la majorité en France , la monarchie serait perdue ; ils établi - • raient quelque gouvernement populaire qui pourrait être durable.

— Et quelles peines profondes ils causent tous les jours à notre saint-père le pape ! dit Joseph.

— Ah ! interrompit le Cardinal , je te vois venir : tu veux me rappeler son entêtement à ne pas te donner le chapeau. Sois tranquille , j’en parlerai aujourd’hujjm nouvel ambassadeur que nous envoyons. Le maréghal

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d’Ëstrées obtiendra en arrivant ce qui traîne depuis deux ans , que nous t’avons nommé au cardinalat ; je commence aussi à trouver que la pourpre t’irait bien , car les taches de sang ne s’y voient pas.

Et tous deux se mirent à rire, l’un comme un maître qui accable de tout son mépris le sicaire qu’il paye ; l’autre comme un esclave résigné à toutes les humiliations par lesquelles on s’élève.

Le rire qu’avait excité la sanglante plaisanterie du vieux ministre durait encore , lorsque la porte du cabinet s’ouvrit , et un page annonça plusieurs courriers qui arrivaient à la fois de divers points; le P. Joseph se leva , et se plaçant debout , le dos appuyé contre le mur, comme une momie égyptienne , ne laissa plus paraître sur son visage qu’une stupide contemplation. Douze messagers entrèrent successivement , revêtus de déguisements divers : l’un semblait un soldat suisse ; un autre, nn vivandier; un troisième, un maître-maçon ; on les faisait entrer dans le palais par un escalier et un corridor secrets , et ils sortaient du cabinet par une porte opposée à celle qui les introduisait , sans pouvoir se rencontrer et se communiquer rien de leurs dépêches. Chacun d’eux déposait un paquet de papiers roulés ou pliés sur la grande table, parlait un instant au Cardinal dans l’embrasure d’une croisée, et partait. Richelieu s’était levé brusquement dès l’entrée du premier messager, et, attentif à tout faire par lui-même , il les reçut tous, les écouta , et referma de sa main sur eux la porte de sortie. II fit signe au P. Joseph quand le dernier fut parti , et, sarifc parler, tous deux ouvrirent ou plutôt arrachèrent les paquets de dépêches , et se dirent , en deux mots , le sujet des lettres.

— Le duc de Weimar poursuit ses avantages; le duc

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Charles est battu; l’esprit de notre général est assez bon ; voici de bons propos qu’il a tenus à dîner. Je suis content.

— Monseigneur le vicomte de Turenne a’ repris les places de lorraine ; voici ses conversations particulières. . .

— Alïl passez , passez cela ; elles ne peuvent pas être dangereuses. Ce sera toujours un bon et honnête homme , ne se mêlant point de politique ; pourvu qu’on lui donne une petite armée à disposer comme une partie d’échecs , n’importe contre qui , il est coûtent ; nous serons toujours fort bons amis.

— Voici le long-parlement qui dure encore en Angleterre. Les communes poursuivent leur projet ; voici des massacres en Irlande.... Le comte de Strafford est condamné à mort.

— A mort ! quelle horreur !

— Je lis : Sa Majesté Charles I" n’a pas eu le courage de signer l’arrêt , mais elle a désigné quatre commissaires...

— Roi faible , je t’abandonne. Tu n’auras plus notre argent. Tombe, puisque tu es ingrat!.... O malheureux Wcntworth !

Et une larme parut aux yeux de Richelieu ; ce même homme qui venait de jouer avec la vie de tant d’autres pleura un ministre abandonné de son prince. Le rapport de cette situation à la sienne l’avait frappé , et c’était lui-même qu’il pleurait dans cet étranger. Il cessa de lire à haute voix les dépêches qu’il ouvrait , et son confident l’imita. Il parcourut avec une scrupuleuse attention tous les rapports détaillés des actions les plus minutieuses et les plus secrètes de tout personnage un peu important ; rapports qu’il faisait toujours joindre à ses nouvelles par ses habiles espions.

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On les attachait aux dépêches du roi , qui devaient toutes lui passer par les mains, et être soigneusement repliées, pour arriver au prince épurées et telles qu’il voulait les lui faire lire. Les notes particulières furent toutes brûlées avec soin par le père quand le Cardinal en eut pris connaissance; et celui-ci cependant ne paraissait point satisfait : il se promenait fort vite en long et en large dans l’appartement avec des gestes d’inquiétude , lorsque la porte s’ouvrit , et un treizième courrier entra. Celui-ci avait l’air d’un enfant de quatorze ans à peine ; il tenait sous le bras un paquet cacheté de noir pour le roi , et ne donna au Cardinal qu’un petit billet sur lequel un regard dérobé de Joseph ne put entrevoir que quatre mots. Le duc tressaillit, le déchira en mille pièces, et, se courbant à l’oreille de l’enfant , lui parla assez long-teinps sans réponse ; tout ce que Joseph entendit fut , lorsque le Cardinal le fit sortir de la salle : Fais-y bien attention , pas avant douze heures d’ici.

Pendant cet aparté du Cardinal, Joseph s’était occupé à soustraire de sa vue un nombre infini de libelles qui venaient de Flandre et d’Allemagne , et que le ministre voulait voir , quelque amers qu’ils fussent pour lui. Il affectait à cet égard une philosophie qu’il était loin d’avoir , et pour faire illusion à ceux qui l’entouraient, il feignait quelquefois de trouver que ses ennemis n’avaient pas tout à fait tort , et de rire de leurs plaisanteries ; cependant ceux qui avaient une connaissance plus approfondie de son caractère démêlaient une rage profonde sous cette apparente modération , et savaient qu’il n’était satisfait que lorsqu’il avait fait condamner par le parlement le livre ennemi à être brûlé en place de Grève, comme injurieux au Roi en la

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