‹ CinqMars, ou Une conjuration sous Louis 13Chapitre 17 sur 55 · CIi\Q-M.\KS · texte numérisé non relu

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; personne de son ministre l'illustrissime Cardinal, comme on le voit dans les arrêts du temps , et que son seul regret était que l’auteur ne fut pas à la place de l’ouvrage : satisfaction qu’il se donnait quand il le pouvait , comme il le fit pour Urbain Grandier.

C’était son orgueil colossal qu’il vengeait ainsi sans se l’avouer à lui-même , et travaillant long-temps , un au quelquefois , à se persuader que l’intérêt de l’état y était engagé. Ingénieux à rattacher ses affaires particulières à celles de la France ,.il s’était convaincu lui-même qu’elle saignait des blessures qu’il recevait. Joseph , très-attentif à ne pas provoquer sa mauvaise humeur dans ce moment , mit à part et déroba un livre intitulé : Mystères politi/jucs du cardinal de la Rochelle ; un autre, attribué à un moine de Munich, dont le titre était : Questions quolibéliqucs , ajustées au temps présent , et Impiété sanglante du dieu Mars. L’honnête avocat Aubcry , qui nous a transmis une des plus fidèles histoires de 1 ' éminent issime Cardinal , est transporté de fureur au seul titre du premier de ces livres , et s’écrie, que le grand ministre eut bien sujet de se glorifier que ses ennemis, inspirés contre leur gré du même enthousiasme qui a fait rendre des oracles à l’ânesse de Balaam, à Caiphe et autres qui semblaient plus indignes du don de la prophétie , V appelaient à bon titre Cardinal de la Rochelle, puisqu'il avait , trois ans après leurs écrits , réduit cette ville ; de même que Scipion a été nommé l’A fricain pour avoir subjugué cette province. Peu s’en fallut que le P. Joseph , qui était nécessairement dans les mêmes idées, n’exprimât dans les mêmes termes son indignation; car il se rappelait avec douleur la part de ridicule qu’il

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avait prise dans le siège de la Rochelle , qui , tout en n’étant pas une province comme l’Afrique , s’était permis de résister à 1 ' éminentissime Cardinal , quoique le P. Joseph eût voulu faire passer les troupes par un égout , se piquant d’être assez habile dans l’art des sièges. Cependant il se contint , et eut encore le temps de cacher le libelle moqueur dans la poche de sa robe brune , avant que le ministre eût congédié son jeune courrier , et fût revenu de la porte à la table.

. — Le départ , Joseph , le départ ! dit-il. Ouvre les portes à toute cette cour qui m’assiège , et allons trouver le roi, qui m’attend à Perpignan; je le tiens cette fois pour toujours.

Le capucin se retira , et bientôt les pages, ouvrant les doubles portes dorées, annoncèrent successivement les plus grands seigneurs'dc cette époque, qui avaient obtenu du roi la permission de le quitter pour venir saluer le ministre ; quelques-uns même , sous prétexte de maladie ou d’affaire de service , étaient partis à la dérobée pour ne pas être les derniers dans son antichambre , et le triste monarque s’était trouvé presque tout seul , comme les autres rois ne se voient d'ordinaire qu’à leur lit de mort; mais il semblait que le trône fût sa couche funèbre aux yeux de la cour, son règne une continuelle agonie, et son ministre un successeur menaçant.

Deux pages des meilleures maisons de France se tenaient près de la porte où des huissiers annonçaient chaque personnage qui , dans le salon précédent , avait trouvé le P. Joseph. Le Cardinal , toujours assis dans son grand fauteuil , restait immobile pour le commun des courtisans, faisait une inclination de tête aux plus distingués, et pour les princes seulement s’aidait de ses deux bras pour se soulever légèrement ; chaque cour-

tisan allait le saluer profondément, et, se tenant debout devant lui près de la cheminée, attendait qu’il lui adressât la parole ; ensuite , selon le signe du Cardinal , il continuait à faire le tour du salon pour sortir par la même porte par où l’on entrait , restait un moment à saluer le P. Joseph qui singeait son maître , et que l’on avait pour cela nommé l’éminence grise , et sortait enfin du palais, ou bien se rangeait debout derrière le fauteuil , si le ministre l’y engageait , ce qui était une marque de la plus grande faveur.

Il laissa passer d’abord quelques personnages insignifiants et beaucoup de mérites inutiles , et n’arrêta cette procession qu’au maréchal d’Estrées , qui, partant pour l’ambassade de Rome, venait lui faire ses adieux : tout ce qui suivait cessa d’avancer. Ce mouvement avertit dans le salon précédent qu’une conversation plus longue s’engageait, et le P. Joseph, paraissant, échangea avec le Cardinal un regard qui voulait dire d’une part : Souvenez-vous de la promesse que vous venez de me faire ; de l’autre : Soyez tranquille. En même temps , l’adroit capucin fit voir à son maître qu’il tenait sous le bras une de ses victimes qu’il préparait à être un docile instrument : c’était un jeune gentilhomme qui portait un manteau vert très-court , et une veste de même couleur, un pantalon rouge fort serré , avec de brillantes jarretières d’or, dessous, habit des pages de Monsieur. I.c P. Joseph lui parlait bien en secret , mais point dans le sens du Cardinal ; il ne pensait qu’à être son égal , et se préparait d’autres intelligences en cas de défection de la part du premier ministre.

— Dites à Monsieur qu’il ne se fie pas aux apparences , et qu’il n’a point de plus fidèle serviteur que moi. Le Cardinal commence à baisser; et je crois de ma

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conscience d’avertir de ses fautes celui qui pourrait hériter du pouvoir royal pendant la minorité. Pour donner à votre grand prince une preuve de ma bonne foi , diteslui qu’on veut faire arrêter Puv-Laurens qui est à lui , et qu’il le fasse cacher , ou bien le Cardinal le mettra aussi 5 la Bastille. Tandis que le serviteur trahissait ainsi son maître , le maître ne restait pas en arrière , et trahissait le serviteur. Son amour-propre et un reste de respect pour les choses de l’Église le faisaient souffrir à l’idée de voir le méprisable agent couvert du même chapeau qui était une couronne pour lui , et assis aussi haut que lui-même, à cela près de l’emploi passager de ministre. Parlant donc à demi-voix au maréchal d’Estrées :

— Il n’est pas nécessaire , lui dit-il , de persécuter plus long - temps Urbain VIII en faveur de ce capucin que vous voyez là-bas ; c’est bien assez que Sa Majesté ait daigné le nommer au cardinalat , nous concevons les répugnances de Sa Sainteté à couvrir ce mendiant de la pourpre romaine.

Puis, passant de cette idée aux choses générales.

— Je ne sais vraiment pas ce qui peut refroidir le Saint-Père à notre égard ; qu’avons-nous fait qui ne fût pour la gloire de notre sainte mère l’Église catholique?. J’ai dit moi-même la première messe à La Rochelle, et vous le voyez par vos yeux, monsieur le maréchal, notre habit est partout , et même dans vos armées ; le cardinal de la Vallette vient de commander glorieusement dans le Palatinaf.

— Et vient de faire une très-belle retraite, dit le maréchal , appuyant légèrement sur le mot de retraite.

Le ministre continua, sans faire attention à ce petit mot de jalousie de métier , et en élevant la voix :

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— Dieu a montré qu’il ne dédaignait pas d'envoyer l’esprit de victoire à ses lévites, car le duc de Weimar n’aida pas plus puissamment à la conquête de la Lorraine que ce pieux cardinal , et jamais une armée navale ne fut mieux commandée que par notre archevêque de Bordeaux à La Rochelle.

On savait que dans ce moment le ministre était assez aigri contre ce prélat , dont la hauteur était telle et les impertinences si fréquentes qu’il avait eu deux affaires assez désagréables dans Bordeaux. Il y avait quatre ans, le duc d’Épernon, alors gouverneur de la Guyenne, suivi de tous ses gentilshommes et de ses troupes, le rencontrant au milieu de son clergé dans une procession , l’appela insolent , et lui donna deux coups de canne trèsvigoureux; sur quoi l’archevêque l’excommunia; et tout récemment encore, malgré cette leçon , il avait eu une querelle avec le maréchal de Vitry , dont il avait reçu vingt coups de canne ou de bâton , comme il vous plaira, écrivait le Cardinal duc au cardinal de la Vallelte, et je crois qu’il veut remplir la France d’excommuniés. En effet , il excommunia encore le bâton du maréchal, se souvenant qu’ autrefois le pape avait forcé le duc d’Épernon à lui demander pardon ; mais Vitry, qui avait fait assassiner le maréchal d’Ancre , était trop bien en cour pour cela , et l’archevêque fut battu , et de plus grondé par le ministre.

AI. d’Estrées pensa donc avec assez de tact qu’il pouvait y avoir un peu d’ironie dans la manière dont le Cardinal vantait les talents guerriers et maritimes de l’archevêque, et lui répondit avec un sang-froid inaltérable :

— En effet , monseigneur, personne ne peut dire que ce soit sur mer qu’il ait été battu.

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Son Éminence ne put s’empêcher de sourire ; mais, voyant que l’impression électrique de ce sourire en avait fait naître d’autres dans la salle, et des chuchotements et des conjectures, il reprit toute sa gravité sur-le-champ, et prenant le bras familièrement au maréchal :

— Allons , allons , monsieur l’ambassadeur , dit-il , vous avez la repartie bonne. Avec vous, je ne craindrais pas le cardinal Albornos , ni tous les Borgia du monde, ni tous les efforts de leur Espagne près du Saint-Père.

Puis élevant la voix , et regardant tout autour de lui comme pour s’adresser au salon silencieux et captivé :

— J’espère , continua-t-il , qu’on ne nous persécutera plus comme l’on lit autrefois pour avoir fait une juste alliance avec l’un des plus grands hommes de nos temps; mais Gustave- Adolphe est mort , le roi catholique n’aura plus de prétexte pour solliciter l'excommunicatiou du roi très-chrétien. N 'êtes- vous pas de mon avis, 'mon cher seigneur ? dit-il , en s’adressant au cardinal de la Yallette qui s’approchait , et n’avait heureusement rien entendu sur son compte. Monsieur d’Estrées, restez près de notre fauteuil : nous avons encore bien des choses à vous dire , et vous n’êtes pas de trop dans toutes nos conversations, car nous n’avons point de secrets ; notre politique est franche et tout au grand jour : l’intérêt de Sa Majesté et de l’État , voilà tout.

Le maréchal lit un profond salut , se rangea derrière le siège du ministre , et laissa sa place au cardinal de la Yallette , qui , ne cessant de se prosterner, et de flatter et de jurer dévouement et totale obéissance au Cardinal , comme pour expier la raideur de sou père, le duc d’Épemon , n’eut aussi de lui que quelques mots vagues et une conversation distraite et sans intérêt, pendant laquelle il ne cessait de regarder à la porte quelle per-

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sonne lui succédait. Il eut même le chagrin de se voir interrompu brusquement par le miuistre, qui s’écria, au moment le plus flatteur de ses discours mielleux :

— Ah ! c’est donc vous enfin , mon cher Fabert ! qu’il me tardait de vous voir pour vous parler du siège! Le général salua d’un air brusque et assez gauchement le Cardinal-généralissime , et lui présenta les officiers venus du camp avec lui; il parla quelque temps des opérations du siège, et le Cardinal semblait lui faire, en quelque sorte , la cour pour le préparer à recevoir plus tard ses ordres sur le champ de bataille même ; il parla aux officiers qui le suivaient, les appelant par leurs noms , et leur faisant des questions sur le camp.

Ils se rangèrent tous pour laisser approcher le duc d’Angoulême ; ce Valois , après avoir lutté contre Henri IV, se prosternait devant Richelieu. Il sollicitait un commandement qu’il n’avait eu qu’en troisième au siège de La Rochelle. A sa suite parut le jeune Mazarin, toujours souple et insinuant , mais déjà confiant dans sa fortune.

Le duc d’Halluin vint après eux : le Cardinal interrompit les compliments qu’il leur adressait , pour lui dire à haute voix : — Monsieur le duc , je vous annonce avec plaisir que le roi a créé en votre faveur un office de maréchal de France;* vous signerez Schomberg, n’esl-il pas vrai ? à Leucate délivrée par vous , on le pense ainsi. Mais pardon, voici M. de Monlauron qui a sans doute quelque chose d’important à me dire.

— O mon Dieu non , monseigneur , je voulais seulement vous dire que ce pauvre jeune homme, que vous avez daigné regarder comme à votre service , meurt de faim.

— Ah! comment, dans ce moment-ci, me parlez-

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vous de choses semblables! Votre petit Corneille ne veut rien faire de bon ; nous n’avons vu que le Cid et les H oraces encore; qu’il travaille , qu’il travaille ; on sait qu’il est à moi , c’est désagréable pour moi-même. Cependant , puisque vous vous y intéressez , je lui ferai une pension de cinq cents écus sur ma cassette.

Et le trésorier de l’épargne se retira , charmé de la libéralité du ministre , et fut chez lui recevoir , avec assez de bonté , la dédicace de Cinna , où le grand Corneille compare son âme à celle d’Auguste , et le remercie d’avoir fait l’aumône à quelques Muses.

Le Cardinal , troublé par cette importunité , se leva en disant que la matinée s’avançait , et qu’il était temps de partir pour aller trouver le roi.

En cet instant même , et comme les plus grands seigneurs s’approchaient pour l’aider à marcher, un homme en robe de maître des requêtes s’avança vers lui , en saluant avec un sourire avantageux et confiant qui étonna tous les gens habitués au grand monde ; il semblait dire : Nous avons des affaires secrètes ensemble ; vous allez voir comme U sera bien pour moi ; je suis chez moi dans son cabinet. Sa manière lourde et gauche trahissait pourtant un être trèsinférieur : c’était Laubardemont.

Richelieu fronça le sourcil en le voyant en face de lui , et lança un regard de feu à Joseph ; puis , se tournant vers ceux qui l'entouraient , il dit avec un rire amer :

— Est-ce qu’il y a quelque criminel autour de nous?

Puis lui tournant le dos, le Cardinal le laissa plus rouge que sa robe ; et précédé de la foule des personnages qui devaient l’escorter en voiture ou à cheval , il despendit le grand escalier de l’archevêché.

Tout le peuple de Narbonne et ses autorités regardèrent avec stupéfaction ce départ royal.

Le Cardinal seul entra dans une ample et spacieuse litière de forme carrée , dans laquelle il devait voyager jusqu’à Perpignan , ses infirmités ne lui permettant ni d’aller en voiture , ni de faire toute cette route à cheval. Cette sorte de chambre nomade renfermait un lit , une table, et une petite chaise pour un page qui devait écrire ou lui faire la lecture. Cette machine, couverte de damas couleur de pourpre , fut portée par dix- huit hommes qui , de lieue eu lieue , se relevaient ; ils étaient choisis dans ses gardes, et ne faisaient ce service d’honneur que la tête nue , quelle que fût la chaleur ou la pluie. Le duc d’Angoulême , les maréchaux de Schomberg et d’Estrées, Fabert et d’autres dignitaires étaient à cheval aux portières ; on distinguait le cardinal de la Valletteet Mazarin parmi les plus empressés, ainsi que Chavigny, et le maréchal de Vitry, qui cherchait à éviter la Bastille dont il était menacé, disait on.

Deux carrosses suivaient pour les secrétaires du Cardinal , ses médecins et son confesseur ; huit voitures à quatre chevaux pour ses gentilshommes , et vingt-quatre mulets pour ses bagages ; deux cents mousquetaires à pied l’escortaient de très-près; sa compagnie de gens-d’armes de la garde et ses chevau-légers , tous gentilshommes , marchaient devant et derrière ce cortège sur de magnifiques chevaux.

Ce fut dans cet équipage que le premier ministre se rendit en peu de jours à Perpignan ; la dimension de la litière obligea plusieurs fois de faire élargir des chemins et abattre les murailles de quelques villes et villages où elle ne pouvait entrer ; en sorte , disent les auteurs des manuscrits du temps , tous pleins d’une sincère ad-

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miralion pour cc luxe; en sorte qu’il semblait un conquérant qui entre par la brèche. Nous avons cherché en vain avec beaucoup de soin quelque manuscrit des propriétaires ou habitants des maisons qui s’ouvraient à son passage où la même admiration fût témoignée , et nous avouons ne l’avoir pu trouver.

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