CHAPITRE VIII
l’entrevue.
Mon génie étonné tremble devant le sien.
Le pompeux cortège du Cardinal s’était arrêté à l’entrée du catnp ; toutes les troupes sous les armes étaient rangées dans le plus bel ordre, et ce fut au bruit du canon et de la musique successive de chaque régiment que la litière traversa une longue haie de cavalerie et d’infanterie , formée depuis la première tente jusqu’à celle du ministre , disposée à quelque distance du quartier royal , et que la pourpre dont elle était couverte faisait reconnaître de loin. Chaque chef de corps obtint un signe ou un mot du Cardinal , qui, enfin rendu sous sa tente , congédia sa suite , s’y enferma , attendant l’heure de se présenter chez le roi. Mais, avant lui, chaque personnage de son escorte s’y était porté individuellement, et, sans entrer dans la demeure royale, tous attendaient sous de longues galeries couvertes de coutil rayé et disposées comme des avenues qui conduisaient chez le prince. Les courtisans s’y rencontraient,
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et sc promenaient par groupes , se saluaient et se présentaient la main , ou se regardaient avec hauteur, selon leurs intérêts ou les seigneurs auxquels ils appartenaient. D’autres chuchotaient long-temps et donnaient des signes d'étonnement, déplaisir ou de mauvaise humeur, qui montraient que quelque chose d’extraordinaire venait de se passer. Un singulier dialogue , entre mille autres, s’éleva dans un coin de la galerie principale.
— Puis-je savoir , monsieur l’abbé , pourquoi vous me regardez d’une manière si assurée?
— Parbleu ! monsieur de Launay , c’est que je suis curieux de voir ce que vous allez faire. Tout le monde abandonne votre ministre depuis votre voyage. en Touraine; vous n’y pensez pas, allez donc causer un moment avec les gens de Monsieur ou de la reine; vous êtes en retard de dix minutes sur la montre du cardinal de la Yallettequi vient de toucher la main à Rochepot et à tous les gentilshommes du feu comte de Soissons, que je pleurerai toute ma vie.
— Voilà qui est bien, monsieur de Gondi , je vous entends assez, c’est un appel que vous me faites l’honneur de m’adresser.
— Oui , monsieur le comte , reprit le jeune abbé en saluant avec toute la gravité du temps; je cherchais l’occasion de vous appeler au nom de H. d’Attichi, mon ami, avec qui vous eûtes quelque chose à Paris.
— Monsieur l’abbé, je suis à vos ordres, je vais chercher mes seconds , cherchez les vôtres.
— Ce sera à cheval, avec l’épée et le pistolet, n’est-il pas vrai? ajouta Gondi, avec le même air dont on arrangerait une partie de campagne, en époussetant la manche de sa soutane avec le doigt.
— Si tel est votre bon plaisir, reprit l’autre. Et ils sq
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séparèrent pour un instant en se saluant avec une grande politesse et de profondes révérences.
Une foule brillante de jeunes gentilshommes passait et repassait autour d’eux dans la galerie. Us s’y mêlèrent pour chercher leurs amis. Toute l’élégance des costumes du temps était déployée par la cour dans cette matinée; les petits manteaux de toutes les couleurs, en velours ou en satin, brodés d’or ou d’argent; des croix de Saint-Michel et du Saint-Esprit, les fraises, les plumes nombreuses des chapeaux, les aiguillettes d’or, les chaînes qui suspendaient de longues épées, tout brillait , tout étincelait , moins encore que le feu des regards de celte jeunesse guerrière, que ses propos vifs, ses rires spirituels et éclatants. Au milieu de cette assemblée passaient lentement des personnages graves et de grands seigneurs suivis de leurs nombreux gentilshommes.
Le petit abbé de Gondi , qui avait la vue très-basse , se promenait parmi la foule , fronçant les sourcils , fermant à demi les yeux pour mieux voir , et relevant sa moustache, car les ecclésiastiques en portaient alors. Il regardait chacun sous le nez pour reconnaître ses amis, et s’arrêta enfin à un jeune homme d’une fort grande taille, vêtu de noir de la tête aux pieds, et dont l’épée même était d’acier bronzé fort noir. Il causait avec un capitaine des gardes, lorsque l’abbé de Gondi le tira à part.
— Monsieur de Thou , lui dit-il , j’aurai besoin de
vous pour second dans une heure , à cheval , avec l’épée et le pistolet, si vous voulez me faire cet honneur
— Monsieur, vous savez que je suis des vôtres tout à fait et à tout venant. Où nous trouverons-nous ?
— Devant le bastion espagnol, s’il vous plaît.
— Pardon si je retourne à une conversation qui m’intéressait beaucoup; je serai exact au rendez-vous.
Et de Thou le quitta pour retourner à son capitaine. 11 avait dit tout ceci avec une voix fort douce , le plus inaltérable sang-froid , et même quelque chose de distrait.
Le petit abbé lui serra la main avec une vive satisfaction, et continua sa recherche.
Il ne lui fut pas si facile de conclure le marché avec les jeunes seigneurs auxquels il s’adressa, car ils le connaissaient mieux que de Thou, et du plus loin qu’ils le voyaient venir ils cherchaient à l’éviter , ou riaient de lui-même avec lui, et ne s’engageaient point à le servir.
— Eh ! l’abbé, vous voilà encore à chercher ; je gage que c’est un second qu’il vous faut? dit le duc de Beaufort.
— Et moi je parie , ajouta M. de La Rochefoucault , que c’est contre quelqu’un du Cardinal-duc.
— Vous avez raison tous deux , messieurs ; mais depuis quand riez-vous des affaires d’honneur?
— Dieu m’en garde, reprit M. de Beaufort; des hommes d’épée comme nous sommes vénèrent toujours tierce, quarte et octave ; mais quant aux plis de la soutane, je n’y connais rien.
— Pardieu , monsieur , vous savez bien qu’elle ne m’embarrasse point le poignet , et je le prouverai à qui voudra. Je ne cherche du reste qu’à jeter ce froc aux orties.
— C’est donc pour le déchirer que vous vous battez si souvent? dit La Rochefoucault. Mais rappelez-vous, mou cher abbé, que vous êtes dessous.
Gondi tourna le dos en regardant à une pendule, et