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soir , et dorénavant son éloquence ne servira plus qu’à sa noble pensée ; vous l’entendrez peut-être aujourd'hui, mais je le craius autant pour lui que je le souhaite pour l’accus .
— N’importe, monsieur, la vérité est une passion pour moi , dit Fournier.
C’é ait un jeune homme d’une extrême pâleur, mais dont le visage était plein de noblesse et d’expression ; ses cheveux blonds , ses yeux bleu très-clair , sa maigreur et sa taille mince lui donnaient d’abord un air plus jeune qu’il n’était ; mais son visage pensif et passionné annonçait beaucoup de supériorité , et cette maturité précoce de l’âme que donnent l'étude et l’énergie naturelle. Il portait un habit et un manteau noirs assez courts, à la mode du temps, et, sous son bras ga ic! e , un rouleau de papiers, qu’en parlant il prenait et serrait convulsivement de la main droite , comme un guerrier en colère saisit le pommeau de son épée. On eût dit qu’il voulait le dérouler et en faire sortir la foudre sur ceux qu’il poursuivait de ses regards indignés. C’étaient trois capucins et un récollet qui passaient dans la foule.
— Père Guillaume, poursuivit M. Du Lude, pourquoi n’avez-vous amené que vos enfants mâles avec vous, et pourquoi ces bâtons?
— Ma fine, monsieur , c’est que je n’aimerions pas que nos filles apprinssent à danser comme les religieuses; et puis, pa'le temps qui court , les garçons savont mieux se remuer que U T femmes.
— Ne nous remuons pas , mon vieux ami , croyezmoi , dit le comte; rangez-vous tous plutôt pour voir la procession qui vient à nous , et souvenez- vous que vous avez soixante et dix ans.
— Ali ! ah ! (lit le vieux père , tout en faisant ranger ses douze enfants comme des soldats, j 'avons fait la guerre avec le feu roi Henri, j’savons jouer du pistolet tout aussi bien que les iiyueux faisiont; et il branla la tète et s’assit sur une borne , son bâton noueux entre les jambes, ses mains croisées dessus et son menton à barbe blanche par-dessus ses mains. Là il ferma à demi les yeux comme s’il se livrait tout entier à ses souvenirs d’enfance.
On voyait avec étonnement son habit rayé comme du temps du roi béarnais , et sa ressemblance avec ce prince dans les derniers temps de sa vie , quoique ses cheveux eussent été privés par le poignard de cette blancheur que ceux du paysan avaient paisiblement acquise. Mais un grand bruit de cloches attira l’attention vers l’extrémité de la grande rue de Loudun.
On voyait venir de loin une longue procession dont la bannière et les piques s’élevaient au-dessus de la foule , qui s’ouvrit en silence pour examiner cet appareil à moitié ridicule et à moitié sinistre.
Des archers à barbe pointue , portant de larges chapeaux à plumes , marchaient d’abord sur deux rangs avec de longues hallebardes, puis, se partageant en deux files de chaque côté de la rue , renfermaient dans cette double ligne deux lignes pareilles de pénitents gris ; du moins donnerons-nous ce nom , connu dans quelques provinces du midi de la France , à des hommes revêtus d’une longue robe de cette couleur, qui leur couvre entièrement la tète en form#*de capuchon, et dont le masque de la même étoffe se termine en pointe sous le menton comme une longue barbe , et n’a que trois trous pour les yeux et le nez. On voit encore de nos jours quelques enterrements suivis et honorés par
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des costumes semblables, surtout dans les Pyrénées. Les pénitents de Loudun avaient des cierges énormes à la main , et leur marche lente, et leurs yeux qui semblaient flamboyants sous le masque , leur donnaient un air de fantômes qui attristait involontairement.
Les jmurmures en sens divers commencèrent dans le peuple.
— Il y a bien des coquins cachés sous ce masque , dit un bourgeois.
— Et dont la figure est plus laide encore que lui , reprit un jeune homme. •
— Ils me font peur, s’écriait une jeune femme.
— Je ne crains que pour ma bourse , répondit un passant.
— Ah ! Jésus ! voilà donc nos saints frères de la Pénitence, disait une vieille en écartant sa niante noire. Voyez-vous quelle bannière ils portent ? quel bonheur qu’elle soit avec nous ! certainement elle nous sauvera : voyez-vous dessus le diable dans les flammes , et un moine qui lui attache une chaîne au cou ? Voici actuellement les juges qui viennent : ah ! les honnêtes gens ! voyez leurs robes rouges , comme elles sont belles ! Ah ! sainte Vierge ! qu’on les a bien choisis !
— Ce sont les ennemis personnels du curé, dit tout bas le comte Du Lude à l’avocat Fournier, qui prit une note.
— Les reconnaissez -vous bien tous? .continua la vieille en distribuant des coups de poing à ses voisines , et en pinçflit le bras à ses voisins jusqu’au sang pour exciter leur attention : voici ce bon M. Mignon qui parle tout bas à messieurs les conseillers au présidial de Poitiers ; que Dieu répande sa sainte béncdic lion sur eux!
— C’ost Roatin , Richard et Chevalier, qui voulaient le faire destituer il y a un an , continua à demi-voix M. Du Lude au jeune avocat qui écrivait toujours sous son manteau , entouré et caché par le groupe noir des bourgeois.
— Ah ! voyez , voyez ; rangez - vous donc ! voici M. Barré , le curé de Saint-Jacques de Chinon , dit la vieille.
— C’est un saint , dit une autre.
— C’est un hypocrite, dit une voix d’homme.
— Voyez comme le jeûne l’a rendu maigre.
— Comme les remords le rendent pâle.
— C’est lui qui fait fuir les diables.
— C’est lui qui les souffle.
Ce dialogue fut interrompu par un cri général : Qu’elle est belle !
La supérieure des Ursulinos s’avançait suivie de toutes ses religieuses; son voile blanc était relevé. Pour que le peuple put voir les traits des possédées , on voulut que cela fût ainsi pour elle et six autres sœurs. Rien ne la distinguait dans son costume qu’un immense rosaire à grains noirs tombant de son cou à ses pieds , et se terminant par une croix d’or ; mais la blancheur éclatante de son visage , que relevait encore la couleur brune de son capuchon , attirait d’abord tous les regards; ses yeux noirs semblaient porter l’empreinte d’une profonde et brûlante passion , ils étaient couverts par les arcs parfaits de deux sourcils que la nature avait dessinés avec autant de soin qugfles Circassiennes en mettent à les arrondir avec le pinceau ; mais un léger pli entre eux deux révélait une agitation forte et habituelle dans les pensées. Cependant elle affectait un grand calme dans tous ses mouvements et dans tout sou être ,