LE ROI DONNE UNE CHARTE
Pour combattre les effets désastreux da traité Laplace, on créa des sociétés de tempérance. Tous les moyens furent employés pour encourager la sobriété; le roi lui-même, donnant une exemple que suivirent plusieurs chefs , devint membre d'une société d'abstinence complète.
Vingt ans environ, après l'arrivée des premiers missionnaires, il était rare de trouver un indigène qui ne sût lire et écrire et n'eût quelques connaissances en arithmétique et en géographie. Dans l'école supérieure, où se formaient les instituteurs, on donnait une instruction plus étendue.
Tandis que les documents que possédait l'Etat relativement à des traités, achats, ventes ou contrats passés avec des étrangers portaient environ quarante à cinquante pour cent de ces marques faites à défaut de signature par des blancs entièrement illettrés , il n'y avait qu'un seul exemple d'un Hawaiien qui fût dans ce triste cas : c'était un vieux chef, trop âgé et trop infirme pour s'asseoir sur les bancs de la première école fondée dans Tarchipel.
Si un peuple qui considère la Biblç comnae la règle de sa foi, bâtit des églises, observe
Et UN CODE DE LOIS. 147
le dimanche, fréquente en majorité le culte , fait des dons considérables pour des œuvres de charité, un peuple dont le niveau moral tend à s'élever peut être classé parmi les nations chrétiennes; on doit hardiment donner ce titre aux habitants des îles Sandwich , vingt-deux ans après l'arrivée de leurs missionnaires.
Et si une nation qui s'adonne à l'industrie et au commerce, qui répand Tinstruction, s^efforce de tirer le meilleur parti du sol; qui possède une représentation nationale effective et sincère, des lois justes et proportionnées à ses besoins, une nation dont le niveau social monte est une nation civilisée, est-il permis d'appeler des sauvages les Hawaiiens de 1842!
A partir de cette époque, l'histoire des îles Sandwich se développe tout naturellement, sans événements dramatiques ; les bons germes éclosent, les mauvais, comme en tout pays, tendent sans cesse à envahir le terrain nouvellement défriché.
Il fallut beaucoup d'énergie au gouvernement pour tenir têtes aux puissances étrangères, et pendant longtemps il s'opposa à ce que des blancs devinssent propriétaires du sol.
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Un jour, le gouverneur des colonies russes de l'océan Pacifique dit au roi : « Accordeznous un terrain dans vos montagnes ; nous l'exploiterons pour la cultures des céréales. » « Non, » répliqua le roî,« si je vous donnais les montagnes vous auriez bientôt pris les vallées. »
On sentit bientôt le besoin, pour Théritier du trône et pour les futurs gouverneurs des îles, d'une éducation supérieure à celle qu'ils pouvaient recevoir dans les écoles. A cet effet , douze d'entre eux, jeunes gens et jeunes filles, furent placés pour quatre ans chez un des missionnaires. Leurs études se faisaient en anglais et ils y apportaient beaucoup de soin. La mort de Rio-Rio et de sa femme avait créé des préjugés fâcheux contre les voyages et les séjours en pays étranger.
Pourtant, en 1842; un personnage de distinction résolut de donner l'exemple^ et, après lui , plusieurs jeunes chefs allèrent terminer leur éducation aux Etats-Unis et en Europe.
Quant aux vieux chefs, ils avaient presque tous disparu : les deux derniers moururent en 1840 et 1842; c'étaient Hoapili et sa femme, veuve de Tameamea P^; depuis la mort de Cook, ils avaient assisté à tous les événe-
ments dont leur patrie avait été le théâtre.
Ils avaient été des premiers à embrasser sincèrement le christianisme, et prouvèrent, par leur vie et par leur mort , leur ferme atta^ chement à la foi évangélique.
Il est dans la nature de toute conviction sincère de chercher à se répandre. Aussi les habitants des îles Sandwich ne se contentèrent pas de garder pour eux les bienfaits du christianisme : ils pensèrent à leurs pauvres frères sauvages et leur témoignèrent un intérêt actif. Ils commencèrent par faire des dons pour les sociétés missionnaires ; mais ils firent plus que donner leur argent : ils se donnèrent eux-mêmes. Dès 1853, des prédicateurs hawaiiens furent envoyés aux cannibales des îles Marquises. Trente ans après que les îles Sandwich avaient reçu le christianisme , quelques années après la funeste expédition de Boki, un bâtiment s'éloignait des plages hawaiiennes. Mais ce n'était plus pour aller extorquer à de malheureux Polynésiens les produits de leur sol : non, c'étaient d'anciens païens, transformés en messagers de paix, qui mettaient à la voile pour aller annoncer l'Evangile à d'autres païens. Le comité de Boston abandonnait entièrement à
eux-mêmes ces prédicateurs indigènes ; une fois par an seulement , ils devaient recevoir la visite d^un missionnaire américain.
Le moment devait venir où cette Eglise , née sous une influence étrangère, deviendrait indépendante et réellement indigène. On commença par augmenter le nombre des pasteurs pris parmi les natifs. Ils furent pendant longtemps, trop longtemps peut-être, les aides subordonnés de leurs anciens conducteurs spirituels. Enfin, on sentit le besoin de leur donner une égale part de responsabilité.
En 1863, un journal publié à Honorourou contenait , sous la rubrique , Nouvelles de la cour^ l'avis suivant :
« Le docteur Andersen , sa femme et sa fille, ont été reçus par Sa Majesté la reine dans ses appartements privés. Sa Majesté, désirant témoigner la satisfaction que lui cause cette visite philanthropique, a fait chercher et reconduire les voyageurs dans sa voiture. La réception a été amicale; elle a eu lieu sans étiquette. S. A. R. la princesse Victoria, le chancelier du royaume, sa femme et le ministre des affaires étrangères y assistaient seuls. »
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En effet, le comité de Boston venait d'envoyer son secrétaire aux îles Hawaii pour y étudier la question du pastorat indigène.
M. Anderson fut frappé tout d'abord de l'aspect grandiose et riant que présente la petite ville d'Honorourou. Grâce à des moyens artificiels d'irrigation , elle est tout entourée de beaux jardins. Une église en pierre, aux murs de corail massif, frappa tout d'abord les yeux des visiteurs. Ils furent très-bien reçus par l'élite de la société hawaiienne et rencontrèrent des messieurs et des dames parfaitement au courant des usages de la bonne société. Tous les jours un bateau à vapeur faisait le service d'une île à l'autre;* M. Anderson visita les principales. Ici s'élevaient des hôpitaux, des pensions; là s'étendaient de superbes routes macadamisées. Les lieux de culte étaient nombreux ; dans certains endroits les fidèles arrivaient à cheval par centaines. Au reste , tout hawaiien un peu aisé possède un cheval ; les femmes même vont presque toujours au galop. Elles montent à califourchon , avec un costume trèsconvenable , que les amazones européennes imiteraient avec avantage ; c'est nne ample jupe, dont la longue draperie se partage pour
retomber en plis élégants des deux côtés de . la monture.
Partout le secrétaire du comité de Boston reçut une réception cordiale; dans cer^ tains villages on l'accueillit avec enthousiasme et on lui fit de naïves ovations; c^étaient des cantiques de circonstance, des discours prononcés en son honneur. La Bible existait dans presque toutes les maisons, et plus d'un père de famille, logé dans une hutte de terre et de roseaux, célébrait tous les matins un culte domestique auquel ses voisins étaient admis.
En même temps que le délégué américain arrivait. un missionnaire indigène, employé en Micronésie, et qui venait revoir son île natale avec sa femme et son enfant ; il fit le récit de ses travaux devant un nombreux auditoire. Un vieux diacre montra à M. Andersen les restes d'un heiau auquel son père et sa mère allaient travailler au moment de sa naissance , d'après l'ordre donné à tous les habitants. Il venait de naître , et son -père, obligé de continuer son ouvrage, ne sachant que faire de ce petit enfant, allait s'en débarrasser en le tuant, lorsqu'un oncle eut pitié du pauvre innocent et se chargea de l'élever.
Dans rîle de Maui , M. Anderson reçut un message de la part de l'Eglise. Un vieillard prit la parole au nom de tous , et d'un ton ému et solennel :
« Plaise à vous, » dit-il, « vrais pères chrétiens !
» Nous vous prions de déclarer à la Société des Missions américaine les bénédictions qui nous sont échues en partage par le moyen des messagers envoyés dans notre pays :
» P Dieu a eu pitié de nous, il nous a donné son Esprit , pour croire au Père , au Fils et au Saint-Esprit;
» 2® Nous avoffs appris à lire, à écrire dans notre langue, et aussi l'arithmétique ;
» 3® On a fait, passé et confirmé une constitution et des lois qui nous assurent la paix;
» 4® Nous avons été affranchis du servage auquel nous avaient réduit des maîtres avides et tyranniques ;
» 5** Nous avons appris qu'il est honteux pour des hommes, des femmes et des enfants d'aller nus comme faisaient nos ancêtres jusqu'au temps de Rio-Rio (1).
(1) Il existait, on l'a vu, un costume national, mais les indigènes ne se croyaient pas obligés de le porter toujours : on les rencontrait parfois sans vêtement aucun.
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» Et nous bénissons Dieu, le Père éternel , de nous avoir manifesté son amour et de nous avoir fait obtenir les bénédictions cidessus mentionnées. »
Les protestants formaient alors environ les deux tiers de la population de l'archipel ; il fallait organiser l'Eglise hawaiienne , mettre les pasteurs indigènes sur le même pied que les missionnaires; relier entre elles toutes les communautés de l'archipel pour en faire un tout homogène.
Une grande réunion eut lieu à cet eflFet sous la présidence de M. Anderson. On décida que les délibérations des corps ecclésiastiques auraient lieu en langue hawaiienne. Le comité de Boston ne devait plus envoyer de missionnaires ; les futurs pasteurs de l'Eglise seraient pris dans son sein, tant parmi les naturels que parmi les flls des missionnaires.
Un soin particulier devait être donné à la préparation des pasteurs et des institutrices. Le corps préposé à la direction de l'Eglise prenait le nom de Société évangélique hawaiienne ; il devait se composer de tous les ecclésiastiques presbytériens et congrégationalistes, étrangers ou indigènes, des îles gandwich, de la Micronésie et des îles M^r-
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quises, plus un certain nombre 'de délégués laïques. Cette association devait entretenir une correspondance fraternelle , sans caractère officiel^ avec la Société mère de Boston. Les fidèles devaient pourvoir au traitement de leurs pasteurs; mais comme la charge eût été un peu lourde pour eux dans le début, le comité américain continuait à entretenir ses anciens représentants. Au reste , les rangs de ces derniers s'éclaircissaient d'année en année.
De la Société évangélique hawaiienne relevèrent quatre comités : ceux des missions étrangères, de la mission intérieure, de l'éducation et des publications philanthropiques et religieuses. Ainsi , sous un gouvernement qui admettait en principe et en fait une liberté des cultes pleine et entière, le soin de l'Eglise reposait complètement sur l'initiative individuelle. L'argent des fidèles servait à entretenir leur culte, et personne ne pouvait se plaindre d'avoir à fournir des contributions pour une religion qu'il ne professait pas. Les missionnaires américains avaient construit le navire, l'avaient muni de tout ce qui était nécessaire à la traversée ; ils venaient de le lancer à la mer, sous la garde de Dieu. La
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jeune Eglise, longtemps soutenue par ses pères spirituels, avait pris son essor et devait voler de ses propres ailes.
Pour des fidèles aussi récemment sortis du paganisme, cette autonomie nécessaire, bonne en soi, n'était pas sans dangers. Le gouvernement s'intéressait moins qu'autrefois au bien religieux du pays. De mauvais penchants, combattus il est vrai , mais non déracinés partout , existaient encore , même parmi les membres de l'Eglise. L'ivrognerie prit de telles proportions, dans certains districts, que les anciens et les diacres durent retrancher de la communion jusqu'à quatrevingts fidèles.
Ceux-ci se tournèrent vers les prêtres; néanmoins cette mesure disciplinaire eut un heureux effet : l'ivrognerie diminua notablement et la grande majorité du troupeau resta très-tempérante.
La vie religieuse de ces chrétiens indigènes , — nous voulons parler de ceux dont la piété est réelle, — est certainement aussi développée que celle des chrétiens d'autres pays. Dans plusieurs départements ou districts , on célèbre tous les matins un culte public. Tous les mois il y a des réunions en faveur des
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œuvres missionnaires. « Ces gens savent prier, » dit un étranger qui les entendit. Un de leurs diacres, dans sa touchante intercession, nommait Tune après l'autre , étrangement parfois, toutes les nations païennes qu'il connaissait et auxquelles il joignait les incrédules et les personnes sans religion de tout pays. Quelle vivacité de sentiments dans la requête de ce naïf chrétien ; quelles saintes aspirations, quelle soif d'exaucement, et combien de telles prières devaient être agréables à Dieu , qui ne regarde pas à la forme des paroles, mais au mouvement du cœur I
Il y a parmi les chrétiens des îles Sandwich , dit un auteur bien informé , autant de moralité , autant de religion pratique , autant de piété véritable que dans n'importe quelle communauté d'égale importance choisie dans une nation chrétienne quelconque.
La libéralité des anciens païens est digne d'admiration. En 1859 l'Assemblée législative avait voté 25,000 fr. pour l'hôpital de Honorourou ; la somme était insuffisante ; mais où trouver le reste? Le roi prit une feuille de papier, s'inscrivit eh tête de la liste de souscription et alla lui-même quêter de maison en maison. Dans la ville seule il recueillit 75., 000 fr.,
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somme importante si Ton considère le petit nombre des habitants. Aujourd'hui, la Société évangélique hawaiienne recueille tous les ans un million de francs par le moyen de souscriptions volontaires. Elle entretient de la sorte vingt pasteurs et un certain nombre de missionnaires, et répand un grand nombre d'écrits.
En 1868, la plus grande éruption volcanique des temps modernes désola l'île d'Hawaii ; deux mille secousses, suivies d'affreux ras de marée , détruisirent des villages entiers ; des centaines de personnes périrent. Un fleuve énorme de lave coula du sommet du Mouna-Roa jusqu'à la mer; les matières incandescentes furent lancées à plusieurs kilomètres au loin, écrasant sur leur passage maisons , animaux et êtres humains. Un nouveau cratère se forma sur les flancs de la montagne en feu, et du sein de la mer surgit une île nouvelle, de forme conique. Les chrétiens indigènes se distinguèrent par leur cfi^lme dans le danger et par leur charité active en faveur des victimes du fléau.
Lorsqu'en 1871 , ces mêmes indigènes apprirent nos malheurs , lis se cotisèrent pour envoyer 10,000 fr. à nos pauvres paysans de
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France ruinés par la guerre. Et ils étaient païens il y a cinquante ans I S'ils Tétaient resté , croit-on qu'ils nous auraient rendu le bien pour le mal . et que nous aurions eu à les remercier d'un acte de charité pareil ?
Pour donner une idée de leurs pasteurs , prenons Tun d'entre eux : par exemple, celui qui desservait en 1867 la paroisse de Koua , dans un district montagneux et désert.
C'était un ancien marin , adonné avant sa conversion aux habitudesx les plus vulgaires et aux vices les plus grossiers. Un accident , fruit de ses excès , le priva de la main droite. C'est alors que son âme se réveilla; il pleura ses fautes , il embrassa l'Evangile avec ferveur, et fit de si rapides progrès dans la piété et la connaissance des Ecritures , qu'on le consacra au saint ministère sans qu'il eût fait les études spéciales exigées en pareil cas. En deux ans , ses paroissiens avaient bâti deux chapelles en bois et une en pierre. Cette dernière avait nécessité des travaux longs et pénibles; -il avait fallu puiser à grand'peine, très-loin, au fond de certaines grottes , l'eau nécessaire à la construction. Mais les travailleurs accomplissaient joyeusement cette rude besogne ; elle ne leur
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était plus commandée , comme naguère , par des chefs oppressifs ; ils l'avaient entreprise de plein gré. Ces mêmes pauvres gens faisaient à leur pasteur 100 dollars par an , et leurs dons en nature suffisaient presque à son entretien. Ils avaient acheté, pour lui servir de presbytère, une petite maison située dans un grand terrain. Le pasteur, homme digne , zélé , affectueux , voyageait avec sa mule à^^travers de grandes étendues de lave entièrement dépouillées de toute végétation. Parfois , après avoir visité des malades et consolé des affligés , fatigué de sa route , il se couchait sur la terre calcinée et nue pour prendre un peu de repos ; alors , l'animal , sans avoir une touffe d'herbe pour se restaurer, restait debout à garder son maître. Puis l'homme modeste et dévoué et la patiente mule continuaient leur voyage, et souvent n'arrivaient que bien tard à l'humble presbytère.
Depuis quelques années, la Société hawaiienne des Missions a vu s'ouvrir un nouveau champ d'activité. Ce sont les Chinois , marchands , cuisiniers , journaliers , intendants qui viennent faire des séjours dans les villes de l'archipel. Plusieurs d'entre eux se
joignent au culte et font des dons pour les œuyres charitables. La Société des missions les a fait visiter par un pieux jeune négociant de leur race, qui sait l'anglais, le polynésien et six dialectes chinois,
En 1869, les Eglises évangéliques des îles Sandwich se proposaient de célébrer Tannée suivante le cinquantième anniversaire de l'arrivée des missionnaires américains , et invitaient toutes les sociétés des missions à se faire représenter à cette solennité chrétienne.
Ainsi , cinquante années avaient suffi pour métamorphoser cet archipel. Or, un peuple qui, a cinquante ans d'éducation sociale, politique, morale et religieuse, en est encore à ses débuts ; on peut entrevoir pour lui un avenir plein de promesses. Et cette entreprise de transformer un peuple , petit , il est vrai , mais cela ne diminue pas la grandeur de la transformation , n'a pas coûté autant que l'armement d'un grand vaisseau de guerre, l'établissement d'un chemin de fer de moyenne étendue ou l'exploration du Pacifique faite, il y a quelques années, par le Commodore Wilks , sous les auspices de l'Amérique.
Si l'Evangile seul est capable d'opérer la métamorphose d'un peuple, les missions protestantes ont , sur toutes les autres , cette supériorité que le spectacle d'une famille chrétienne est en lui-même un élément de civilisation. Le missionnaire évangélique n'apporte pas seulement sa personne , mais une maison fondée d'après certaines habitudes , des meubles commodes , des vêtements pour tous les âges et tous les sexes, des ustensiles variés.
Sa femme enseigne aux femmes païennes ce qu'est la tenue d'un ménage, le soin des petits enfants; et pour tout ce qui concerne les relations des époux entre eux, des parents avec les enfants , des frères avec les sœurs , quelle prédication peut valoir celle de l'exemple ?
En outre, les missionnaires américains comptaient dans leurs rangs des hommes d'une incontestable supériorité intellectuelle. Récemment encore , un voyageur rendait témoignage à leur science; ils avaient fait des collections de minéraux , de coquillages , des herbiers d'une véritable valeur. Leurs rapports sur les éruptions volcaniques , les météores , les tremblements de terre étaient les
l'arbivée des premiers missionnaires. 163
plus détaillés , les plus exacts et les plus intelligents qu'on possédât sur ces matières.
Au nombre des faits regrettables , — car il ne faut pas se borner à citer les faits réjouissants, — on ne peut s'empêcher de citer l'établissement d'une mission anglicane aux îles Sandwich et d'un évêque puséite à Honorourou. Les épiscopaux , qui prirent le nom de catholiques réformés , favorisés par quelques princes du pays , insistèrent beaucoup sur les formes religieuses. Ils célébrèrent leur culte avec grande pompe et attirèrent ainsi quelques personnes de la cour. Cependant le nombre de leurs auditeurs ne s'accrut pas beaucoup; les habitudes religieuses introduites par les missionnaires américains avaient toujours la sympathie des masses. Le bruit courut un jour que la religion épiscopale allait devenir la religion d'état, et que l'évêque anglais allait être nommé à de hauts emplois dans le gouvernement. Il n'en fut rien ; la liberté civile et religieuse , garantie par la constitution , avait jeté dans les mœurs de trop profondes racines pour permettre ce pas rétrograde.
Les missionnaires américains ne furent pas toujours traités par les ministres du nou*
veau culte avec tous les égards dus à leurs longs travaux. Parfois de petits enfants furent baptisés dans l'Eglise anglicane, sans qu'on prît la peine de s'informer si leurs parents ne faisaient pas partie d'une communauté presbytérienne. Etait-ce par suite d'un préjugé sacerdotal? était-ce l'effet de certaines jalousies nationales? il ne nous appartient pas d'en juger. En présence de pareils faits, et sans porter des jugements téméraires , il est permis de rappeler l'exemple de saint Paul , qui ne voulait point moissonner le champ d'autrui et entrer dans le travail des apôtres, ses collègues et ses frères.
D'après les calculs les plus récents, il y aurait aux îles Sandwich environ 23,000 catholiques , et de 28 à 29,000 protestants. Mais il faut se rappeler que ce dernier nombre représente des protestants effectifs, tandis que les prêtres considèrent comme catholiques tous les enfants qu'ils ont baptisés, fût-ce à l'insu de leurs parents. Il existe aussi 3,500 mormons, semblables à ceux de rutah, si ce n'est qu'ils ne prêchent pas la polygamie. Il paraît, au reste, que c'est sur les bords du grand lac Salé seulement que
l^ârritèe des premiers missionnaires;. 16^
les mormons répandent cette partie de leur doctrine. Diverses petites- sectes fleurissent en liberté dans l'archipel ; enfin, comme partout, il y a des gens qui ne se rattachent à aucun culte. La population totale du groupe n'atteint pas 70,000 âmes (1).
Sur quarante missionnaires envoyés d'Amérique, un grand nombre ont atteint un âge avancé. A partir de 1848, plusieurs d'entre eux sont devenus citoyens hawaiiens. Leurs enfants sont pasteurs, médecins, avocats , professeurs, industriels ou négociants dans les îles. On a fondé pour eux, à Oahou, un grand collège, sur le modèle américain, capable, dit un juge compétent, de rivaliser avec les meilleurs établissements de ce genre existant aux Etats-Unis. On y voit les jeunes filles à côté des jeunes gens, tant dans les classes de lettres que dans celles de sciences; les professeurs sont des hommes et des femmes; les jeunes filles joignent aux études théoriques des études pratiques sur l'art culinaire, la couture, etc. Quelques natifs
(1) Ces chiffres, contestés par quelques-uns, sont empruntés à des statistiques très-exactes et très-détaillces, qui donnent, année par année, le mouvement de la population dans chacune des îles du groupe.
ont été admis dans ce collège à titre d'élèves payants ; mais jusqu'ici les indigènes et les étrangers ont généralement fréquenté des écoles distinctes.