L*INSTRUCT10W PUBLIQUE AUX ÎLES SANDWICH
si je lui refusais la nourriture ; mais, de grâce, qu'on me laisse le choix de l'enseignement, comme on me laisse le choix de mon boulanger.
Ici encore la difficulté n'existe qu'en imagination; elle disparaît dans la pratique. Les commissions de surveillance s'enquièrent soigneusement des capacités et de la moralité des instituteurs. De plus, et c'est ici un point très-important à remarquer, cet enseignement gratuit, obligatoire et laïque est aussi libre. Le premier particulier venu , pourvu qu'il soit assez honorable et assez instruit pour obtenir un diplôme, peut ouvrir une école; on ne lui demande pas s'il est maçon, négociant, ou ministre d'un culte, clerc ou personnage séculier. Son école , une fois ouverte, sera inspectée comme les autres, mais la plus grande liberté lui sera laissée du reste. Et si les habitants d'un district, mécontents de Técole publique, veulent faire venir un instituteur de leur choix, toute liberté leur est laissée à cet égard; la loi est faite, pour protéger les citoyens honnêtes et non pour entraver leur initiative.
Grâce à ces sages mesures , le gouvernement hawaiien atteint des résultats que nous
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en sommes réduits à lui envier, nous autres Français. On ne trouverait peut-être pas dans tout l'archipel dix personnes, hommes ou femmes, âgées de vingt ans, qui ne possèdent pas les premiers éléments de Tinstruction.
Dans les écoles, le calcul mental est poussé très-loin, et les naturels montrent de rares aptitudes pour l'arithmétique, Talgèbre et la géométrie ; quelques-uns ont des talents oratoires très-remarquables. On apprend à l'école la musique notée et le chant sacré est cultivé avec succès dans les églises.
L'enseignement supérieur n'existe pas encore aux îles Sandwich. Ceux d'entre les naturels qui veulent pousser leurs études plus loin que l'école normale vont au collège d'Oahou, où l'enseignement se donne en anglais, ou, de préférence, en pays étrangers.
Au reste il n'y a pas encore parmi eux de grands savants. Il n'y a guère lieu de s'en étonner; si l'on considère le peu de temps qui s'est écoulé depuis leur naissance à la vie civilisée, on sera bien plutôt surpris des pas de géant qu'ils ont faits dans l'instruction comme dans tout le reste.
La presse est chez eux l'alliée de l'éducateur; elle jouit de la plus grande liberté; les
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journaux ne sont soumis ni au timbre ni au cautionnement. Il se publie en langue indigène deux grands journaux dont le tirage est à peu près le même : l'un , organe de l'opposition , penche vers l'influence étrangère, l'autre soutient le ministère et défend l'indépendance nationale. On imprime en outre des journaux anglais , car beaucoup de natifs parlent et écrivent l'anglais; enfin il paraît un grand nombre de journaux religieux, qui ont aussi beaucoup de lecteurs.
Rappelons-nous ce qu'était l'archipel avant l'arrivée des missionnaires. Nulle instruction, pas de langue écrite, une absolutisme si fort qu'un chef pouvait condamner à mort qui bon lui semblait et prendre, chez n'importe qui, tout ce qui lui paraissait bon à prendre. L'ivrognerie régnait dans toutes les îles. Quant aux diverses formes de l'immoralité, un historien a dit que s'il voulait les décrire, le dégoût lui ferait tomber la plume des mains et que le papier même rougirait d'en retracer l'horreur. Ajoutons à ces traits les vengeances sanguinaires, les combats incessants, le pillage sous toutes ses formes, l'infanticide, les sacrifices humains avec des
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raffinements de cruauté. Au lien de cela, que voyons-nous aujourd'hui ? Un peuple sobre, et qui le serait plus encore si son gouvernement avait le droit de déclarer contrebande certains produits que lui imposent les nations appelées chrétiennes. Le vol a disparu, le mariage est respecté; l'hospitalité est devenue une vertu nationale; en sept années il ne s'est produit que trois meurtres ! Dans les districts les plus sauvages on peut sans danger circuler seul, sans armes, quelque somme qu'on porte sur soi. Dans les ports hawaiiens on parvient, plus qu'en d'autres pays, à prévenir les fâcheux effets du contact des indigènes avec les marins de toute nation. Ceux-ci forment, à certaines époques, la moitié de la population des villes.
Les îles Sandwich ont des imprimeries, des livres, des journaux; les missionnaires leur ont donné plusieurs éditions de la Bible et un commencement de littérature nationale. Outre leurs recueils de cantiques, leurs catéchismes , leurs livres de prières et d'autres ouvrages religieux^ il existe, en langue hawaiienne, des manuels d'algèbre , de calcul, de mathématiques supérieures, d'histoire générale, de géographie et de philosophie.
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Notre Legendre (1) est employé dans leurs écoles, traduit dans le dialecte du pays.
L'existence du royaume hawaiien est reconnue depuis longtemps par les Etats-Unis, l'Angleterre, la France, la Russie, la Prusse, l'Espagne, la Chine, l'Amérique espagnole.
L'archipel renferme une grande étendue de terre arable, et pourrait nourrir, dit-on, s'il était bien cultivé, jusqu'à un million d^habitants. Les principaux articles d'exportation sont le sucre, le café, la laine, le coton, les oranges. C'est à Honorourou que relâchent tous les baleiniers du Pacifique, principalement ceux des Etats-Unis. En effet, les cinq sixièmes des bâtiments qui séjournent dans les ports sont des bâtiments américains. Il semble que l'Amérique , l'Angleterre et la France soient intéressées à maintenir l'indépendance et la neutralité de ce petit Etat, sorte de Suisse insulaire, comme les gouvernements de l'Europe centrale sont intéressés à sauvegarder la neutralité de la république Helvétique.
Tameamea P% réformateur barbare, n'avait pas reculé devant l'effusion du sang, mais
(1) Eléments de géométrie.
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grâce à lui la tyrannie sacerdotale et féodale avait reçu son coup de mort. Il avait centralisé le pouvoir en sa personne; puis, juste et bienveillant, il avait essayé d'inaugurer une ère nouvelle. Ensuite les Hawaiiens, au moins dans les classes élevées de la nation, sans adopter la civilisation, étaient devenus d'adroits commerçants, à peu près aussi honnêtes que les étrangers auxquels ils avaient affaire. A la violence avide succéda la ruse mercantile; chez quelques-uns la bonne foi devint un principe d'intérêt, tandis que le scepticisme affaiblissait la superstition. Alors arrivèrent les missionnaires de Boston. Les anciens colons blancs avaient refusé d'instruire les naturels; ils craignaient de les voir devenir trop habiles; les missionnaires, en revanche, répandirent parmi eux la connaissance des arts manuels. Il se forma des maçons, des charpentiers, des imprimeurs, des tailleurs,, des forgerons, des peintres et des graveurs sur cuivre, ces derniers très-distingués.
De consommateurs, les Hawaiiens étaient devenus producteurs. La concurrence porta de bons fruits; l'agriculture fit de grands progrès. Ce n'est pas être injuste envers les
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commerçants étrangers que d'attribuer cette prospérité surtout aux efforts des missionnaires. Grâce à eux, les îles devinrent habitables pour une classe de blancs supérieurs en culture à ceux qu'on y avait vus et qui purent dès lors y amener leurs familles. A leur tour ces étrangers honorables, qu'il faut bien se garder de confondre avec les Rives, les Charlton et autres, firent beaucoup de bien en réagissant contre les tendances un peu rigides et parfois trop exclusives des pasteurs américains. Peu à peu les Hawaiiens commencèrent à se mêler avec les blancs; il y eut quelques mariages d'étrangers avec les gens du pays.
Qu'arrivera-t-il dans l'avenir ? La race polynésienne subsistera-t-elle pure de tout mélange, ou verra-t-on une population mixte lui succéder? L'anglais deviendra-t-il la langue du pays; la civilisation de ce peuple sera-t-elle nécessairement anglo-saxonne ?
L'histoire universelle nous montre les peuples, conquérants ou conquis, adoptant la langue et les usages des vaincus et des vainqueurs, suivant que ceux-ci ou ceux-là sont les plus civilisés. Rome a pris la langue de la Grèce , et les Francs ont adopté celle que
les Gaulois avaient prise des Romains. Il ne s'agit, aux îles Sandwich, que d'une conquête pacifique et morale. Les uns prévoient que pour la langue, la couleur, l'influence et les habitudes , le type polynésien se fondra dans le type anglo-américain. D'autres s'efforcent de conserver l'individualité nationale et favorisent l'instruction dans la langue du pays. Auxquels appartient l'avenir? La question serait intéressante , mais difl3cile à résoudre; toujours est-il qu'aujourd'hui la population des îles Sandwich forme bien une nationalité distincte, avec son caractère et ses traits originaux.
Celte population , avons-nous dit , atteint à peine le chiffre de 60 à 70,000 âmes. Comment cela est-il possible , puisque Cook supposait au groupe entier 400,000 habitants?
D'abord, les calculs de Cook paraissent avoir été inexacts. Partout où les premiers vaisseaux étrangers se montraient , les natifs s'assemblaient en foule; on évaluait ces foules approximativement, mais souvent on comptait plusieurs fois de suite les mêmes têtes ; puis on supposait l'intérieur des îles aussi peuplé que le rivage. Il est probable que la population totale, en 1778, n'excédait
pas 300,000 habitants. Avait- elle déjà commencé à diminuer avant cette époque? On ne le sait pas. Ce qu'on sait, c'est que l'arrivée du premier navire étranger fut comme le signal d'une effrayante dépopulation ; on put voir par là quel sont les fruits d'une civilisation sans christianisme , greffée sur la dégradation issue de l'idolâtrie. La soif des richesses , excitée chez les chefs , les porta à exiger des redevances de toute espèce et à pressurer le peuple par des travaux excessifs, en particulier la récolte du bois de sandal.
La culture de la terre fut négligée pour le commerce , et la famine s'ensuivit. Beaucoup de malheureux s'enfuirent dans les forêts et les montagnes pour échapper à leur trista sort. Les armes à feu rendirent les guerres plus meurtrières; les têtes étant taxées, l'infanticide fut pratiqué sur une effroyable échelle; la médecine était encore inconnue; une grande peste eut lieu en 1803 et emporta beaucoup de monde. Ce n'est pas tout : des marins , des voyageurs , honte des peuples civilisés , ne surent qu'ajouter aux ravages des coutumes païennes les ravages causés par l'alcool et par des maladies et des vices ignorés jusqu'à eux.
Quand le christianisme apparut , il sembla que les souffrances de ce peuple infortuné croissaient encore. A ses pénibles corvées , les chefs ajoutèrent la construction des églises et des écoles ; il fallut du temps aux missionnaires pour leur faire comprendre ce que de pareils abus avaient de coupable.
Le croirait-on, les vêtements étrangers furent pour les naturels une cause de mortalité ? Il faut dire qu'ils ne les lavaient presque jamais , qu'ils se découvraient quand il faisait froid et se couvraient quand il faisait chaud. Etaient-ils surpris par une averse, plus soucieux de leurs habits que de leur peau , ils se déshabillaient en un clin d'œil , laissant leur personne exposée aux intempéries de l'air. De là des fièvres , des fluxions de poitrine, des phthisies.
Avec toutes ces causes réunies, faut-il s'étonner de la dépopulation de l'archipel?
n'est-il pas surprenant que cette dépopulation n'ait pas été plus rapide encore ? Sans les missionnaires, les Hawaiiens n'existeraient peut-être plus , comme les habitants de certaine île de rOcéanie , qui s'étaient trouvés réduits à cinq , puis à néant , lorsque l'ivrognerie et la démoralisation civilisées furent
venues s'ajouter à l'ivresse et à la dépravation sauvages.
Avec les progrès du christianisme et de la civilisation, la dépopulation des îles Sandwich a diminué; on peut prévoir le moment où elle cessera entièrement. L'oppression exercée autrefois par les chefs n'existe plus} à l'ancienne capitation ont succédé des encouragements à la vie de famille. Les ménages qui ont trois enfants sont exemptés de taxes , ceux qui en ont plus de trois reçoivent des terrains. La médecine s'est développée et les progrès de la santé publique ont été en raison directe des progrès de la moralité et de l'instruction. Et si la population n^augmente pas encore, elle ne diminue plus, loin de là, dans les mêmes proportions qu'autrefois.
Le bien , dit-on , ne fait pas de bruit ; ce proverbe s'est réalisé aux îles Sandwich.
Elles étaient depuis longtemps évangélisées et civilisées, que deux capitaines , l'un américain, l'autre anglais, s'effrayèrent en voyant sur le rivage quelques paisibles pêcheurs.
Déjà ils se préparaient à résister à une attaque éventuelle : et lorsqu'enfin ils descendirent à terre, ils eurent grand soin de s^armer jus-
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qu'aux dents. Pourtant il n'est peut-être pas de pays où, de nos jours, un voyageur puisse séjourner avec plus de sécurité, tant la personne et les biens du prochain y sont considérés comme une chose sacrée.
Quant aux missionnaires américains, il s'est trouvé de tout temps, il se trouve encore aujourd'hui des gens pour les calomnier. En voici deux preuves :
En 1869, un capitaine baleinier, ayant demandé et obtenu une audience du roi, en profita pour lui dire tout le mal possible des missionnaires. Le roi l'interrompit brusquement :
— Avez-vous remarqué, lui dit-il, que tout à l'heure votre ombre est venue se porter sur moi?
— Je n'en sais rien; je n'y ai pas fait attention, repartit l'étranger.
— Eh bien! sachez qu'avant l'arrivée des missionnaires, on vous aurait aussitôt égorgé pour avoir couvert le souverain de votre ombre.
A cet argument sans réplique, le marin resta bouche close et se retira assez embarrassé. Mais il se félicitait probablement d'avoir abordé aux îles Hawaii en 1869 plu-