CHAPITRE PREMIER
Aspect général. — Climat. — Productions.
Vers la limite septentrionale de la zone torride, non loin du tropique du Cancer, isolé au milieu de l'océan Pacifique, et à plusieurs centaines de lieues de toute terre importante, gie trouve l'archipel d'Hawaii, connu aussi cous le. nom d'îles Sandwich. Un voyageur qui partirait du Mexique pour se rendre au Japon en ligne droite , rencontrerait ces îles après avoir parcouru environ le tiers de sa route, c'est-à-dire plus de mille lieues. Le
groupe d'Hawaii appartient à la Polynésie, qui est la division la plus orientale de l'Océanie ou monde maritime.
Les îles Sandwich sont remarquables à plus d'un titre. Leur aspect physique, le caractère de leurs habitants, le degré de civilisation auquel elles sont parvenues en quelques années, après des siècles de barbarie, et surtout la manière étonnamment prompte dont le christianisme s'y est propagé, tout cela offre des sujets d^intérêt nombreux et variés. Peutêtre nos lecteurs éprouveront-ils quelque plaisir à nous suivre dans ces pages, où nous nous proposons d'esquisser rapidement les principaux traits de la physionomie et de l'histoire de ces îles.
Du temps où nos grands-parents étudiaient la géographie, l'Océanie était peu connue encore. On savait très-bien ses « quatre parties du monde ; » quant à la cinquième, à peine lui faisait-on l'honneur de la mentionner en passant. De nos jours il n'en est plus de même, et personne ne doit ignorer, non-seulement les noms de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, mais encore ceux des principaux groupes d'îles éparpillés dans la Micronésie et dans la Polynésie, et sur lès-
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quels les navigateurs de notre siècle et du siècle dernier ont fourni des renseignements inconnus jusqu'à eux.
Divers voyageurs ont émis l'opinion que l'archipel des Bois et des Jardins, visité par l'Espagnol Gaétan, vers le milieu du seizième siècle, n'est autre que le groupe d'Hawaii.
Quoi qu'il en soit, ces îles étaient si bien oubliées que l'honneur de les avoir découvertes revient tout entier au célèbre James Cook, officier de la marine anglaise, qui les vit pour la première fois en 1778, et les appela îles Sandwich, du nom du premier lord de l'amirauté, bienveillant promoteur et protecteur des expéditions lointaines (i).
Les îles Sandwich sont au nombre d'une douzaine environ. Cinq d'entre elles sont assez considérables et assez peuplées; d'autres le sont moins; d'autres enfin sont désertes, incultes et servent de refuge aux phaétons, aux pétrels, aux mouettes et autres oiseaux de mer qui abondent dans ces parages. Cet archipel paraît destiné à un avenir assez important , à cause de ses ports excel-
(l) Il pamt certain aujourd'hui que ces -îles avaient été connues anciennement.
lents et de la position qu'il occupe sur la grande route maritime de l'Amérique en Asie.
Un grand nombre d'îles, dans l'Océanie, portent la trace de violents bouleversements; il en est ainsi de celles qui nous occupent ; d'une époque à l'autre, les tremblements de terre, les éruptions volcaniques en ont considérablement changé l'aspect. Une autre circonstance concourt à modifier le contour de ces îles : ce sont les travaux exécutés au sein de l'Océan par des myriades de zoophytes.
Ces animaux, presque imperceptibles, s'emparent des sels qu'ils trouvent à l'état de dissolution dans l'eau de la mer et qui leur permettent de sécréter leur enveloppe : ainsi se sont formées des roches madréporiques , des îlots, des îles, des archipels entiers. Les siècles ont amoncelé sur ces continents en miniature divers débris qui se sont transformés en terre végétale. Les germes apportés sur les ailes des vents et par les oiseaux, ou amenés par les courants marins, se sont développés, et la vie végétale a fait son apparition sur ces terres, anciennes demeures des polypes. Ceux-ci commencent généralement leurs constructions, non pas au fond de la^
mer, où la pression de l'eau et l'absence de lumière ne leur permettraient pas de séjourner, mais sur des bas-fonds élevés. Dans les couches supérieures de ces amas de tubes calcaires, on rencontre parfois des parties moins résistantes et plus humides que le reste. Ainsi ces animaux travaillent toute leur vie et c'est après leur mort que leur étui se durcit et se consolide. Mais s'il est vrai de dire avec la fable, en cette occasion comme en tant d'autres :
On a souvent besoin d'un plus petit que soi ,
si les naturels de la Polynésie doivent à des êtres placés au dernier degré de l'échelle animale le sol qui les porte et qui les nourrit, ces mêmes petits êtres ont été la cause de plus d'un désastre. Plus d'un navire est devenu leur victime, lorsque, rencontrant sur son passage des récifs de corail dont il ne soupçonnait pas l'existence, il est venu y échouer ou s'y briser.
Les mers de la Polynésie sont généralement rafraîchies, entre les tropiques, par les vents alises. L'ardeur du climat est tempérée par ces courants d'air, de manière à faire
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des îles hautes de véritables paradis terrestres; elles peuvent donner toutes les productions aux différentes hauteurs de leur sol fertile. L'air y est constamment renouvelé.
Les vents alises cessent-ils, la terre s'échauffet-elle beaucoup? des brises régulières de terre et de mer viennent entretenir un printemps perpétuel, rarement troublé par les ouragans.
La majeure partie du littoral hawaiien participe à ces avantages ; le climat en est salubre; à proprement parler, on n'y a point d'hiver. De décembre en mars, c'est la saison des pluies, des orages, des coups de vent, et ces derniers sont parfois très-impétueux au moment des équinoxes. La différence entre les jours et les nuits est peu considérable, même à l'époque des solstices, par suite de la latitude. Les parties maritimes sont les plus cultivées et les plus peuplées, tandis que l'intérieur offre presque toujours une région montagneuse et déserte. L'archipel tout entier semble être un groupe de volcans qui aurait surgi au milieu d'un banc de coraux et de madrépores. Voici les noms des îles principales : Hawaii , la plus grande , avec le gros village de jKaraÀaÀowa> ancienne
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résidence royale; Maui, Ranaiy Morahai; OaJwu, à l'aspect magnifique, surnommée le Jardin des îles Sandwich^ à cause de sa fertilité ; elle renferme le meilleur port de tout le groupe , Honorourou^ résidence des souverains actuels ; les pêcheurs de phoques^ de baleines, de cachalots y relâchent fréquemment , et il n'est pas rare d'y voir ensemble à l'ancre un grand nombre de bâtiments.
Rawaii, moins peuplée que la précédente et moins fertile, est très-pittoresque. Nihauy peu populeuse, mais industrieuse et cultivée. Ces îles sont rangées suivant une ligne courbe dont la convexité est tournée vers l'Amérique septentrionale. Les montagnes y sont élevées ; dans Tîle d'Hawaii on remarque , entre autres, deux principaux volcans en activité. L'unoflTre cette particularité qu'il est situé dans une plaine médiocrement élevée, au pied d'un pic colossal. Quant aux volcans éteints, plusieurs îles en portent les traces.
La faune (1) de ces contrées était assez
(1) On appelle faune l'ensemble des animaux qui vivent dans une contrée. La flore d'un pays est l'ensemble des végétaux qui y croissent.
restreinte avant l'arrivée des Européens. Les seuls animaux domestiques étaient le cochon et le chien. Les rats pullulaient, car jamais chat n'avait troublé leur tranquillité; les chauves-souris vespertilions, amies du crépuscule, voletaient çà et là au déclin du jour. Aujourd'hui , chevaux , vaches , moutons , chèvres, lapins, etc., y sont parfaitement acclimatés et les chats s'y livrent avec succès à la chasse de leurs ennemis naturels, les rats mentionnés tout à l'heure.
De beaux oiseaux ornent ces îles : les mohos, au plumage vif ; les nectarins, petits, au bec acéré et très-long, aux couleurs étincelantes, et dont une espèce, rouge de feu, servait à faire les superbes manteaux de plumes des rois indigènes. Tiennent ensuite des volatiles moins rares , l'oie , le canard, la grive, la bécasse, le corbeau; puis les oiseaux de rivages, mouettes, pétrels, phaétons et autres, hôtes parasites de toutes les grèves où ils trouvent de quoi pourvoir à leur subsistance. En fait de chanteurs emplumés, les pinsons de différentes espèces étaient jadis à peu près les seuls à charmer de leur voix les bocages hawaiiens.
Sur les eaux on voit , non pas nager, mais
courir, un singulier insecte que Ton rencoutre par des temps calmes à de très-grandes distance de la terre ferme. Quelques papillons, peu de coléoptères, des mouches et des moustiques en profusion complètent la liste des insectes.
Quant aux reptiles, ce sont de petits lézards gris de cendre et des tortues bonnes à manger.
Dans les flots se jouent des poissons aux formes et aux teintes diverses, depuis les squales ou requins voraces jusqu'aux inoifensifs et curieux poissons volants, qui ont donné lieu à tant de fables où figurent les dragons ailés.
Les mollusques foisonnent au bord de la mer; on y trouve en particulier l'huître perlière, dont les produits sont un objet de commerce et servaient autrefois à l'ornementation des naturels. Enfin, sur les rochers madréporiques s'épanouissent des bouquets de fleurs animales. Ce sont des polypes jaune d'or, xouge de feu, bleus, azurés ; des méduses multicolores, toute une faune maritime en un mot, qui offre les nuances les plus fantastiques, les figures les plus capricieuses, la plus merveill.euse variété d'aspects, sui-
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vant qu'un observateur attentif y porte ses regards de jour ou de nuit, pendant la calme ou pendant la tempête, à fleur d*eau ou dans les profondeurs.
Si de la faune, terrestre ou aquatique,'nous passons à la flore, une quantité de végétaux, dont plusieurs sont inconnus dans nos pays, s'offrent à notre étude. Dans les parties les plus élevées de Tarchipel , on ne trouve aucune trace de végétation ; la neige et la glace régnent seules dans ces mornes solitudes.
Puis vient la zone des plantes alpestres ; les
espèces se multiplient à mesure qu'on s'éloigne de la limite des neiges éternelles. En descendant encore, on arrive à la région des nuages, où l'humidité de l'atmosphère entretient la verdure dans un état de jeunesse perpétuelle. Là viennent des mimosas, d'énormes fougères ; là, les espèces qui au bord de la mer sont de simples buissons, élèvent leur tête verdoyante au sein des nues et atteignent les proportions de véritables arbres; là se trouve le bois de santal ou de sandal , principal article d'exportation des îles Sandwich, bois qui donne une teinture rougeâtre trèsrecherchée des Chinois, et dont la production a considérablement diminué dans un temps,
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par suite même du commerce qu'on en faisait.
Parfois les habitants de la plaine voient se détacher de la couche nuageuse dont nous 'venons de parler, et qui, d'ordinaire, plane toujours à la même hauteur, de petites nuées volages qui semblent vouloir s'échapper de leur prison. Mais les rayons du soleil courent après les fugitives, les atteignent et les font disparaître aux yeux qui fondaient peut-être sur elles quelque espérance de pluie, pour les ramener sous forme de vapeurs diaphanes vers les couches de l'atmosphère qu'elles avaient abandonnées.
Après cette première zone de plantes, la végétation disparaît de nouveau. La lave dont est formée la majeure partie du terrain est encore dure ;, elle est sortie du fond des cratères depuis trop peu de temps pour s'être décomposée et transformée en terre végétale.
Enfin, la partie riveraine des îles produit la canne à sucre, Tarum appelé tarOj la patate douce, aux tubercules savoureux, le bananier, aux larges feuilles, aux fruits abondants, le framboisier, le fraisier, l'espèce de poirier dont le suc donne la liqueur enivrante nommée hava, l'arbre à pain, le cocotier, sur les-
quels nous reviendrons tout à l'heure, le mûrier à papier, d'où Ton tire une écorce intérieure trôs-flne, dont les insulaires font des draperies estimées. Telles sont les plantes indigènes. La culture des légumes d'Europe, des orangers, des citronniers^ de la vigne, des melons et d'autres végétaux étrangers a très-bien réussi.
L'arbre à pain et le cocotier méritent de fixer un moment notre attention. Le premier croît principalement dans les îles de l'océan Pacifique, au sud de l'Asie et aux Antilles.
C'est un très-bel arbre, de 10 à 15 mètres de haut, au tronc svelte et uni, cendré en dehors, jaune en dedans. Les branches commencent à naître à 3 ou 4 mètres du sol ; elles sont garnies de longues feuilles d'un beau vert. Le fruit, en forme de cœur, est verdâtre au dehors et jaune au dedans lorsqu'il est mûr. On peut le récolter pendant huit mois de l'année, et telle est la fécondité de l'arbre qui le porte qu'un homme peut se nourrir pendant un an du produit de deux ou trois arbres. Le fruit frais cueilli est plein de jus; rôti , il prend la consistance du pain bis avec un petit goût de châtaigne ; il est trèsnourrissant et s'apprête de diverses manié-
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res ; on le conserve pour l'hiver en pâte aigre. L'arbre vert donne un suc assez épais pour être étiré en âl. Le bois sert à la construction des maisons et des bateaux ; on fait avec les fleurs séchées une substance inflammable comme Tamadou ; les feuilles peuvent servir d'enveloppes pour diverses choses ; le suc de l'arbre tient lieu de glu , et le liber, c'est^ àr-dire la partie intérieure de l'écorce , battu au moyen d'instruments particuliers, sert à fabriquer une étoffé grossière.
Quant au cocotier, tout le monde connaît son fruit , sorte de noix énorme, disposée en régime ou grappe immense à la partie supérieure du tronc. L'arbre lui-même est un pal-> mier aux feuilles ailées, longues de 4 à 5 mètres sur un mètre de large environ. Une.
petite anecdocte va nous apprendre quel parti ,on peut tirer de ce précieux végétal.
Dans une plaine inculte, exposée aux ardeurs d'un soleil tropical , où l'on voyait de loin en loin une habitation isolée, passait un voyageur. Il marchait depuis longtemps; fatigué, altéré, affamé, il aperçoit à une certaine distance une cabane solitaire. Autour de cette cabane, point de jardin , point de prairie, point de terre cultivée, pas un de ces
arbtes de nos climats heureux, dont les fruits désaltèrent et nourrissent tout à la fois ; rien de tout cela ne frappe Tœil du voyageur.
Seuls, quelques palmiers, rares produits de ce maigre sol , balancent leurs rameaux au sommet de leurs tiges élancées. L'habitant de la cabane fait entrer le passant, lui offre une boisson aigrelette et rafraîchissante et l'invite à prendre un peu de repos. Puis il prépare son repas et vient engager son hôte à partager avec lui ses mets rustiques. Les ustensiles étaient luisants, polis, de couleur brune; la nourriture, abondante et variée, aurait satisfait le palais le plus délicat , com« bien plus un voyageur accablé de lassitude I C'était un chou d'une saveur exquise, une amande succulente , des confitures d*un goût excellent, du lait, du vin, et jusqu'à une sorte d'eau-de-vie. L'étranger ne revenait pas de sa surprise en voyant paraître toutes ces richesses alimentaires dans un pays aussi aride, et demanda à Tindigène comment il se procurait toutes ces choses. L'Indien répondit que tout, sans exception, provenait de ses cocotiers. L'amande était le fruit parvenu à maturité ; le jus renfermé dans cette amande était le lait de coco ; le chou-palmiste venait
du sommet de l'arbre, malheureusement tout arbre décapité de la sorte ne tardait pas à périr. Le vin provenait d'incisions faites aux jeunes tiges des fleurs. Cette liqueur se transformait en vinaigre sous l'influence de la chaleur solaire ; distillée^ elle donnait une espèce d'eau*-de-vie ; enfin on en tirait un sucre qui, joint aux amandes, servait à faire des confitures. Les vases bruns qui renfermaient la nourriture de l'Indien étaient fabriqués avec la coque de la noix. Il y a plus ; la cabane ellemême était construite en bois de cocotier ; les feuilles sèches, nattées ensemble, avaient servi à fabriquer la toiture, et avec les fibres de ces feuilles l'enfant du désert avait tissé ses vêtements. Quand l'étranger se fut suflBlsamment restauré , il se prépara à quitter son industrieux amphitryon : « Voulez-vous, » lui dit ce dernier, « porter un message de ma part à l'un de mes amis qui réside dans la ville où vous vous rendez ?
» — Volontiers ; et sera-ce encore^ le cocotier qui vous fournira de quoi écrire votre lettre ?
» — Précisément. Voilà de l'encre tirée de la sciure des branches et du papier fait avec les feuilles. y>
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Quelques noix de cocos déposées dans du sable, et au bout d'un certain nombre d'années voilà une famille nourrie, logée, vêtue !
Admirable exemple de la providence de Dieu que cet arbre si utile, qui vient dans les terrains les moins productifs, là où d'autres plantes alimentaires ne réussiraient pas 1
Nous avons vu quel est l'aspect physique des îles Hawaii ; parlons maintenant de leurs habitants.