CHAPITRE II
Habitants. — Mœurs. — Cîoutumes.
Transportons-nous par la pensée aux îles Sandwich, non pas telles qu'elles sont aujourd'hui , avec leur civilisation , leurs habitudes sociales et religieuses , mais avant que le christianisme en eût changé la face. Essayons de décrire à nos lecteurs ce que nous aurions pu observer dans ces îles il y a quelques soixante ans au plus. A cet effet, supposons que nous sommes à Hawaii, la reine du groupe, reine, non par droit de fertilité et de richesse , mais par droit d'étendue et à cause des curiosités naturelles qu'elle renferme, grottes, antres volcaniques, chaussées de lave, etc. Une dizaine de naturels sont occupés à pêcher; c'est auprès d'eux que nous nous arrêtons. A leurs cheveux noirs , lisses chez les uns , légèrement frisés
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chez les autres , luisants comme du jais , à leur teint basané , olivâtre ou cuivré , nous reconnaissons la famille polynésienne, Tune des deux grandes sections de la race malaise (1). Ils sont assez grands et bien faits; leurs membres sont musculeux et bien formés ; ils ont le nez légèrement épaté , le visage ovale , les yeux vifs et expressifs ; leurs lèvres , un peu épaisses , laissent voir deux rangées de belles dents blanches. La rangée, malheureusement, n'est pas toujours complète, parce qu'à la mort d'un ami ou d'un bienfaiteur les Hawaiiens témoignent de leur respect ou de leur attachement pour lui en dégarnissant leur mâchoire. Ces traits , assez
(1) Deux races d'hommes, bien distinctes, peuplent l'Ocoanie : l'une est la race nègre; l'autre, bien supérieure à cette dernière sous plus d'un rapport , est la race malaise, qui renferme des peuples organisés en corps de nation. Une certaine civilisation règne parmi quelques-uns de ces peuples, et leurs relations sont soumises aux lois d'une étiquette très-rigide. Cette race se divise en deux sections, dont l'une réunit les tribus chez lesquelles règne le tabou, qui boivent presque toutes le kava ou hava , et offrent des traits communs dans leur langue , leur religion , leurs coutumes , leur industrie. Cest à la famille polynésienne que se rattachent les habitants des îles Sandwich. On croit que Ji race malaise tire son nom de la presqu'île deMalacca. d'oii, selon quelques auteurs, elle serait originaire.
agréables, sont rehaussés par des mouvements gracieux, des manières souvent élégantes :, un abord ouvert et franc. Pendant que nous observons ces pêcheurs , l'un d'eux prend un gros poisson , le porte à sa bouche et se met à dévorer la pauvre bête encore toute frétillante.
Pour le coup , nous avons affaire à l'un des personnages les plus mal élevés de l'île ! Point. En voilà deux autres qui l'imitent. Les personnes les plus distinguées en font autant dans l'occasion. Cinquante ans plus tard, la femme d'un missionnaire verra la reine ellemême croquer à belles dents un gros poisson tout cru.
Une conversation assez animée s'établit entre les insulaires. Leur langage est doux , harmonieux, abondant en voyelles. C'est un dialecte de la grande langue polynésienne; beaucoup de mots se ressemblent au premier abord , mais une oreille exercée y découvre des nuances d'accent presque imperceptibles, correspondant à autant de significations différentes.
De temps à autre on voit passer quelques naturels, hommes, femmes et enfants; la physionomie et le teint de plusieurs se rap-
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prochent singulièrement de la physionomie et du teint des Européens. D'autres ont l'air fatigué par le travail , épuisé par le manque d'une nourriture saine et substantielle; ils sont petits, maigres, chétifs : hélas I ce sont les pauvres du pays (1).
Les femmes portent , de la taille aux genoux, une sorte de jupe formée d'une pièce d'étoflfe entortillée autour du corps. Elles y joignent quelquefois un petit manteau , jeté négligemment sur les épaules, et qu'elles ôtent pour vaquer à leurs travaux. Les hommes ont un manteau plus ample , mais seulement quand ils sont en marche ; habituellement, ils ne portent qu'une sorte de caleçon court. Tout le monde marche nu-pieds ; on ne se chausse de sandales, faites avec la bourre des noix de coco , que pour ne pas se blesser sur les récifs de corail ou dans d'autres endroits pierreux. Les femmes laissent flotter leur chevelure ; elles y entrelacent
(1) On a supposé , en voyant combien les classes pauvres diffèrent des classes élevées sous le rapport de l'apparence extérieure , qu'à une époque inconnue un peuple conquérant était venu s'établir dans l'archipel pour en asservir et en opprimer les anciens habitants. Mais ce n'est là qu'une supposition.
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des guirlandes de fleurs et de fruits sauvages. Quelques-unes teignent en blanc la portion des cheveux qui encadre la figure, coutume qui nous paraît moins étrange quand nous nous rappelons les perruques poudrées d'autrefois. Les plus élégantes de ces femmes sont parées de colliers de plumes ou de coquilles, faits avec goût, de bracelets de dents de chien» de petits diadèmes de plumes.
Quant aux hommes, ils paraissent avoir l'habitude de se couper les cheveux très-court autour du front et des oreilles , tandis qu'ils les laissent pousser comme une crinière sur le sommet de la tête et vers le cou. Leur barbe , peu abondante , est tressée à son extrémité chez quelques-uns.
Examinons de plus près TétofiFe qui a servi à confectionner les vêtements de ces insulaires. C'est un tissu plus ou moins épais, plus ou moins fini , tantôt d'une seule nuance , et présentant de petits dessins comme nos toiles damassées , tantôt verni , tantôt mat.
Malgré ces différences d'aspect, c'est toujours la même substance, tirée de l'écorce du mûrier à papier et qui a passé par diverses opérations successives de battage et de coloration , au moyen d'instruments adaptés à cet usage.
Nous n'avons pas mentionné encore l'accessoire le plus singulier de la toilette des indigènes , ornement que le propriétaire ne peut pas vendre ni même déposer , attendu qu'il fait partie de sa personne. Nous voulons parler du tatouage. Il consiste en dessins faits sur la peau. Voici comment on le pratique. On trace d'abord en noir la figure qu'on veut obtenir, puis on repasse sur les traits avec un instrument pointu enduit d'une substance colorante. Le sang coule; les blessures sont longues à se guérir, mais la marque reste et l'on se trouve beau. S'il s'agissait de rendre service à son prochain, on reculerait devant une souffrance bien moindre , que dis-je ? devant un petit désagrément , devant un dérangement même ; mais que ne fait-on pas pour être admiré , pour faire parler de soi ! Aux îles Sandvirich comme ailleurs , la vanité est ancrée dans le cœur de l'homme, et quelquefois elle se paie cher.
Un grand nombre de peuples sauvages ont la barbare habitude de cette ciselure en chair vive. Les uns tracent des dessins sur tout leur corps , et , de loin , semblent cuirassés de pied en cap. Aux îles Havï^aii on se tatoue le visage, et quelquefois la langue , en signe
de deuil. Souvent, on se fait tracer de petits animaux sur les sourcils et les joues. Ou bien ce sont des raies en zigzag, des noms de rois, des damiers, des étoiles, des anneaux, des éventails, des croissants. Les mères tracent elles-mêmes sur la peau de leurs enfants des dessins qui varient avec leur rang, leur famille , leur âge. On ne connaît pas l'origine de cette bizarre coutume du tatouage.
Était-ce au commencement une marque de deuil , comme les « incisions pour les morts » que les prophètes de Fancienne alliance reprochaient aux Israélites d'avoir imitées des païens? Telle est la question que l'on se pose sans avoir les données historiques nécessaires pour la résoudre.
Mais la pêche est terminée ; le jour tire à sa fin; encore une couple d'heures, et le soleil disparaîtra dans les flots empourprés ; chacun des sauvages prend son lot de poisson , ses instruments de pêche, et se dispose à regagner son gîte. Suivons l'un de ces hommes. Il s'achemine vers Tintérieur de l'île.
En route, nous rencontrons plusieurs personnes de haute stature, ayant généralement beaucoup d'embonpoint, et qui semblent ap-
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partenir à une autre race que le reste des insulaires. Ce sont (îes nobles ; en temps de paix, ils vivent dans la mollesse , font bonne chère et passent leur temps à s'amuser. Ces habitudes d'oisiveté développent chez beaucoup d'entre eux une extrême corpulence.
Voilà des chefs qui se rendent au palais du roi , des princesses qui vont voir la reine. Quand nous parlons de palais , il s'agit tout simplement d'une case beaucoup plus spacieuse que les autres, mais couverte de chaume, ayant pour toute entrée une porte étroite et basse. Les chefs ont des manteaux de toute beauté; on dirait du velours rouge ou blanc bordé de vert ou de jaune. Quant au manteau couleur de feu , le roi seul a le droit de le porter. Ce sont là les manteaux de plumes dont nous avons déjà parlé. Les petits oiseaux en fournissent la matière, et les naturels savent leur donner un brillant inimitable et une grande solidité.
Nous voici arrivés à la demeure de notre guide. C'est une hutte en forme de dôme, faite de pieux et de perches assemblés , dont les interstices sont remplis d'herbe et de feuilles sèches. Chemin faisant , nous avons pu remarquer quelques cabanes si basses,
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si étroites , que cela faisait peine à voir. Un homme aurait difficilement pu s'y étendre tout de son long ; il n'y avait pas de fenêtre, et la porte était telle que , pour y entrer , il aurait fallu ramper sur les mains et les genoux.
Notre homme, lui, est mieux logé que cela. Ce n'est pas que sa cabane ait l'air trèssolide : çà et là; des fissures laissent filtrer un peu de jour ; au besoin , elles livreraient passage à la pluie et au vent; mais le maître de cette maison a au moins une porte , une fenêtre , de l'air et de l'espace. Des nattes lui servent de siège et de lit; elles sont de finesse moyenne. Plus pauvre , il en aurait de plus grossières , et en moins grand nombre. Plus riche, il en aurait d^aussi fines que les plus belles pailles d'Italie. On entremêle ces nattes d'herbes de différentes couleurs , ce qui les rend très-jolies. Le lit d'un chef se compose de trente ou quarante nattes , tandis que les gens du peuple en ont de une à trois. A la guerre , on se sert , comme bouclier d'une natte très-forte et très-serrée. La vaisselle de l'indigène se compose de vases de diverses formes, soit plats , soit profonds , et qu'il a obtenus en
liant pendant leur croissance les fruits du calebassier. Ces fruits une fois mûrs , il les a cueillis, taillés, façonnés, polis et ornés de ciselures habilement faites. Cuillers et fourchettes sont inconnues ici ; on se sert de ses doigts , et non sans une certaine dextérité , pour manger jusqu'à la bouillie de taro, le mets national par excellence. On se lave les mains avant et après les repas , sans que le reste des habitudes témoigne du goût de la propreté. Au contraire, plus d'un trait, omis à dessein , trahit une malpropreté qui dut être une grande épreuve pour les missionnaires et leurs familles, quand ils vinrent s'éta» blir dans ces îles.
Il y aurait bien d'autres remarques à faire sur les îles Sandwich telles qu'elles étaient autrefois ; bornons-nous aux plus importantes. Les repas des personnes de haut rang sont abondants et variés ; on y voit figurer des bananes, des noix de coco, des volailles ; mais la. viande dont on fait la plus grande consommation est celle de porc et de chien.
Ces chiens sont de petits animaux qu'on engraisse par une nourriture végétale , ce qui communique , paraît-il , à leur chair une saveur agréable. Le tournebroche étant inconnu
dans ces contrées , voici comment on obtient un rôti. On creuse dans la terre un trou plus ou moins grand, suivant la grosseur de la pièce à rôtir ; on en garnit le fond de pierres plates, sur lesquelles on dispose du bois sec, qu'on allume et qu'on recouvre de pierres.
Quand on juge ce four souterrain suffisamment échauffé , on en retire les pierres supérieures , on y place la viande , soigneusement enveloppée de grandes feuilles; on verse un peu d'eau dans la cavité, afin de produire de la vapeur ; on referme avec les pierres enlevées précédemment, et l'on recouvre le tout d'une couche de terre. Au bout d'un certain temps , l'animal sort de là cuit à point , tendre et succulent. Dans le voisinage des grands volcans , il n'y a qu'à creuser à une petite profondeur pour obtenir un degré de chaleur suffisant à la cuisson d'un gibier quelconque.
Nous avons parlé du costume national.
Lorsque les Hawaiiens eurent été mis en rapport avec la Chine et d'autres pays par les navigateurs qui explorèrent leur archipel, la soie, le satin furent ajoutés aux tissus d'écorce et aux magnifiques manteaux de plumes pour l'habillement des grands. Lors des pro-
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cessions solennelles^ les princes et les princesses figuraient dans le plus somptueux appareil, portés dans des baldaquins de formes variées. Les dignitaires avaient à la main des étendards de plumes flottantes , dont le manche était enrichi d'incrustations d'écaille et d'ivoire.
Quand les naturels voulurent adopter les vêtements européens , ils commencèrent par s'affubler de la façon la plus grotesque.
Chacun choisissait les pièces du costume qu'il pouvait se procurer, sans se préoccuper le moins du monde de l'harmonie de l'ensemble. Ici , c'était un robuste gaillard qui se pavanait fièrement sous un bonnet de sa-, peur, seul article ajouté à l'uniforme indigène. Un autre avait mis un paletot et s'était chaussé d'une seule botte. Une femme entrait à l'église vêtue d'une robe de mousseline très-fine , avec un chapeau et des souliers d'homme , et une canne à la main. Dans leur naïveté, ces pauvres gens ne se doutaient pas qu'ils fussent ridicules. Mais il était quelquefois difficile aux missionnaires de conserver leur sérieux en voyant entrer dans leur chapelle des groupes d'auditeurs dans des appareils aussi peu usités. Plus tard, on réussit à s^habiller à l'européenne.
Comme tous les peuples sauvages ou civilisés, les Hawaiiens ont leurs divertissements nationaux. Rien n*est plus légitime , au reste , que les récréations honnêtes. Le repos après le travail , et le repos employé à des exercices en plein air ou à des jeux paisibles^ l'enfant, et même Thomme, en a besoin. Parmi les amusements en usage aux îles Hawaii , les uns donnent libre jeu aux muscles; d'autres sont destinés à exercer l'adresse , la justesse du coup d'œil , à développer un certain courage physique qu'il est si désirable de posséder. Il y a des courses à pied ; on excelle dans des exercices de natation. Hommes, femmes, enfants, tout le monde aime l'eau; on se délecte pendant des heures de suite dans l'écume de la mer ou dans celle des torrents. Du haut du Mouna- Kea , l'une des sommités de l'île d'Hawaii , descend une rivière rapide , aux sinuosités profondes , qui va se jeter par deux hautes cascades dans un grand bassin entouré de verdure. Les naturels aiment à se lancer dans Teau au-dessous des cascades , pour se laisser entraîner par les flots bouillonnants du torrent jusque dans le bassin , où l'eau , devenue calme, leur permet d'accomplir toute
espèce d'évolutions aquatiques. Les enfants de cinq à six ans ne font pas difficulté de se jeter dans les vagues. Un jour, une mère, entourée de sa jeune famille, revenait au rivage sur un pirogue. L'embarcation chavire, se retourne, et voilà tout le monde dans l'eau. Que font alors nos petits insulaires? Le plus jeune gagne la terre à la nage , enchanté de l'aventure , et les autres aident leur mère à remettre en équilibre le fragile bâtiment. Malheureusement, toutes les scènes de natation ne finissent pas aussi gaiement. Souvent , attirés par la proie , les requins arrivent sans qu'on les ait vus venir, et plus d'un enfant est devenu leur victime , malgré les efforts tentés pour le sauver.
Par un jour de tourmente, près des rochers où les vagues viennent se briser avec fracas, il n'est pas rare de voir des naturels de tout âge, hommes, femmes et enfants , réunis sur la grève et portant des planches longues et étroites. Montés sur ces planches, ils se lancent dans les lames énormes qui déferlent sur le bord et vont se heurter contre la ceinture rocailleuse de l'île avec une violence effrayante. Une de' ces vagues, à la crête
HibBITAMTS. MOEURS. COUTUMES. 39
écumante , vient-elle à leur rencontre , ils plongent sous leur esquif, y remontent , le flot une fois passé , pour en redescendre encore et s'y replacer de nouveau, le tout avec une célérité incroyable , jusqu'à ce qu'ils aient dépassé les brisants et qu'ils soient arrivés dans une région de l'Océan comparativement calme, où ils font mille passes aventureuses. On est épouvanté de leur audace et de la rapidité avec laquelle ils reviennent , debout sur leur planche , devançant les vagues qui courent derrière eux et qui les broyeraient infailliblement contre les rocs , si elles venaient à les atteindre. Ces joutes durent des heures de suite, sans fatigue apparente chez ceux qui y prennent part.
Nous retrouvons aux îles Sandwich plusieurs passe-temps qui rappellent les jeux Olympiques : une sorte de jeu de disque; la lutte à coups de poing , qui est le pugilat des anciens ; puis la lutte au javelot. Comme chez les Grecs, ces jeux se célèbrent en l'honneur d'une divinité. Mais l'élégance hellénique est inconnue aux insulaires de la Polynésie, et trop souvent la brutalité se mêle à leurs divertissements.
Il se livre aussi des combats simulés, sorte de tournois en grand j où les soldats des dçux armées reçoivent des contusions assez fortes. Le programme de la bataille est généralement réglé à l'avance. Un chef vient-il de remporter une victoire, on donne une représentation brillante de ce haut fait. Les rois eux-mêmes ne dédaignent pas de prendre part à l'action. Dans ces jeux se déploie l'extrême habileté des insulaires à éviter les traits qui volent vers eux de toutes parts.
Les prétendus tués doivent se laisser tourner, retourner , traîner par terre , emporter comme des masses inertes, et ils s'acquittent de leur rôle immobile avec une patience étonnante.
Les époques choisies pour les fêtes sont les phases de la lune, le renouvellement de l'année , l'anniversaire d'un grand événement et la mort des grands personnages. Dans ces dernières solennités , il se passait des scènes hideuses, où l'ivresse se mêlait aux lamentations funèbres, à la cruauté et aux excès de tout genre. On croyait honorer le défunt par des grimaces, des contorsions grotesques , des cris sauvages. L'un déchirait ses vêtements , un autre s'arrachait les cheveux.
H&BITÀHTS. HCBDHB. COUTUMES. 41
un troisième se brûlait la peau , d'autres se cassaient les dents. Non content d'agir ainsi envers soi-même, on dëûguralt encore ses amis et oq faisait coaler leur sang. La peau du chef mort était brûlée ensuite par ses
Lamentations de femmes à 1'
proches parents; ses os, gardés avec respect, devenaient un objet d'adoration. Quant aux gens du peuple, on faisait disparaître Leur corps à petit bruit pendant la nuit, sans grande cérémonie.
Les Hawaiiens connaissaient la danse.
Chez eux , comme chez d'autres peuples, elle
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devenait une sorte de représentation théâtrale. Une personne , le plus souvent une femme, quelquefois plusieurs, paraissait sur la scène et commençait un chant plaintif, accompagné de gestes de plus en plus animés. Les assistants, ordinairement accroupis par terre, prenaient part au jeu en remuant les pieds et les mains. Un orchestre plus ou moins complet ajoutait à l'effet produit; il se composait de tambours en peau de requin ou de calebasses vides sur lesquelles les musiciens frappaient en cadence. A la an de la représentation, les mouvements devenaient de plus en plus rapides, et l'on s'étonnait de voir les danseurs continuer aussi longtemps
Danse de deux enfants.
sans perdre haleine. Un homme qui remplissait les fonctions de bouffon jouait des inter-
mèdes burlesques. D'autres fois , les danses étaient exécutées par des enfants ornés de fleurs, de dents de chien ou de porc, de plumes j etc. Dans ces spectacles , la gaieté dégénérait souvent en extravagance , et il se passait de révoltantes scènes d'ivresse. Les femmes de haut parage prenaient part aux représentations dansantes , non comme simples spectatrices , mais comme actrices , et préparaient leur rôle, déclamation, musique, pantomime, pendant des mois à l'avance.
Sous le rapport politique, chaque district était gouverné naguère par un chef ou roi indépendant, qui exerçait une autorité absolue. Les gens du peuple*, appauvris par des redevances t^n nature, étaient, en outre , exposés à des vexations sans nombre. Jugez-en par l'exemple suivant. Un pauvre homme s'était procuré un petit cochon, qu'il engraissait pour sa famille , mais en cachette , de peur qu'on ne le lui prît. L'animal arrivé au point désirable, on le tue, on le prépare, on le fait cuire , quand soudain passe un domestique du chef; il s'approche, « par l'odeur alléché, » se poste devant le four, et quand le fumet l'avertit que le moment est venu , il découvre le rôt , le saisit et
Tenlève aux yeux de la pauvre famille ébahie, qui n'ose réclamer. Un tel état de choses , on le conçoit, favorisait la ruse, la perfidie, les rapines , le mensonge et nombre d'autres maux.
Les chefs avaient droit de vie et de mort sur leurs sujets. Un de ces chefs eût une fois la fantaisie de faire élever autour d'une pièce de terre une muraille d'ossements humains. Un autre tuait tout homme qu'il voyait mieux vêtu que lui.
Toutes les dignités étaient héréditaires.
Les chefs subalternes tenaient en fief des bénéfices qui revenaient au roi ou chef principal à la mort de l'usufruitier. Quand un roi bâtissait une maison neuve, il fallait que chacun de ses sujets, pour en avoir l'entrée, lui fît quelque cadeau.
Les questions de paix et de guerre se décidaient dans l'assemblée générale des chefs. L'armée se recrutait dans toutes les classes de la population; rarement un sujet manquait à l'appel quand il s'agissait d'aller en campagne. En effet, tout retardataire était amené au camp, l'oreille coupée, une corde passée autour du corps, et le mépris de ses compatriotes s'attachait à lui pour longtemps.
Les chefs, revêtus de leurs manteaux de parade , adressaient des harangues à la multitude au moment du départ. C'étaient la plupart du temps des phrases pompeuses, des tirades emphatiques, par lesquelles chacun vantait son courage et la certitude où il était de remporter la victoire. Avant de se mettre en marche , on offrait un sacrifice , et l'idole à qui il avait été offert était portée en tête de l'armée. Quant à la bataille, c'était tantôt une mêlée, tantôt un combat singulier. Il n'était pas rare de voir se renouveler des duels, dont l'issue décidait du sort de l'un des deux peuples , comme celui des Horaces et des Guriaces. Quelquefois la bataille resta,it indécise , et les hostilités se terminaient par un accommodement entre les chefs. Les prisonniers de guerre étaient sacrifiés aux dieux ou réduits en esclavage.
Les guerriers hawaiiens maniaient avec beaucoup de force et d'habileté le javelot et la fronde. Comme le premier homme tué ou grièvement blessé était consacré aux dieux s'il tombait aux mains de l'ennemi, on se battait avec acharnement des deux côtés, soit pour le conserver, soit pour l'enlever aux antagonistes.
Une institution ancienne et fort remarquable était celle des lieux de refuge , entourés de hautes murailles, et qui rappellent les villes de refuge établies par Moïse sur Tordre de l'Eternel (Nomb., XXXV). Mais, tandis que chez les Israélites ces asiles temporaires étaient destinés uniquement à ceux qui fuyaient le « vengeur du sang » après avoir commis un meurtre involontaire , les lieux de refuge des îles Hawaii assuraient rimpunité à quiconque touchait une de leurs nambreuses portes, qu'il fût prisonnier de guerre, voleur, meurtrier, violateur du tabou même, fugitif en un mot, pour un crime quelconque. Autour de la vaste enceinte du refuge étaient des maisons pour les prêtres et les réfugiés. On sortait de là , à la fin de la guerre ou après quelques jours de résidence, purifié de ses fautes, quelles qu'elles fussent, et l'on n'avait plus à redouter ni la colère des dieux ni la vengeance des hommes. Les réfugiés restaient quelquefois attachés à ces enclos sacrés en qualité de prêtres. En temps de guerre , ces retraites inviolables servaient d'habitation aux vieillards , aux femmes et aux enfants.
Les traditions des Hawaiiens prouvent
qu'ils connaissaient les îles de Tahiti et de Nouka-Hiva, et qu'à des époques reculées ils avaient fait de grands voyages en mer.
On remarque au reste entre eux et les Tahitiens une grande conformité de type , d'usageSy d*idiome et de frappantes ressemblances dans les monuments , l'industrie et la religion.
Il est temps de parler du tabou , cet artiâce redoutable de la tyrannie politique et religieuse. C'était une sorte d'interdiction qui atteignait les personnes et les choses. Le tabou était entre les mains des rois et des prêtres; ces derniers joignaient à leurs fonctions sacerdotales celles de sorciers. Prêtres et roi s'entendaient pour opprimer le peuple, les uns et les autres appartenant à la même classe de la société et se trouvant fréquemment unis par des liens de parenté.
Tout objet consacré aux dieux était tabou. Les ToiSj les prêtres étaient considérés comme tabou ; de même certains animaux, certains fruits, certains jours> certains mets et jusqu'à certains mots. Le tabou était plus ou moins rigoureux. D'ordinaire, l'homme a qui il était imposé devait seulement s'abstenir de toi^t tr^^vail et ne pas entrer dans le heiau
OU lieu de sacrifice. Mais, dans toute sa rigueur, le tabou nécessitait l'extinction de tous les feux et le silence le plus profond; on allait jusqu'à bander les yeux aux poules et à les enfermer dans des calebasses pour les empêcher de glousser ; on liait le museau aux porcs et aux chiens. Dans certains cas de tabou, la pêche était défendue ; les pirogues ne devaient pas s'éloigner du rivage, les jeux cessaient. Une fois, entre autres, il y eut sur les barbes un tabou de plusieurs années, et malheur à quiconque aurait coupé la sienne, car toute infraction au tabou était traitée d'outrage aux dieux. Parfois la flamme était tabou > il fallait éteindre partout la lumière et les feux; quiconque désobéissait était égorgé en l'honneur des divinités.
Quand un malade avait été déclaré tabou, personne, pas même ses parents, n'osait l'approcher; il mourait en plein air, sans secours et sans consolation. Il y eut une fois un roi tellement tabou, qu'on mettait impitoyablement à mort quiconque l'avait aperçu, même par hasard'. Dans certains cas on décrétait un tabou tel , qu'il était nécessairement violé par ceux à qui on en voulait; c^était un moyen de spoliation terrible. Le
violateur du tabou était sacrifié ou réduit en esclavage, et s'il échappait à son sort, c'était pour traîner misérablement sa tremblante existence, fléchissant sous le poids du courroux des dieux et du mépris des hommes. Le noble qui enfreignait le tabou était déclassé et dépouillé de ses propriétés. Sur un songe, une vague appréhension, un mot du prêtre, le pauvre païen croyait son idole irritée et, pour l'apaiser, il mettait le tabou sur sa maison, sa pirogue, ses champs, c'est-à-dire qu'il se privait volontairement de l'usage de ces choses. Tantôt le tabou était universel , et tout le monde devait couber la tête sous sa loi de fer ; tantôt il n'affectait que tels ou tels. Un homme du peuple, soumis au tabou, devait ramasser sa nourriture ayec la bouche, comme une brute, sans faire usage de ses mains. Si c'était un noble, des serviteurs « taboues > avec lui le faisaient manger. Un roi ^raignajit-il de voir diminuer certaines denrées par une consommation imprudente, il mettait le tabou sur ses denrées, et ce tabou, sous un roi sage, pouvait être sagement appliqué. Youlait-il écarter des voisins gênants, il « tabouait » sa maison, ses champs. Désirait-il s'assurer le monopole au commerce
avec un bâtiment européen, il éloignait les concurrents par un tabou. Avait-il, au contraire, l'intention de priver les étrangers de vivres et de rafraîchissements, tabou absolu sur le navire. Dans les grands tabous, le roi lui-même devait marcher nu-tête ; défense lui était faite de se mettre à l'abri du soleil ou de la pluie sous une tente ou sous un arbre. ÏDes signes attachés aux objets taboues les rendaient reconnaissables. Ainsi, une tresse, passée dans l'oreille d'un cochon, indiquait que l'animal était consacré aux dieux ; une touffe de feuilles ou un morceau d'étoffe blanche, attachés à un pieu planté dans les rochers, interdisait la pêche de certains poissons. Quant aux femmes, un tabou constant pesait sur elles et les empêchait de toucher à certains mets, d'apprêter leur nourriture au même feu que leur père, leur mari ou leurs fils, de manger à la même table, etc. Le christianisme seul a assigné à la femme sa véritable place, l'a qualifiée pour sa mission, a satisfait ses besoins. Chez les nations païennes, la femme a été tantôt exaltée comme une divinité, tantôt, et le plus souvent, rabaissée au niveau d'une esclave, et condamnée à une oisiveté abrutissante ou chargée
des plus pénibles travaux. Aux îles Hawaii, quelques femmes, il est vrai, avaient été jugées dignes de tenir les rênes du gouvernement; partageant les travaux des hommes :
elles partageaient aussi leurs privilèges, sans être néanmoins affranchies du tabou; mais la condition des femmes en général était loin d'être heureuse. Ce n'est pas qu'elles fussent positivement maltraitées, mais on les méprisait : pour elles, point de joies de famille, point de foyer domestique. A peine sevré, le fils passait entre les mains dé son père, et sa mère n'osait plus même toucher à ses aliments. Les riches avaient plusieurs femmes ; de là, des rivalités, des haines, des violences. Les femmes-chefs, ou reines investies de l'autorité souveraine, pouvaient avoir plusieurs maris. Le désordre des mœurs était si affreux, que nous ne pouvons même essayer d'en donner une idée.
Les enfants n'avaient ni respect ni attachement, mais seulement de la crainte pour des parents qui leur donnaient un mauvais exemple et avaient sur eux droit de vie et de mort. Comme on abandonnait souvent ses enfants ou qu'on les passait à d'autres, un grand nombre d'indigènes ne pouvaient savoir
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à quelle famille ils appartenaient. Les vieux parents périssaient souvent faute de soins, abandonnes de ceux à qui ils avaient donné le jour. Les affligés, les malades, les infirmes, les fous étaient persécutés. La maison d'un voisin venait-elle à brûler, on le laissait s'en tirer comme il pouvait, tâchant de profiter de son malheur plutôt que de lui venir en aide.
Un missionnaire vit un jour quatre hajbitations incendiées et s'empressa d'offrir des secours aux malheureux, que deux cents de leurs compatriotes regardaient d'un air de curiosité, sans même songer à leur porter secours. Là-dessus les assistants de s'étonner : « Ce ne sont pas des chefs, » disait l'un, « ils ne vous donneront rien. » « Que vous ont-ils donné ? » demandait un autre.
Le cannibalisme n'existait pas aux îles Hawaii; mais, outre les sacrifices humains, il y régnait une affreuse coutume : celle de se défaire des enfants qu'on ne voulait pas élever. Les mères elles-mêmes les faisaient périr, et les missionnaires ont constaté que les deux tiers des enfants mouraient de la sorte avant l'âge de deux ans.
On vit des femmes jeter successivement
dans une fosse, six, huit, et même dix de leurs enfants pleins de santé, puis fouler la terre de leurs pieds, jusqu'à ce qu'elles fussent assurées que ces pauvres petites créatures avaient cessé de vivre !
Est-il bien utile, pourrait-on se demander, de donner les détails d'aussi affreuses barbaries ? Oui , cela est nécessaire, parce que ces choses ont été niées ou atténuées, et qu'elles font ressortir d'autant plus le changement radical opéré par quelques années de christianisme.
Malgré la fertilité du sol , la population était peu nombreuse, eu égard à l'étendue du pays, et la durée moyenne de la vie assez courte. L'intempérance, les vices de tous genres faisaient de nombreux ravages. On vit jusqu'à des villages entiers plongés dans
l'ivresse et des journées entières consacrées à la boisson. Un personnage de distinction venait-il à tomber malade, on essayait de le sauver en empoisonnant des hommes ou en faisant périr des enfants. Les guerres civiles contribuaient pour leur part à éclaircir les rangs de la population. Quand les mi^sionnaires arrivèrent, ils virent des champs abandonnés, des restes d'enclos ruinés, des habitations
désertes, indices certains d'une dépopulation effrayante. Qui sait si . sans TEvangile, qui devait changer complètement la face des choses, cette nation ne se serait pas consumée tout entière à petit feu, comme telle autre tribu de l'Océanie ? Ce n'est pas que les habitants des îles Hawaii eussent été déshérités par le Créateur; nous venons de voir, au contraire, que Dieu leur avait départi des dons naturels. Ils étaient capables, on le vit bien dans la suite, d'un grand développement ; malgré leur indolence, ils étaient aptes au travail ; on les trouvait, en quelques occasions, susceptibles d'attachement ; leurs ouvrages trahissaient de l^adresse, du goût, de l'invention; leurs chansons improvisées n'étaient pas toujours dénuées de grâce. Et cependant ils n'étaient pas moins démoralisés que d'autres sauvages moins intelligents. Des voyageurs superficiels n'ont vu dans leur pays que sites pittoresques, pics volcaniques superbes et grandioses, dressant leur tête au-dessus des nues ; ils se sont dit que c'était là, sans doute, quelque nouvel Eden, où l'homme, dans sa simplicité primitive, vivait sans sbucis et sans contrainte. Que répondre à cela? Peut-être d'autres peuples, ceux qui
se livraient au cannibalisme par exemple, étaient-ils tombés plus bas que les Hawaiiens; néanmoins Tétat de ces derniers était incontestablement digne de pitié plutôt que digne d'envie. On a dit que l'homme, bon en lui-même, avait été corrompu par la société, et que pour trouver l'être humain dans sa pureté et sa vertu natives il fallait l'aller chercher parmi les sauvages. Ceux qui préconisaient de la sorte l'état de nature montraient par là même qu'ils n'avaient pas vu de près les peuples non civilisés. Ils auraient en vain cherché leur homme idéal dans le coin le plus reculé du globe, et aux îles Sandwich ils ne l'auraient pas rencontré mieux qu'ailleurs. Pour trouver le portrait, tracé d'après nature, de ce que l'homme devient > abandonné à lui-même, éloigné du vrai Dieu, ouvrons YEpitre aux Romains et admirons comment les paroles suivantes, contenues au chapitre I®"*, correspondent à la réalité des faits : « Ils sont.., pleins (ïenvie, de meurtrès, de qtcerelles, de tromperies et de mali^ gnité; rapporteurs ^ médisants j ennemis de Dieu, outrageuœ, orgueilleux, vains, inven^ teurs de méchancetés, désobéissants à leurs pères et à leurs mères; sans intelligence.
sans foi , sans affection naturelle^ implacorblés y sans compassion. »
]Çt pourtant j quelques vestiges de l'image de Dieu subsistaient encore chez les Hawaiiens^ vestiges obscurcis et presque effacées par le péché et Tidolâtrie. Mais le jour devait venir où Dieu, voulant réaliser envers eux ses desseins de miséricorde, accomplirait à leur égard cette parole du prophète : « J'appellerai mon peuple celui qui n'était point mon peuple. »
Avant d'arriver à ce moment de leur histoire, il nous reste à parler de leur état religieux et de quelques faits antérieurs à l'établissement du christianisme au milieu d'eux.