‹ Cinquante années de la vie d'un peuple: ou Les Iles Sandwich transforméesChapitre 5 sur 26 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

Anciennes croyances religieuses. — Faits antérieurs à la

mission.

Il est difficile de se faire de l'ancienne religion des Hawaiiens une idée d'ensemble. On y retrouve des traits communs à plusieurs mythologies , des traditions qui semblent se rapporter à des faits historiques, en même temps que des légendes bizarres et des croyances qui n'ont entre elles aucun lien.

Les habitants des îles Sandwich admettaient une hiérarche parmi leurs dieux. Il y avait d'abord un certain nombre de divinités principales, dont quelques-unes étalent représentées par des images grimaçantes; puis, après leur mort , les chefs, les prêtres, les guerriers prenaient rang parmi les dieux, et dans cette nouvelle existence ils étaient subordonnés les uns aux autres , comme ils

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l'avaient été sur la terre. Il y avait aussi des divinités maritimes ; sur les promontoires s'élevaient dos temples où l'on adorait l'image d'un 'requin. Les enfants morts-nés étaient fréquemment jetés à la mer, dans l'espoir que leur âme, passant dans le corpa d'un requin, deviendrait pour toute leur famille une divinité tutélaire. Chaque famille avait ainsi ses dieux particuliers.

Idoles tiKwaUnnes.

A une époque reculée, toute une tribu de dieux étaient venus s'établir dans le grand volcan de l'île d'Hawaii ; c'étaient Pelé, ses

frères et ses sœurs. Leur plaisir consistait à se baigner dans la lave fondante ; le mugissement des cratères, le pétillement des matières embrasées était leur musique favorite ; leur colère provoquait les éruptions volcaniques, et les bruits sourds qui précèdent ces catastrophes étaient le son de leurs voix courroucées. 0^ cherchait à les apaiser en jetant dans les cratères ou dans les coulées de lave^ des fruits, des poissons, des porcs vivants ou rôtis. Lors d'une éruption terrible qui répandait la désolation partout où ses effets se faisaient sentir, un roi célèbre jeta dans la lave une touffe de ses cheveux* tabou », pour arrêter les désastres.

On raconte que Pelé se présenta un jour au sommet d'une pente rapide: oïl des guerriers exécutaient une descente en traîneau, un de leurs amusements favoris.

La déesse prie l'un des chefs de lui prêter son traîneau ; le chef refuse, la prenant pour une femme ordinaire. Aussitôt elle se fait reconnaître et se met à poursuivre le guer- . rier en répandant le feu sur son passage. Une course effrénée commence. Pelé, environnée de flammes, gagne à chaque instant du terrain sur son antagoniste. Mais la terreur

compense ou de châtiment. Ils ne craignaient, dans leurs terreurs superstitieuses, que les malheurs temporels, et le bien-être matériel était le seul but qu'ils poursuivaient. Ils paraissaient n'avoir aucune idée distincte d'une existence spirituelle; aucun mot de leur langue ne désignait un être suprême, créateur du monde et roi de l'univers.

Selon eux, un dieu et une déesse avaient créé leurs îles dans l'ordre géographique où elles sont placées, en commençant par Hawaii; ils avaient fait ensuite des hommes, ou plutôt des êtres humains inachevés, auxquels une autre divinité mit la 'dernière main. Dans leur mythologie, comme dans celle d'un grand nombre de peuples, nous trouvons quelques échos lointains des récits de Moïse. Ainsi, ils croyaient que le monde avait commencé à être habité par un homme, une femme et quelques animaux. Ils conservaient aussi le souvenir d'un déluge, pendant lequel une montagne élevée servit de retraite aux Sommes qui échappèrent à la mort.

Les lieux de culte ou heïaus étaient des enceintes plus ou moins vastes, entourées d'une palissade et renfermant un ou plusieurs temples. De distance en distance s'élevaient des

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idoles grotesques et monstrueuses, bizarrement ornées ; des âeurs , des guirlandes et toute espèce d'autres objets témoignaient du zèle de leurs adorateurs. Dans les temples se trouvaient d'autres figures, non moins grossières, parées de perles, de plumes, de dents de requin, et devant lesquelles gisaient les ossements des victimes humaines immolées dïms ces sinistres retraites. Les lieux de refuge, dont nous avons déjàparlë, renfermaient souvent des temples.

Les prêtres s'élevaient parfois à des notions religieuses plus spirituelles que le reste du

peuple. En voici un exemple assez curieux.

Un prêtre avait placé devant son idole une offrande de vivres. Le fils de cet homme survient , fatigué d'une pêche infructueuse et pressé par la faim. Il passe la main devant les yeux de la statue, met le doigt dans sa bouche, lui jette son manteau sur la tête, et comme le dieu ne donne aucun signe de vie, le jeune homme se décide à prendre sa part du repas sacré. Sur ces entrefaites arrive le père ; il reproche à son fils son action profane. « Mon père, » réplique celui-ci, « je lui ai passé la main devant les yeux et ^ ne les a pas fermés ; je lui ai mis le doigt dans la bouche et il ne m'a pas mordu; je lui ai jeté un manteau sur la tête et il n'a pas bougé. »

« Mon fils, » reprend le père, « tu as agi sans prudence ; il est bien vrai que le bois ne voit ni n'entend, mais l'esprit d'en haut observe et suit tout. »

Parlons encore d'une autre légende qui explique l'étrange réception faite à Cook lors de son arrivée à Hawaii. Un personnage de distinction, nommé Rono, ou Orono (on l'appelle aussi Oro) perdit sa femme de la façon la plus tragique. Morne, accablé de chagrin, il err^ d'île en île, cherchant querelle à tout le

monde et ne trouvant nulle part où soulager sa douleur. En désespoir de cause, il ânit par s*embarquer sur un frêle esquif, disant qu*il s'éloignait pour longtemps, mais qu*il reviendrait un jour sur une île flottante chargée d*ar- %res et de fruits. On déifia ce personnage et tous les ans ses prêtres célébraient son départ par des jeux et des offrandes. Ainsi Rono était toujours attendu et l'on croyait parfois apercevoir à l'horizon l'île chargée de cocotiers sur laquelle il devait apparaître.

Lorsque Cook découvrit les îles Sandwich, en 1778, il n'aborda que dans les petites îles du groupe. L'année suivante il parut devant Hawaii. Quand on vit approcher ces bâtiments majestueux, personne, de mémoire d'homme, n'avait jamaisx rien vu de semblable.. On crut que Rono lui-même était de retour et l'on se prépara à lui faire un accueil digne d'un dieu. Cook fut porté en triomphe; on lui offrit des sacrifices; on le combla de dons; on lui fit jouer son rôle de divinité dans de grotesques et ridicules cérémonies.

Plus de dix-sept cents ans auparavant, dans une cité de la Lycaonie, une multitude tumultueuse était réunie autour de deux hommes d'humble apparence, mais qu'on avait

pris pour des dieux. Mercure et Jupiter, tels étaient les noms qu'on leur attribuait, et de l'entrée de la ville, le sacrificateur de Jupiter accourait avec des taureaux et des victimes pour leur sacrifier. Quelle fut alors l'attitude de Paul et de Barnabas? Douloureusement surpris, ils déchirèrent leurs vêtements en signe de deuil , et se jetant au milieu de la foule qui se pressait autour d'eux , ils s'écrièrent : « hommes, pourquoi faitesvous cela? Nous ne sommes que des hommes, sujets aux mêmes infirmités que vous, et nous vous annonçons qu'en quittant ces choses vaines , vous vous convertissiez au Dieu vivant, qui a fait le ciel, la terre et la mer, et toutes les choses qui y sont. »

Telle ne fut pas la conduite de Cook. Au lieu de songer avant tout à la gloire de Dieu, au lieu d'être ému de tristesse et de compassion en voyant ces pauvres âmes plongées dans les ténèbres du paganisme, il eut la faiblesse de se laisser traiter en dieu et trouva plaisant d'accepter les hommages dont il était l'objet. Mais son succès fut de courte durée; la bonne harmonie qui régnait entre les indigènes et l'équipage anglais ne tarda pas à être troublée. Des récriminations on en

vint aux mauvais procédés, des mauvais procédés aux armes, et l'illustre navigateur fut égorgé sur le rivage même qui naguère avait été témoin de sa déification. Les chefs et les prêtres qui n'avaient pas trempé dans sa mort en furent affligés et rendirent à ses restes des honneurs divins. Quelques-uns annonçaient même qu'il reparaîtrait un jour et se vengerait de ses ennemis. Peu avant Tarrivée du missionnaire EUis aux îles Sandwich , les os de Cook étaient conservés dans un temple, et quand le paganisme eut été oflîciellement aboli, ils furent secrètement déposés dans un lieu connu des prêtres.

Après Cook , qui avait découvert les îles Hawaii, d'autres voyageurs les visitèrent, les décrivirent et y apportèrent de nouveaux germes de civilisation. Malheuresement, à ces germes de civilisation se joignirent trop souvent de nouveaux germes de corruption.

Aux coutumes barbares vinrent s'ajouter les maladies et les vices implantés par les marins des nations policées. On ne saurait assez le répéter à ceux qui jettent la pierre aux missionnaires évangéiiques, à ceux qui répètent, sans les avoir vérifiées, les calomnies vulgaires répandues de tous temps contre les ser-

viteurs de Jésus-Christ; si de 400,000 habitants que possédaient les îles Sandwich, d'après l'estimation de Cook, la population de ces mêmes îles était descendue à 130,000 âmes cinquante ans plus tard, c'est que des marins et des voyageurs, qui portaient à leur honte le nom de chrétiens , au lieu de chercher à faire du bien à leurs pauvres frères idolâtres, n'ont su que leur faire du mal. Au lieu de leur tendre une main secourable , ils les ont à dessein maintenus dans l'ignorance. Il ne s'agissait de rien moins, à l'arrivée des messagers de la Bonne-Nouvelle, que de préserver les restes de ce malheureux peuple d'une complète destruction; il fallait le reconstituer , il fallait le faire renaître. Mais voyons comment Dieu préparait les voies à cette œuvre de régénération.

Pendant longtemps , le territoire avait été divisé entre un certain nombre de chefs ou rois , dont l'histoire est incertaine ou fabuleuse. A la fin du dix-huitième siècle parut un souverain très-remarquable, Tameamea (ou Kameamea) I®', surnommé l'Alfred et le Pierre le Grand de la Polynésie. Des guerres longues et sanglantes le rendirent maître de toutes les îles; il laissa le titre de roi à

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quelques-uns de ses rivaux ; mais en ayant soin de rendre ce titre illusoire. Ses idées sur le commerce et l'industrie, sur la civilisation

en général étaient justes et étendues. Il cultivait la terre de ses propres mains pour encourager l'agriculture. Il savait admirablement bien profiter de toutes les ressources qui lui étaient offertes pour chercher à introduire parmi son peuple les mœurs et les usages des nations policées. Lui-même conserva

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quelques-unes des anciennes habitudes indigènes, tout en adoptant le costume européen.

Il joignait la force à l'adresse physique et beaucoup de finesse à beaucoup d'énergie.

On rapporte qu'il abandonna complètement l'usage immodéré des boissons après y avoir été lontemps adonné. Ce monarque acquit sur ses sujets une influence prodigieuse; ses ordres étaient exécutés avec une rare promptitude. Soit conviction, soit calcul, il encouragea le culte des faux dieux. Il pressentait que le christianisme ne lui permettrait pas d'user d'une autorité aussi absolue que Tétait la sienne. « Je ne sais, » disait-il un jour à des chrétiens étrangers, «je ne sais quelle est la meilleure croyance , de la vôtre ou de la mienne ; mais avec la vôtre , je ne contiendrais pas mes peuples dans l'obéissance. »

Cependant , c'est cet homme-là précisément que Dieu avait choisi pour aplanir le chemin de ses serviteurs. Sans le vouloir, Tameamea ouvrit les portes au christianisme, en se déclarant chef des prêtres. Le pouvoir de ces derniers fut ainsi presque annulé. De son vivant , un grand nombre d'articles étrangers furent importés dans l'archipel. Son règne de trente ans marque une ère nouvelle dans

l'aspect extérieur des îles Sandwich. Tameamea mourut en 1819, et la consternation fut générale ; de toutes les îles s'éleva un concert funèbre de lamentations et de cris de douleur. Beaucoup de personnes se tatouèrent en signe de deuil, gravant ainsi dans leur chair, en caractères indélébiles, le souvenir de leur grand roi. Son successeur Rio-Rio (ou Lio-Lio), beaucoup moins intelligent que lui, et adonné à la boisson^ acheva de soumettre par la force et la ruse les quelques chefs qui avaient conservé leurs titres. Désirant libérer les femmes de sa famille du tabou qui pesait sur elles , il résolut de briser ce joug ancien par un coup d'éclat. Au jour marqué, princes et princesses étaient réunis pour un repas à deux tables différentes. Le roi fait enlever les mets qui étaient devant lui et les fait porter aux femmes. Puis, se levant aux yeux de l'assistance étonnée, il va prendre place à côté de la reine et déclare le tabou abrogé. Son exemple est bientôt suivi par les grands. Les prêtres, qui étaient d'intelligence avec Rio-Rio , mirent le feu au temple des idoles et le paganisme fut publiquement et solennellement aboli. Quand on vit les dieux rester insensibles à Toutrage qui leur était

fait^ on cessa de redouter leur vengeance.

Prêtres, magiciens, enchanteurs, tous furent entraînés par ce torrent nouveau. La plus grande partie de la population se trouva disposée à embrasser , au moins extérieurement, cette foi nouvelle qu*elle ne connaissait point encore, et dont les messagers, arrivaient de l'Orient, portés par les flots, conduits par la main de Dieu , au moment même ou rédiâce vermoulu de l'ancien culte s'écroulait sur sa base.

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