‹ Cinquante années de la vie d'un peuple: ou Les Iles Sandwich transforméesChapitre 6 sur 26 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Premier succès des missionnaires américains. — Le roi et la reine yont mourir en Angleterre.

Rio-Rio, le destructeur des idoles, était la personnification du peuple hawaiien d'alors. Désabusé sur ses anciennes croyances, sceptique par rapport au paganisme, il avait été en relation avec les étrangers que le commerce attirait sur ces rives lointaines. Beaucoup d'entre eux n'avaient, certes, rien de bon à enseigner aux indigènes; on le verra dans la suite de ce récit. D'autres , grâce à l'influence que l'éducation en pays chrétien avait exercée sur eux, faisaient pressentir à ces païens tombés dans la dernière dégradation des habitudes et des principes meilleurs. Grâce à ce contact des natifs avec de rares représentants de la vie civilisée, certaines difficultés matérielles furent épargnées aux

missionnaires. Sans doute, l'archipel n'eût pas été régénéré sans la prédication directe de l'Evangile; il ne faut pas oublier non plus que les naturels n'avaient fait qu'entrevoir la civilisation; ils n'en avaient qu'une idée vague et l'adoptèrent seulement après être devenus chrétiens; mais il serait injuste d'oublier que les mœurs s'étaient un peu adoucies sous l'influence des résidants étrangers. On en vit un exemple lors de la révolte d'un partisan des idoles, neveu de Tameamea. Avant de recourir aux armes, on usa de tous les moyens de conciliation possibles. Le rebelle mourut enfin dans la bataille, et sa femme, qui avait combattu tout le temps à côté de lui, frappée d'une balle presque en même temps, s'affaissa, inanimée, sur le corps de son mari. Rio-Rio usa de la victoire avec tant de modération, qu'il se concilia bientôt tout les révoltés.

Cependant l'attention des chrétiens américains s'était portée sur les îles Sandwich.

Quelques jeunes indigènes, entre autre le fils d'un chef, amenés aux Etats-Unis pour leur éducation, y furent convertis et accrurent encore cet intérêt. Quelques chefs étaient allés jusqu'à demander des instituteurs. « Nous n'avons plus notre religion, » semblaient-ils

crier à travers Tocéan aux habitants de T Amérique, « donnez-nous-en une autre. »

Le 30 mars 1820, trois missionnaires américains avec leurs familles, un mécanicien, un médecin, un fermier, un imprimeur et quatre insulaires convertis arrivèrent à Gahou. Les reines douairières allèrent les visiter à bord de leur bâtiment ; un personnage influent, ancien prêtre des idoles, s'y rendit aussi. Cinq mois avant de donner au roi le conseil de détruire l'ancien culte, il avait publiquement renoncé au paganisme et proclamé sa foi à un être suprême. Il raconta comment le souverain et lui s'étaient expliqués sur l'idolâtrie; longtemps la crainte avait paralysé leurs confidences réciproques. Un jour, enfin, le prêtre s'enhardit : — Que pensez-vous du tabou? dit-il.

— Croyez-vous, répliqua le roi, qu'il fût bon de Tabolir?

— C'est votre affaire...

— Vous avez raison, reprit le monarque.

Et l'entretien en resta là pour cette fois.

« Pour moi, » disait le prêtre aux missionnaires, « je savais que les images de bois de nos divinités, façonnées de nos mains, étaient incapables de subvenir à nos besoins, mais

je leur rendais un culte parce que c'était l'usage de nos pères. Les idoles ne faisaient pas pousser le grain , ne donnaient pas la pluie; elles ne répandaient pas la vie ni la santé. Ma pensée a toujours été qu'il y a dans le ciel un seul grand Dieu. »

Une loi du pays défendait aux étrangers de s'établir dans les îles avant d'en avoir obtenu la permission de la part du roi et de son conseil. Les missionnaires américains se conformèrent sagement à cette prescription et ne firent aucune tentative pour quitter le bâtiment qui les avait amenés avant d'y avoir été officiellement autorisés. Au bout de quinze jours on leur accorda un permis de résidence, valable pour un an, mais avec la réserve expresse que le gouvernement les renverrait s'ils donnaient quelque sujet de mécontentement. Plus tard cette autorisation temporaire devint définitive. Les nouveaux arrivés ne tardèrent pas à être patronnés par les principaux personnages de l'archipel et gagnèrent promptement la confiance des naturels. Pourtant, la première fois que ceux-ci virent les missionnaires fermer les yeux pour prier, ils s'enfuirent épouvantés, croyant avoir affaire à des sorciers blancs qui prononçaient sur

eux la terrible « prière de la mort. > Cette idée superstitieuse fut la plus difficile à déraciner chez ces pauvres sauvages; c'est à peine si de nos jours on n'en rencontre pas quelques traces presque effacées, en particulier parmi les vieillards des districts les plus reculés.

Les femmes des missionnaires étaient les premières dames civilisées qui eussent abordé aux îles Sandwich ; elles furent 'dès l'abord traitées avec les plus grands égards ; une seule fois, l'une d'elles fut gravement insul- » tée et les gouverneurs voulaient punir le cou- . pable avec la dernière rigueur; il ne dut la vie qu'à l'intercession des missionnaires.

Dans l'une des îles, un chef offrit de bâtir des presbytères , des écoles et des temples ; dans une autre ^ les rares étrangers (Jui s'y étaient établis secondèrent les missionnaires de leur mieux. Ceux-ci durent commencer par doter le pays d'une langue écrite ; à cet effet ils adoptèrent tout de suite un alphabet très-simple', propre à rendre les sons peu variés de la langue polynésienne.

Il fallut aussi faire des mots nouveaux , en particulier pour exprimer tout ce qui touchait à rame et à la vie future. Bientôt cent

élèves vinrent recevoir, dans quatre écoles, Tinstr action élémentaire; ce furent tout d'abord des adultes et des personnages de haut rang. On institua aussi des conférences, distinctes des réunions de culte proprement dites, qui eurent un plein succès. Enfin, un établissement fut fondé pour les malheureux orphelins d'origine étrangère abandonnés dans les îles; cet établissement put recevoir dès l'origine trente à quarante de ces pauvres enfants.

En 1822 eut lieu le premier essai d'une imprimerie; grand émoi parmi les naturels, on peut se le figurer; on venait en foule contempler cette merveille. L'écriture déjà leur avait paru un phénomène miraculeux; les chefs avaient appris à écrire avec beaucoup de zèle ; une fois en iJossession de ce talent nouveau, au moyen du papier qui parle ^ ils transmettaient leurs ordres à leurs subordonnés, sûrement et rapidement; c'était pour eux un moyen de plus de se faire obéir. Au bout de quelques temps les écoles comptèrent cinq cents élèves ; les enfants y vinrent avec les adultes ; l'instruction se répandit non-seulement parmi les grands, mais dans toutes les classes de la société.

Une visite de M. EUis, missionnaire anglais

à Tahiti, accompagné d'Auna, chef indigène devenu chrétien, fut une grande joie pour les missionnaires américains. Il fut décidé que M. EUis s'établirait auprès d'eux et partagerait leurs travaux , sous la direction du comité de Boston. De précieux encouragements furent accordés aux serviteurs de Dieu ; la bonne semence, déposée en terre, levait et germait dans bien des coeurs. Plus d'un néophyte, jeune ou vieux, s'endormit dans la foi, plein d'une joyeuse espérance, disant comme le vieillard Siméon : « Seigneur, tu laisses maintenant ton serviteur aller en paix, carmes yeux ont vu ton salut. » Un chef âgé disait avant de mourir : « Le monde est plein de tristesse, mais au ciel il n'y aura ni tristesse, ni douleur ; tout est beau , tout est brillant, tout joyeux. » Un autre gouverneur établit chez lui le culte domestique. Le dimanche, après avoir fait la prière , il expliquait aux assistants la Parole de Dieu et les yeux du pieux vieillard se remplissaient de larmes quand il parlait de ses péchés, des péchés de sa nation et de la grâce que Dieu leur avait faite en leur envoyant des missionnaires. Un autre chef chrétien bâtit, dans l'enclos d'un heiau, un temple qui pouvait recevoir huit cents au-

diteurs, et quand la chapelle d'Honorourou eut été détruite par un accident, un personnage de distinction la fit rebâtir, plus spacieuse, en quelques semaines.

C'est alors qu'on célébra le premier mariage chrétien, entre deux indigènes convertis. On vit aussi un chef, devenu veuf, au lieu de choisir, selon la coutume du pays, plusieurs femmes, aussitôt après l'enterrement de son épouse, porter le deuil un certain temps, puis prendre une seule compagne, avec laquelle il se fit marier dans la chapelle évangélique. A la même époque, mourut un jeune membre de la famille royale qui fut inhumé par les missionnaires suivant les usages des Eglises chrétiennes.

Cependant, imbus de leurs anciens préjugés , les gouverneurs s'attribuaient le droit d'obliger leurs administrés à embrasser les croyances nouvelles; ils promulguèrent des lois contre l'ivrognerie, d'autres lois pour l'observation du dimanche. Le peuple , habitué à suivre docilement ses maîtres, se plia sans mécontentement apparent à leurs nouvelles exigences. De là, un acquiescement presque universel à la nouvelle religion; c'était le complément de ce qui avait eu lieu

lors de la destruclion du culte idolâtre. Mais ceux qui se convertissaient de cœur, ceux qui changeaient non-seulement d'opinion , mais de conduite, étaient en petit nombre.

Il y en eut pourtant , et dès le commencement, qui donnèrent, par leur vie exemplaire, des preuves de la sincérité de leur conversion. De ce nombre était un vieux barde ou poëte aveugle , qui prit à son baptême le nom de Bartimée. Il était versé dans tous les détails de l'histoire de son paj'S. Grâce à sa mémoire prodigieuse, il retint facilement tout ce que les missionnaires lui enseignèrent; comme Pascal, il n'oublait rien de ce qui était une fois entré dans son esprit. Vingt ans après sa conversion, il répétait textuellement, sans se tromper, les sermons qu'il avait entendu prêcher par les premiers missionnaires. Il fut pour ceux-ci un véritable trésor et devint un des premiers instituteurs indigènes. Vers 1823 , un renfort arriva d'Amérique à la mission des îles Sandwich , à la grande joie des frères qui les avaient devancés.

La mère du roi était malade depuis plusieurs mois ; son état allait s'aggravant et Ton prévoyait sa fin prochaine. A cause de

rélévation de son rang, on craignait fort que les cérémonies païennes ne se renouvelassent à ses funérailles,, avec les excès abominables habituels en pareil cas. Beaucoup de naturels convertis s'enfuirent dans les montagnes; des étrangers se retirèrent sur leurs navires et pressèrent en vain les missionnaires d'en faire autant. Cependant , depuis un an déjà, la princesse suivait avec un profond intérêt l'enseignement des prédicateurs nouveaux; sa conduite avait complètement changé.

« J'ai suivi la coutume de mon pays, » dit-elle un jour , « mais nous avons été un peuple de cœurs sombres. J'ai eu deux maris , mais depuis que je sais que c'est mal , je n'en ai voulu qu^un. Maintenant, je désire obéir à Jésus-Christ et marcher dans le bon chemin ; Hoapili est mon mari, mon seul mari; je renvoie Tautre. »

Elle fit appeler celui-ci : « J'ai renoncé à notre vieille religion , la religion des dieux de bois. J'ai embrassé la religion nouvelle, celle de Jésus-Christ ; il est mon roi et mon Sauveur, et je désire lui obéir. Je ne dois plus avoir qu'un mari. Je fous prie donc de me * quitter. A l'avenir , vous ne devez plus manger avec mes gens ni habiter ma maison. »

Dès lors, la princesse devint une chrétienne humble et fervente. Quand elle sentit venir la mort, elle voulut faire publiquement profession de sa foi et demanda le baptême.

M. EUis présida à cette solennelle et touchante cérémonie. Les dernières préoccupations de la malade furent relatives au bien religieux de son peuple et de sa famille.

Elle s'efforça d'obtenir du roi son fils qu'il renonçât à la boisson, et comme il aimait tendrement sa mère, il fut parfaitement sobre pendant quelques semaines. « Quand je serai morte, » dit-elle à ses enfants réunis autour de son lit , « ne jetez pas la Parole de Dieu loin de vous. Observez le jour du Seigneur.

Ne négligez jamais de prier; ne cessez pas d'aimer Jéhovah, afin qu'il vous aime aussi et que nous puissions nous retrouver ensemble dans le ciel... Je pense beaucoup à mes péchés et à l'amour de Jésus-Christ. Il est très-bon pour moi; j'espère qu'il me prendra par la main droite. »

Un instant après , elle ajouta : « Après ma mort , soyez les amis de mes amis, protégez les missionnaires; soyez bons pour eux. »

Puis elle exprima le désir formel qu'aucune cérémonie païenne ne fût célébrée sur sa

tombe. Ainsi s'éteignit la veuvp du grand Tameamea, mère de onze enfants, dont il ne lui restait plus que trois. A la nouvelle de sa mort, les cris, les gémissements bruyants, éclatèrent de toutes parts ; mais la princesse reçut la sépulture chrétienne qu'elle avait demandée.

Le corps, couvert d'un riche drap mortuaire , était porté par les cinq reines , femmes de Rio-Rio. Les gouverneurs, le peuple, les étrangers , les missionnaires suivaient le cortège; le son des cloches alternait avec les salves du canon d'honneur.

Le sépulcre était en pierre, et, suivant Tusage du pays , les parents de la défunte bâtirent dans le voisinage de petites huttes de verdure , pour venir y passer quelque temps en souvenir de celle qu'ils avaient perdue. Pour construire un mur d'enceinte autour de cette tombe chrétienne , les habitants du distict durent apporter les pierres d'un heiau détruit , un de ces anciens lieux de sacrifice où tant de victimes humaines avaient été torturées, puis égorgées, derniers et sanglants repaires de l'idolâtrie. Les plus hauts personnages tinrent à honneur d'accomplir ce travail de leurs mains, et l'on

put voir entre autres un chef énorme et sa femme, qui avait autant d'embonpoint que lui , majestueusement chargés de grosses pierres, tandis que de robustes serviteurs les regardaient faire et portaient à leurs côtés les bâtons traditionnels ornés de plumes, emblèmes de l'autorité suprême.

Une des conversions les plus remarquables fut celle de Kapiolani, femme intelligente., autrefois renommée pour sa perversité , et qui avait le rang de chef. Sur cinq maris qu'elle avait épousés , elle en renvoya quatre ; elle perdit l'habitude de la boisson, et meîia^ dès lors , une vie exemplaire. Elle adopta complètement les usages civilisés; sa maison était meublée avec goût, et elle s'entendait parfaitement à en faire les honneurs. Sa foi et ses bonnes œuvres la firent surnommer une mère en Israël. Elle fit de généreux efforts pour élever le niveau moral du district qu'elle gouvernait,- et sut, sans violence, mais avec fermeté, réprimer le meurtre , le vol , l'infanticide et l'immora.lité.

Tandis que la physionomie du littoral et de la plaine avait considérablement changé, le grand volcan d'Hawaii semblait être la der-

nière citadelle du paganisme agonisant. Là régnait la prêtresse de Pelé ; les chefs visitaient rarement cette région calcinée, et les habitants, qui avaient sous les yeux les traces des anciens bouleversements de la montagne fumante, se croyaient sur le territoire des dieux anciens.. Séparés de leurs compatriotes, ils formaient comme une race à part.

Tous les jours on offrait des sacrifices de fruits ou d'animaux à Pelé , la déesse^ brûlante, et parfois ses prophètes s'aventuraient dans les districts plus civilisés, pour annoncer de terribles châtiments aux apostats de leurs faux dieux. Un premier coup avait été porté à ces vieilles croyances par une visité des missionnaires dans le cratère du Mouna- Roa. Ils avaient mangé des baies sacrées en dépit des menaces des prêtres. Kapiolani résolut de faire à son tour ce qui serait en son pouvoir pour extirper ces antiques superstitions. Calme, courageuse, elle descendit dans le gouffre, jeta dans la lave embrasée les fruits consacrés à la déesse, et loua Dieu à haute voix en présence d'une des oeuvres les plus terribles et les plus sublimes de la création. Debout sur le bord du cratère , les prêtres lui lançaient des anathèmes ; les païens lui

prédisaient qu'elle périrait certainement ppur avoir violé le terrain sacré de Pelé la vindicative. « Non, » dit Kapiolani, « le feu du volcan a été allumé par mon Dieu ; votre divinité à vous ne peut pas me faire mourir. » Les adorateurs de Pelé, voyant son impuissance^ abandonnèrent son culte; mais comme ils étaient fort ignorants, il s'établit dans leur île un culte nouveau, singulier mélange de paganisme et de christianisme^ jusqu'au moment où les missionnaires vinrent les instruire. Quelques années plus tard, on vit la prêtresse de Pelé elle-même descendre des hauteurs où elle résidait, pour venir, humble et fervente, s'asseoir aux pieds des messagers de Dieu et s'enquérir du chemin de la vie éternelle. Bientôt toutes les fêtes païennes, dont quelques-unes avaient survécu à l'idolâtrie, cessèrent. Plusieurs institutions chrétiennes, telles que la sanctification du dimanche , le mariage suivant le rite évangélique, reçurent dès lors la sanction du gouvernement.

Le samedi soir , un crieur public allait proclamer en tous lieux que le lendemain, étant le jour saint, on ne devait ni planter, ni vendre, ni bâtir, ni chasser, ni prendre part à des jeux publics , mais qu'il fallait se ren-

dre au temple. Quand les missionnaires étaient arrivés, ils s'étaient vus à chaque instant pillés parles naturels; maintenant le respect delà propriété d'autrui commençait à naître, et l'héritier du trône , pour donner un exemple, avait renvoyé de son service un homme auquel il tenait beaucoup, parce que cet homme s'était rendu coupable de larcin.

Cependant, deux mille personnes lisaient couramment; les écoles fournissaient des sujets capables de devenir d'excellents instituteurs; on en comptait déjà une cinquantaine en activité. C'est alors que la régente se convertit. Elle avait été la femme préférée de Tameamea !•' et avait hérité à sa mort d'une autorité très-réelle, bien que subordonnée à celle du jeune roi. C'était une femme de rares talents et d'une grande influence. Grâce à son énergie et à sa pénétration, le pays sortit de plusieurs phases diflBciles que l'extravagance de Rio-Rio lui avait fait traverser. Altière, vindicative au temps de ses erreurs, elle faisait trembler ses lâches courtisans par un simple froncement de sourcil ; nul n'eût osé encourir sa disgrâce ni même soutenir le regard de son œil irrité. Personne ne lui résistait, même parmi les gens de haut

parage. On savait à quoi l'on s'exposait en lui désobéissant; plusieurs personnes avaient été tuées par ses ordres, sans autre raison que son capricieux déplaisir. D'abord accueillante envers les missionnaires, elle les avait traités ensuite avec mépris; mais le moment vint où Dieu frappa à la porte de son cœur superbe; la régente vint écouter de nouveau les prédicateurs de l'Evangile. De violente et d'impérieuse, elle devint humble et douce; à ses allures froides et dédaigneuses succéda une bonté sincère, une affection qui coulait de source : c'était une autre personne. Le changement fut si radical et si frappant qu'on dit depuis lors en parlant d'elle : la nouvelle bonne régente. Dès lors l'activité de cette femme éminente se tourna tout entière vers le bien ; elle encouragea les écoles et usa de toute son influence pour réformer les mœurs de ses sujets.

En 1823, Rio-Rio eut l'idée d'aller en Angleterre, pour faire reconnaître officiellement, par le>gouvernement de George IV, l'indépendance de ses Etals. Le monarque polynésien, singulier mélange d'intelligence et de faiblesse de caractère , plein de bonnes intentions et vicieux , étsiit trop souvent le jouet

de ceux qui rapprochaient. Il avait d'abord vu les missionnaires de bon œil ; puis des blancs corrompus, entre autres un Français nommé Rives, craignant 4Îe perdre leur importance, ou pour des motifs moins avouables encore, Tavaient prévenu contre les prédicateurs de l'Evangile, mais sans obtenir de lui qu'il les chassât. Rio-Rio avait été un des premiers à s'asseoir sur les bancs de l'école ; il avait rapidement appris à lire, à écrire; il s'était enquis du christianisme et en admiraitles préceptes, bien qu'il ne se fût jamais joint à l'Eglise. Puis ses mauvais conseillers, ayant prévalu, l'avaient détourné du bien.

Pour faire face à de folles dépenses et satisfaire la cupidité de se3 courtisans, il ruina son pays, opprima ses sujets et Usa de perfidie envers un chef loyal, protecteur des missionnaires. L'oppression , la misère , l'exemple du souverain amenèrent à un moment donné une recrudescence effrayante de vice; il se passa d'affreuses saturnales jusque sous les yeux des femmes des missionnaires.

Le roi fut entraîné dans deâ excès abominables, et des étrangers sans foi ni loi parodièrent grossièrement en sa présence le culte des chrétiens.

Rio-Rio emmena en Angleterre sa femme préférée et plusieurs chefs avec leurs familles; Rives demanda la permission de Taccômpagner, mais sans Tobtenir. M. EUis, craignant pour la foi naissante de la jeune reine et prévoyant les tentations auxquelles le pauvre prince allait être exposé, désirait faire le voyage avec eux; mais le capitaine du bâtiment refusa de le recevoir. Au moment de s'embarquer , la reine chanta, d'une voix douce et plaintive ses adieux à sa terre natale : « ciel, 6 terre, ô montagnes, 6 mer, ô mes conseillers, ô mes sujets, Je m'éloigne de vous ! pays pour lequel mon père a souffert et travaillé, nous te quittons. » Puis se tournant vers la foule qui l'entourait : « Je pars pour un pays éloigné, » dit-elle, « peut-être ne nous reverrons-nous jamais ici-bas. Prions Jéhovah qu'il nous garde, moi sur les eaux et vous sur le rivage. » Un pieux indigène, à qui elle l'avait demandé, fit la prière.

On sut bientôt pourquoi le capitaine Starbruck n'avait pas voulu prendre M. Ellis à son bord. Le roi avait placé entre les mains de ce marin vingt-cinq mille dollars en espèces pour faire face à toutes ses dépenses. A peine eut-on gagné le large que Rives, caché

dans les bagages, fil son apparition; le capitaine trouva en lui un utile auxiliaire pour encourager le malheureux prince à la boisson et à toute sorte d'excès. On relâcha à Rio- Janeiro, où Don Pèdre reçut fort bien leurs majestés polynésiennes. Arrivée à Londres, la députation des îles Sandwich se montra pour la première fois dans un singulier appareil ; la reine et une de ses suivantes portaient des pantalons bouffants avec une sorte de vaste peignoir en velours. On les eut bientôt habillés à l'européenne et ils se mirent promptement au fait des usages modernes et civilisés. Un jour cependant, quelqu'un de la suite du roi ayant aperçu un poisson qui lui rappelait ceux des plages hawaiiennes, s'en saisit avidetnent et l'apporta aux convives souverains, qui le dévorèrent tout cru avec un plaisir infini. Rives, qui avait espéré monter très-haut dans la faveur de Rio-Rio, fut bientôt chassé pour sa mauvaise conduite et remplacé par un interprète anglais.

Les pauvres souverains hawaiiens, fêtés, choyés, montrés , promenés de curiosité en curiosité et de fête en fête ne purent supporter longtemps ce genre de vie si peu conforme à leurs habitudes et auquel leur tempéra-

ment méridional ne se prêtait nullement; ils prirent tous deux la rougeole. Rio-Rio paraissait se rétablir, quand l'état de la jeune reine s'aggrava. Ces pauvres gens faisaient peine à voir, ils se tenaient étroitement embrassés, pleurant amèrement à l'idée de mourir si tôt, si loin de leurs amis, de leurs chères îles, de. leur beau ciel. Vers le soir, la reine rendit le dernier soupir; le roi ne put supporter cette douleur; la maladie empira; il mourut après de grandes souffrances. Tous deux avaient distribué leurs effets aux personnes de leur suite et exprimé le désir que leurs corps fussent transportés dans leur pays.

Rio-Rio regrejta-t-il sa conduite si souvent coupable? Le bien et le mal s'étaient livré en lui de rudes assauts ; désira-t-il sincèrement bien faire î Nous l'ignorons, et n'avons pas à le juger. Mais qui sait si, en se voyant près de la fin, les paroles de l'Evangile, qu'il avait si souvent entendues, ne lui revinrent pas à la mémoire et ne consolèrent pas ses derniers moments ?

George IV accorda une entrevue aux membres survivants de l'ambassade hawaiienne, paya tous* leurs frais de séjour , envoya des présents à l'héritier du trône et aux princi-

paux personnages de l'archipel, et promit sa protection au cas où une nation étrangère menacerait l'indépendance des îles Sandwich.

Il fut décidé qu'un consul anglais irait résider à Honorourou.

La frégate la Blonde, commandée par lord Byron , ramena aux îles Hawaii la dépouille de leurs souverains. Pendant la traversée, deux femmes de la suite de la reine se firent baptiser par le chapelain du bâtiment. Depuis le départ de l'ambassade, une guerre civile avait éclaté, et les païens avaient impitoyablement massacré leurs prisonniers. Le chef des rebelles était mort peu de temps après.

Plus que personne il avait sollicité en Amérique l'envoi des missionnaires. Elevé ''aux Etats-Unis^ il avait donné pendant un certain temps des marques de piété. Puis l'ivresse du pouvoir lui était montée au cœur, l'ambition l'avait aveuglé; la grandeur d'âme dont il avait fait preuve naguère disparut entièrement. Il périt misérablement, après avoir erré dans les montagnes, en proie au froid et à la faim : triste exemple d'un cœur partagé; comme Saiil, objet des miséricordes de Dieu, comme lui victime de ses mauvaises passions.

Quand la Blonde toucha la première des îles Sandwich, les cris de douleur se mêlèrent aux exclamations de joie. Un des principaux chefs rugissait littéralement; sa voix n'avait plus rien d'humain. Il se jeta à terre, la figure dans la poudre; les assistants suivirent son exemple, labourant le sol de leur visage. La funèbre nouvelle §e répandit dans rîle entière; un immense sanglot retentit jusqu'au delà des collines couvrant le bruit de la houle. « Où irons-nous faire la prière? » dit soudain un des assistants. Aussitôt les clameurs cessent et les gouverneurs se réunissent pour le culte.

A Honorourou les grands étaient vêtus de deuil f les soldats écartaient la foule qui se pressait pour voir les deux cercueils recouverts de velours écarlate. La régente marchait la première , accompagnée de ses sœurs et des veuves du roi; les lamentations recommencèrent , mêlées aux salves d'artillerie ; puis on se rendit à la chapelle.

Les obsèques du couple royal donnèrent lieu à un déploiement de pompes barbares et d'élégance civilisée qui cadrait bien avec cette période de transition.

Depuis le fort jusqu'à la chamelle, la haie

était faite par deux rangées de soldats. Vingt indigènes, en vêtement national de deuil, ouvraient la marche, portant deux à deux les grands sceptres garnis de plumes. Venaient ensuite les marins de la Blonde, les étrangers, puis les deux voitures qui portaient les cercueils, surmontées de dais noirs, fort riches, tramées chacune par quarante chefs subalternes, tous vêtus d'un uniforme de deuil. Le jeune roi et sa sœur, le consul anglais récemment arrivé, le capitaine de la Blonde suivaient les chars funèbres ; puis on voyait s'avancer les grands chefs, deux à deux, selon leur rang; la marche était fermée par des soldats anglais 'en uniforme.

L'église était toute tendue de noir. Après le service religieux, on se rendit chez Karaïmokou , personnage influent, que sa santé et son grand âge retenaient dans sa demeure.

En voyant arriver le cortège de deuil , le vénérable chef fit de vains eflforts pour maîtriser son émotion : c'est qu'en un instant un passé entièrement disparu s'était dressé devant lui. Il s'était rappelé tous les événements de sa longue et laborieuse carrière; sa lutte contre Tameamea le Grand ; la générosité de son vainqueur à qui il devait la vie ;

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les guerres entreprises avec son ancien adversaire, devenu son allié. Il se souvenait de Tamitié et de la confiance qui avaient dès lors régné entre eux, jusqu'au jour où Karaïmokou avait fermé les yeux à son ami. Tous les compagnons d'armes du vieuxguerrier étaient morts ; il pensait à eux dans cette heure funèbre. Il songeait aussi aux grandes révolutions qui s'étaient accomplies sous ses yeux; à cette religion nouvelle qui avait germé dans son âme et ouvert à sa foi les perspectives de la vie éternelle. Et deux cercueils étaient devant lui, renfermant les enfants du bienfaiteur qu'il avait tant aimé, morts tristement sur une terre lointaine ; il les voyait conduire à leur dernière demeure au milieu des splendeurs de la civilisation et des rites sacrés du christianisme, — et le vétéran des jours anciens laissait couler ses larmes sur ses joues ridées.

Il était urgent de régler la succession et d'établir le gouvernement sur des bases légales. L'ancienne féodalité qui avait tenu sous son joug de fer la population des îles Sandwich avait été balayée par le grand Tameamea ; mais il en restait encore quelques vestiges, dans les mœurs plus encore que dans

les lois. On était au mois de juin 1825; le grand conseil , composé des grands chefs , hommes et femmes , s'assembla.

Le capitaine de la Blonde et le consul anglais assistaient aux séances. Rio-Rio n'ayant pas laissé de postérité , on proclama roi son jeune frère ; pendant la minorité de cet enfant, le pouvoir devait être exercé conjointement par la régente et Karaïmokou. On proposa ensuite que les terres des chefs devinssent inaliénables dans leurs familles, sauf le cas de trahison ; cette mesure, un peu im- ; rudente peut-être, fut acceptée par les gouverneurs avec acclamation. Un membre de l'assemblée suggéra l'idée de faire donner à l'héritier du trône une éducation chrétienne et d'éloigner de lui ceux d'entre ses sujets qui avaient exercé une si fâcheuse influence sur son frère. Le missionnaire Bingham prit la parole au nom de tous ses collègues^ pour déclarer que les instructions formelles du comité qui dirigeait leurs travaux leur interdisaient de se mêler des affaires du gouvernement. Lord Byron exprima sa haute approbation relativement à l'œuvre entreprise par les pasteurs américains ; il renouvela la promesse faite par le gouvernement

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anglais de respecter et de faire respecter Tindépendance de l'archipel , à charge , pour le gouvernement hawaiien, de diminuer les droits d'entrée dans tous ses ports pour les bâtiments étrangers. Enfin, dans un discours énergique et concis, la régente approuva toutes ces mesures , en proposa l'adoption et finit en exprimant le vœu que l'instruction fût largement répandue parmi le peuple.

Avant de repartir, lord Byron éleva sur le rivage un humble monument à la mémoire de son illustre et infortuné compatriote, le capitaine James Cook.

Dieu s'était servi de la puissance politique et religieuse des chefs pour répandre l'Evangile parmi ce peuple, et grâce à ce même Evangile, la condition politique , sociale , intellectuelle et morale de cette petite nation devait être considérablement modifiée. Une révolution immense commençait à s'opérer.

La suite prouva qu'elle était profonde, réelle et durable. Toutefois, au début, les missionnaires purent s'exagérer les heureux résultats de leurs travaux. Ils ne comprirent pas que l'immense autorité des chefs avait été pour beaucoup dans le changement extérieur des mœurs et des usages et que les mauvais

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instincts , enchaînés par des lois prohibitives, devaient un jour ou l'autre prendre leur revanche. La réaction se préparait depuis longtemps. Elle éclata un jour, terrible, sans frein, et menaça de détruire entièrement l'œuvre si heureusement commencée. Mais Dieu ne permit pas que les labeurs de ses serviteurs fussent perdus ; s'il y eut des éclipses dans rhistoire de la mission aux îles Sandwich, le soleil devait reparaître ; la victoire finale devait rester au christianisme.

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