CHAPITRE II
Le développement des provinces
Les neuf provinces du Canada forment aujourd’hui trois groupes fort distincts à bien des points de vue ; ce sont les provinces maritimes, le groupe Québec-Ontario et enfin la région de l’ouest.
De toutes ces provinces, ce sont celles dites maritimes : Nouvelle-Écosse, Nouveau-Brunswick, île du Prince-Édouard — l’ancienne Acadie — qui présentent le moindre accroissement ; et cependant ce fut en Acadie que débarquèrent et s’établirent les premiers colons au début du xvne siècle. L’île du Prince-Édouard est même en perte constante, ainsi que l’indiquent les trois derniers recensements décennaux.
La faible progression des provinces maritimes, relevée dans le recensement de 1921, provient de diverses causes: d’abord de l’absence presque complète d’immigrants, ceux-ci négligeant généralement ces provinces ■ pour les régions de l’ouest ; de la natalité plutôt faible de l’élément
britannique, et enfin, du départ, sans esprit de retour, d’un certain nombre d’habitants — surtout dans l’île du Prince-Édouard — allant chercher aux Etats-Unis, ou dans d’autres provinces du Canada, les éléments d’une vie meilleure.
Ua progression totale des trois provinces n’était que de 10.041 habitants pour la période décennale 1881-1891, et de 13.216, en 1901. Dans les vingt dernières années, elle s’est un peu élevée, atteignant 42.002 habitants, en 1911, et 62.673, en 1921. A cette dernière date, les trois provinces présentaient un ensemble de 1.000.328 habitants, contre 767.415, en 1871. C’est beaucoup par rapport à la population de l’Acadie il y a un siècle, mais c’est peu par rapport à la province de Québec, ou à celle d’Ontario, dont la population avoisine 2 millions et demi d’habitants, et qui, depuis vingt ans, s’accroît de 3 à 400.000 âmes à chaque recensement.
Nouvelle-Ecosse
Ua Nouvelle-Écosse, qui comptait 387.800 habitants en 1871, 459-574 en 1901, et 492.338 en 1911, en renfermait 523.837 en 1921, soit une progression de 31.499, ou 6,3 %, pour la dernière période décennale. Cette plus-value est
très inégalement répartie dans les dix-huit comtés de la province. Ainsi, deux d’entr’eux l'absorbent pour la presque totalité. Ce sont ceux d’Halifax, en augmentation de 17.000 âmes et de Cap-Breton, en augmentation de 13.000, c’est-à-dire ceux qui renferment les principales villes ; Halifax et Sydney.
Six comtés présentent encore une augmentation ; mais dans les dix autres il y a recul, léger il est vrai, mais persistant cependant, car, en 1911, on comptait également une diminution dans onze comtés, presque tous les même. A cette époque, l’augmentation décennale de 32.700 habitants était absorbée, presqu’entièrement aussi, par les deux comtés de Cap-Breton (24.000) et d’Halifax (5.600). Ainsi donc, depuis vingt ans, il n’y a pour ainsi dire pas de changement dans le mouvement de peuplement et de dépeuplement de la Nouvelle-Écosse.
Cependant 011 doit constater que six comtés, ceux de Hants, Oueens, Guysborough, Antigoîiish, Richmond et Victoria, ont, en 1921, une population inférieure à celle qu’ils possédaient en 1871. Dans 7 autres, la population est à peu près stationnaire depuis cinquante ans.
Des principales villes de la Nouvelle-Écosse sont : Halifax, la capitale, 58.372 habitants ; Sydney, 22,545 et Glace Bay, sa voisine, 17.007. Halifax n’en comptait que 29.582, en 1871.
CANADA
Des deux autres il n’était point question à cette époque et c’est seulement en 1891 que Sydney apparaît avec 2.447 habitants. D’industrie charbonnière, au milieu de laquelle elle croit et prospère, paraît devoir lui assurer de brillantes destinées.
Nouveau-Brunswick
De Nouveau-Brunswick ne comptait, au moment de sa séparation de la Nouvelle-Écosse, en 1784, que 16.000 habitants, dont 12.000 loyalistes, récemment arrivés des États-Unis et environ 1.500 habitants de langue française, débris des Acadiens déportés par les Anglais en 1755. En 1871 sa population s’élevait à 285.594 habitants ; elle était de 331. 120, en 1901, de 351.889 en 1911 et de 387.876, en 1921, accusant une augmentation de 35.987 habitants, ou 10,2 %, pour la dernière période décennale.
Moins qu’en Nouvelle-Écosse, cette augmentation va aux grandes villes. Saint- Jean avec ses 47.166 habitants, n’est en progression que de 4.655; Moncton, avec ses 17.488, s’accroît de 6.143 sur 1911, ce qui représente pour ces deux villes une absorption des 3/7es de la plus-value décennale, chiffre de beaucoup inférieur à celui de la Nouvelle-Écosse.
ch. n. — le développement des provinces 35
Des seize comtés de la province, sept étaient en régression en 1911. Kn 1921, on n’en comptait plus que cinq. Ces comtés sont ceux d’Albert, Carleton, Kent, Kings et Sunbury. Leur diminution est légère. En 1911, les sept comtés étaient de langue anglaise. En 1921, un comté, celui de Kent, est de langue française, fait d’ailleurs exceptionnel et qui ne tire pas à conséquence pour les Acadiens, car si la population totale a diminué, la population de langue française a augmenté.
La diminution de population signalée dans quelques comtés, n’est pas un fait nouveau. Pour quelques-uns en effet, elle date d’au moins un demi-siècle et n’a pas cessé de se manifester à chaque recensement. Si on compare les résultats des recensements de 1921 et de 1871, on constate que trois comtés ont aujourd’hui une population inférieure à celle qu’ils possédaient il y a cinquante ans. Ce sont les comtés d’Albert, de Charlotte, de Queens, qui, depuis cette époque, ont perdu respectivement 2.000, 4.400 et 4.800 habitants, soit environ 20 % chacun. Comme sur les 50.000 âmes de ces trois comtés, il n’y a que quelques centaines d’Acadiens, on peut dire sans crainte de se tromper, que c’est à la faible natalité britannique qu’il faut attribuer en partie cette diminution. L’émigration fait le reste.
CANADA
Ile du Prince-Edouard
L/île du Prince-Édouard, autrefois île Saint- Jean, est la plus petite des provinces du Canada, et comme superficie et comme population. En 1798, elle comptait 9.676 habitants ; en 1871, 94.021 ; en 1891, 109.718. Ce fut là l’apogée de sa grandeur. Depuis lors sa population n’a cessé de décroître. Elle descend à 103.259, en 1901, à 93.728, en 1911, à 88.615, en 1921, c’est-à-dire au-dessous du chiffre qu’elle avait il y a un demi-siècle. Les campagnes se dépeuplent et comme il n’y a guère d’industrie dans l’île et pas de grande ville (la capitale, Chariot tetown, n’a que 12.347 habitants), ceux-ci émigrent sous d’autres cieux. Et, fait qui ne s’était pas produit jusqu’ici, l’élément français lui-même se trouve en perte, tombant de 13.000 à 11. 000, non que sa natalité ait diminué, mais parce que les Acadiens de l’île ne trouvent pas d’avantages suffisants pour y rester.
C’est la seule province du Dominion dont la population soit en baisse depuis cinquante ans et rien ne permet d’entrevoir une amélioration prochaine. Aussi ses perspectives d’avenir sontelles assez sombres..
Québec
Avec ses 24.951 habitants, en 1721, portés à 427.465, en 1822 et à 2.361.199 en 1921, la province de Québec, qui a presque centuplé sa population en l’espace de deux siècles, peut être considérée comme un modèle de peuplement automatique. Le recensement de 1871 lui donnait 1. 111.566 habitants, celui de 1901, 1.648.898, et celui de 1911, 2.005.776. Dans l’avant-dernière décade la province a réalisé une augmentation de 358.978 habitants ou 21,64 % et dans la dernière une plus-value de 355.423 ou 17,72 %.
Ce résultat est d’autant plus remarquable qu’il est dû presque exclusivement à l’excellente natalité des Canadiens-Français, les immigrés installés dans la province n’y figurant que pour une faible part. Il serait encore bien supérieur, si des milliers de Canadiens ne passaient pas chaque année la frontière américaine avec femmes et enfants, pour aller chercher dans les usines de la Nouvelle- Angleterre un travail qu'ils estiment plus rémunérateur que leurs occupations agricoles. Beaucoup y restent, s’y établissent définitivement et font de leurs enfants de petits Américains. C’est autant de perdu pour le Canada et surtout pour la race française à
CANADA
laquelle ils appartiennent presque tous. C’est pour ce motif que la plus-value de la dernière décade (1911-1921) est légèrement inférieure à celle de la décade précédente.
Les deux grandes villes de la province ne manquent pas d’exercer leur attraction sur les habitants de la campagne : Montréal, qui de 328.172 habitants, en 1901, s’élève à 490.504, en 1911 et à 618.506 en 1921 ; Québec, qui de 59.000 en 1871, passe à 68.840 en 1901, à 78.710 en 1911 et 95.193 en 1921. De 1901 à 1921, la population des villes (cités) est montée de 26,52 % à 40,48 %.
Cette forte progression des villes n’est pas due seulement à l’émigration des campagnes vers les villes. Elle provient aussi, surtout en • ce qui concerne Montréal, de l’annexion des localités suburbaines et de l’afflux d’immigrants européens, presque tous artisans, commerçants, industriels ou intellectuels, les cultivateurs étrangers ne se fixant que rarement dans la province, tandis que la grande cité de Montréal est un centre puissant d’attraction pour toutes les autres catégories d’étrangers.
Si l’accroissement de la population est constant et important tout à la fois dans la province de Québec, il n’est pas sans subir des exceptions dans divers comtés. C’est ainsi que sur les soixante-cinq districts électoraux de la province,
CH. II. — le développement des provinces 39
onze représentent, en 1921, une régression de population sur 1911. Ce sont ceux de Bagot, Beauliarnois, Berthier, l’Assomption-Mont' calm, Lotbinière, Nicolet, Richelieu, Yamaska, Saint- Antoine, Saint-Jacques et Saint-Laurent- Saint-Georges. Ces trois derniers districts sont des quartiers de Montréal.
En 1911, la régression sur 1901 ne se faisait sentir que dans sept districts : Beauliarnois, Berthier, Brome, Huntingdon, Georges-Étienne- Cartier, Laprairie et Napierville, Saint- Antoine, Yamaska.
De ces divers districts, quatre sont en décroissance à la fois, sur 1911 et 1921 : Beauharnois, Berthier, Saint- Antoine et Yamaska.
Le recul est généralement peu sensible, variant de 55 à 1.736 habitants, sauf pour Saint- Antoine, quartier anglais de Montréal, où il est de 2.400 sur l’année 1911. Néanmoins il y a dans cette augmentation des districts en décroissance en vingt ans, un symptôme qui pourrait devenir quelque peu inquiétant s’il prenait plus ample extension dans la période décennale en cours. Il est malheureusement à craindre qu’il en soit ainsi au cas où le mouvement d’émigration des districts ruraux aux États-Unis, qui se continue toujours, ne parviendrait pas à être enrayé d'une façon sérieuse.
Comme dans les provinces maritimes, quelques
«. DEMANCHE. — CANADA.
CANADA
comtés ont un chiffre de population un peu inférieur à celui qu’ils avaient en 1871. Ce sont les comtés de Brome, Châteaugay-Huntingdon, Eaprairie et Napierville, Missisquoi, Saint- Jean et Iberville, Richelieu.
Ontario
X,a province d’Ontario est la plus importante du Canada, et par sa population et par l’influence politique qu’elle possède dans le gouvernement fédéral. En 1831, le nombre de ses habitants n’était encore que de 236.702 ; mais, à la suite d’une période de colonisation intensive, il passait à 952.004, en 1851, ayant ainsi quadruplé en l’espace de vingt années. Depuis lors la progression s’est continuée, mais assez inégalement.
De recensement le moins favorable a été celui de 1901, où l’augmentation constatée n’a été que de 68.626 habitants, soit de 3,25 % seulement, avec un chiffre total de 2.182.947 habitants. Meilleurs ont été les recensements suivants : 1911, avec une augmentation de 344.345 habitants, soit 15. 39 % et un total de 2.527.292 habitants ; 1921, avec un accroissement de 406.370 habitants, soit 16,08 % et un total de 2.933.622.II s’en manque de 307.000 âmes pour que la province d’Ontario dont la population
était de 1.620.851 habitants en 1871, ait réussi à doubler ce nombre en cinquante ans. Il lui faudra pour cela une décade de plus.
Si, dans Ontario, la population anglaise émigre comme la population française dans le Québec, elle va, moins que celle-ci, aux États-Unis, se rendant pour une bonne part dans les provinces de l’ouest du Canada. Tandis que, dans la dernière décade, 291.447 émigrants de l’Ontario (soit les 4/5es des émigrants de la province) ont été fixer leur résidence dans l’ouest, 52.739 seulement du Québec (soit environ 1/3 des émigrants) ont exécuté le même mouvement.
D’un autre côté, si la natalité britannique est moins forte que la natalité française, il y a compensation du fait de l’immigration. Dans le Québec, il n’y a presque pas de colonisation venant du dehors. Dans Ontario, au contraire, les émigrants provenant des Iles Britanniques s’établissement en assez grand nombre chaque année. Ces diverses causes se contrebalançant, font que la progression des deux provinces types du Dominion suit une marche à peu près parallèle.
D’accroissement de la population urbaine se fait également sentir dans Ontario. La capitale de la province, Toronto, qui rivalise avec Montréal, passe de 59.000 âmes, en 1871, à 208.040 en 1901, à 376.538 en 1911, et à 521.893 en 1921.
CANADA
Si, en un demi-siècle, la province n’a pas doublé sa population, sa capitale, par contre, est devenue neuf fois plus forte. Hamilton, la seconde ville en importance, s’accroît aussi rapidement passant de 26.880 en 1871, à 52.634 en 1901, puis à 81.969 et à 114.151 dans les recensements suivants.
La capitale fédérale, Ottawa, ne vient qu’au 3e rang, progressant de 24.141, en 1871 à 59.928 en 1901, puis à 87.062 et à 107.843. London a une croissance moins rapide, passant de 18.000 en 1871 à 37.976 en 1901, puis à 46.300 et à 60.959. En vingt années, de 1901 à 1921, la population des villes (cités) s’est élevée de 21.66 % à 39,60 %.
Comme dans les autres provinces, dont il a été question précédemment, et pour les mêmes motifs, un certain nombre de districts sont en perte depuis un demi-siècle. Ce sont : Durham, Elgin Est, Haldimand, Lanark, Ontario Nord, Perth Sud, Peterborough Est, Prince-Édouard. Peut-être la liste s’allongerait-elle encore un peu, si les modifications territoriales subies par certains districts ne rendaient pas toute comparaison à peu près impossible.
Cet aperçu des vieilles provinces terminé, le peuplement rapide des provinces de l’ouest va se présenter sous un jour tout à fait différent.
Provinces de l’ouest
De toutes les provinces du Dominion, celles de l’ouest ou des prairies (Manitoba, Saskatchewan, Alberta), sont les dernières venues à l’existence, mais ce ne sont pas celles dont le développement a été le moins rapide. Bien que la plus ancienne — le Manitoba — ne date que de 1870 et que les deux autres ne soient dotées d’une organisation autonome que depuis 1905, elles ont, à elles trois, une population presque double de celle des provinces maritimes (1.950.000 contre un million d’habitants). Mais cela tient à ce que, depuis quarante ans, le flot des immigrants, venus de tous les points du monde, n’a cessé de se déverser dans les riches plaines de l’ouest, tandis qu’il se fixait beaucoup moins dans les vieilles provinces orientales. Et ce n’est là qu’un commencement, car les augures entrevoient pour l’ouest un peuplement de 100 millions d’habitants, c’est-à-dire plus de dix fois ce que renferme aujourd’hui le Canada tout entier.
Cet immense territoire faisait naguère partie du domaine de la Compagnie de la baie d’Hudson qui, se livrant uniquement au commerce très rénumérateur des fourrures, ne cherchait nullement à le peupler et s’efforcait même d’en dé-
CANADA
fendre le plus possible l’entrée, afin de se réserver une source de profits à peu près exempte de risques. Seuls les Indiens, en nombre peu élevé habitaient la plaine s’étendant à perte de vue, ainsi que les trappeurs, ne vivant que de leur chasse.
II en fut ainsi pendant plus d’un siècle. Isolés du reste du monde, à une époque où il fallait plusieurs mois pour se rendre du cœur du pays au littoral, dans une région où, non seulement il n’y avait pas de routes, mais encore où rien ne poussait en dehors de l’herbe drue qui recouvrait le sol, les trappeurs ou coureurs de bois s’allièrent peu à peu aux femmes sauvages et formèrent cette race des métis dont il existait une dizaine de mille de sujets lors de l’entrée du Manitoba dans la Confédération, en 1870. La chasse et la pêche formaient leur seule nourriture ; la tente était leur seule demeure, car l'absence presque complète de végétation arborescente rendait à peu près impossible la construction de cabanes, dans la plus grande partie du pays tout au moins.
Cet état de choses aurait pu durer longtemps encore, si la Compagnie de la baie d’Hudson 11' avait été amenée, en 1870, à renoncer à sa suzeraineté sur ce vaste territoire et à abandonner ses droits de propriété, moyennant les compensations que lui accorda le gouvernement
CH. II. — le développement des provinces 45
fédéral. Dès lors la voie était ouverte à la colonisation. Mais, peu nombreux furent les premiers pionniers pour l'ouest, car il fallait quelque chose comme trois mois de voyage pour se rendre de Montréal aux bords de la rivière Rouge, au Manitoba, et, le pays ne produisant rien il fallait tout emporter. De peuplement fut donc fort long au début.
Mais quand fut commencée la construction du grand chemin de fer interocéanique destiné à relier les territoires baignés par le Pacifique à ceux battus par les flots de l’Atlantique, le mouvement de colonisation s’intensifia peu à peu, et, à mesure que l’homme blanc pénétrait dans le pays, s’y établissait et faisait produire à cette terre vierge d’opulentes moissons, le Peau-Rouge repliait sa tente, allait établir son wigwam toujours plus loin, tandis que les innombrables troupeaux de bufïalos, dont le galop faisait trembler le sol, tombaient sous la balle impitoyable du chasseur, à tel point qu’au bout de quelques années de massacre, il fallut réunir dans un enclos les derniers survivants pour préserver la race d’une complète disparition.
■ Lorsque le chemin de fer du Pacifique Canadien, après de nombreuses vicissitudes, fut enfin achevé et inauguré (1886), des groupes de colons étaient déjà établis jusqu’au pied des
CANADA
Montagnes Rocheuses, des villes sortaient du sol, et l’une d’elles, Winnipeg, qui n’était encore que l’humble Fort-Garry en 1870, alignait 25.000 habitants en 1881. Cette ville champignon aurait sans doute continué sans arrêt sa rapide progression, si un boom formidable sur les terrains, suivi d’un krach non moins retentissant, n’avait paralysé son essor pendant près de vingt années.
Fe Manitoba se trouvant le plus rapproché du bassin du Saint-Faurent, fut le premier colonisé. Mais là, dès leur arrivée, les premiers défricheurs se heurtèrent aux métis, à peu près seuls occupants, avec les Indiens, des territoires envahis par les colons. Fes métis demandaient l’octroi régulier des terres qu’ils foulaient aux pieds et comme la réponse du gouvernement fédéral, qu’ils savaient plutôt mal influencé que bien disposé à leur égard, tardait beaucoup à venir, ils se soulevèrent sous la conduite de l’un d’eux, Fouis Riel et formèrent un gouvernement indépendant. Dans l’impossibilité d’intervenir aussitôt par les armes, en raison de la distance et de la difficulté presque insurmontable des moyens de transport, le gouvernement d’Ottawa eut recours à l’intervention de Mgr Taché, évêque de Saint-Boniface, pour aplanir le différend qui avait pris un caractère des plus aigus.
Fe grand évêque du Nord-Ouest canadien
CH. IX. — le développement des PROVINCES 47
quitta aussitôt Rome, où il assistait au concile œcuménique, pour se transporter sur les bords de la rivière Rouge, centre du mouvement, et grâce à sa haute influence sur les métis et les sauvages, parvint à mettre fin au conflit, à 1a. suite des concessions que fit le gouvernement fédéral, concessions qu’il fit d’ailleurs appuyer par les baïonnettes du général Wolseley.
Ra question des terres une fois réglée, nul obstacle n’arrêta plus le mouvement de colonisation. Res Canadiens d’abord, puis les émigrants survenant de tous les pays d’Europe, se lancèrent à la conquête du nouvel Eden. En 1901, il n’y avait encore que 419. 512 habitants dans les trois provinces des prairies, mais en 1921, on en comptait 1.956.082. Telle fut l’origine du peuplement de l’ouest canadien.
Re premier relevé de la population au Manitoba, en 1871, constate la présence de 25.228 habitants. En 1881, il y en a 62.260 ; en 1891, 152.506 ; en 1901, 255. 211 ; en 1911, après une période de peuplement intense, 461.394 et, en 1921, 610. 118.
Une seule ville, Winnipeg, la capitale de la province, a su prendre un développement rapide. Créée de toutes pièces au lendemain du soulèvement des métis de 1870, elle renferme 25.000 habitants dix ans plus tard, 42.925, en 1901 et 179.087 en 1921. Ra seconde ville en
CANADA
importance. Brandon, n’a que 15.000 habitants. Le Manitoba étant essentiellement un pays agricole, sans industrie, les agglomérations de population sont, par suite, peu nombreuses. La création de voies ferrées sur tous les points de la province a d’ailleurs facilité l’expansion de la population.
La race indienne, enclose dans des réserves qu’elle juge bien étroites par rapport aux vastes territoires qu’elle parcourait sans entraves avant l’envahissement des Blancs, ne compte que pour 10.000 âmes. Ne voyant plus d’avenir devant elle, craignant toujours d’être refoulée de plus en plus loin, elle cesse de s’accroître. Ce qui ne disparaîtra pas, se fondra peu à peu dans la masse blanche, comme ont fait lesHurons et les Iroquois de la province de Québec. Le même phénomène se reproduit dans les autres provinces des prairies.
A l'ouest du Manitoba et, comme ce dernier, sur la frontière rectiligne des États-Unis, que forme le 49e degré de latitude, se prolongent les deux provinces de Saskatchewan et d’Alberta. D’abord simples territoires, elles n’ont obtenu leur pleine autonomie administrative que du jour où elles ont été élevées au rang de provinces, en 1905, jouissant alors seulement de toutes les prérogatives que possèdent les autres provinces du Dominion.
Da Saskatchewan, qui forme la province du milieu, n’avait encore, en 1901, que 91.279 habitants. Dix ans plus tard, le flot des immigrants faisait monter ce chiffre à 492.432 et, en 1921, à 757-5IO> soit 150.000 de plus que le Manitoba, qui a cependant une plus longue existence.
De toutes les provinces du Canada, c’est la Saskatchewan qui détient le record de la rapidité du peuplement. C’est aussi la province qui compte la plus forte proportion de population rurale, celle-ci dépassant les deux tiers des habitants. Il n’y a pas de grande ville. Da plus importante, Regina, qui est aussi la capitale de la province, ne renfermait, en 1921, que 34.432 habitants; en 1901, elle n’en comptait que 2.250, et, lorsque l’auteur de ces lignes la visita en 1886, elle ne comprenait que quelques barraques. Seule du Dominion, la toute petite province de l’île du Prince-Édouard, possède un chef-lieu qui soit moins peuplé. Cette importance de la population rurale s’explique par le caractère essentiellement agricole de la province, ce qui n’implique pas pour elle une diminution de richesse et de prospérité.
La troisième et plus occidentale des provinces des prairies, l’Alberta est limitée à l’ouest par les Montagnes Rocheuses, qui la séparent de la Colombie. De nature agricole, elle aussi, elle est en même temps un pays d’élevage, et nom-
breux sont les ranchs de chevaux et de bestiaux établis jusqu’au pied des Montagnes Rocheuses Elle possède aussi des mines de charbon qui fournissent, surtout aux régions de l’ouest, le combustible dont elles ont besoin. Ainsi que la Saskatchewan, elle date, de 1905, son entrée comme province dans la confédération.
Sa population, qui n’était que de 73.022 habitants en 1901, s’élevait à 374.295 dix ans après grâce à une abondante immigration, pour atteindre 588 .484 en 1921. L,à aussi la place ne fait pas défaut sur des terres riches et fertiles et l’accroissement de la population ne peut manquer de se faire rapidement.
D’Alberta renferme deux villes importantes, Calgary et Edmonton, qui croissent l’une et l’autre avec une rapidité à peu près égale. Toutes deux se disputèrent à l’origine le privilège d’être le chef-lieu de la province. Ce fut Edmonton qui l’emporta. Calgary comptait, en 1921, 63.305 habitants et Edmonton 58.821. Chacune 11e renfermait qu’un peu plus de 4.000 âmes en 1901.
Depuis la construction du Pacifique Canadien, deux nouvelles voies ferrées transcontinentales sont venues s’ajouter aux nombreuses lignes d’embranchement créées de tous côtés ; ce sont : le Grand Tronc Pacifique et le Canadien Nord. De graves embarras financiers étant venus entraver leur fonctionnement, l’État a racheté
ces lignes qu’il exploite directement sous le nom de National Canadien. Grâce à ces multiples moyens de communication, la colonisation, qui s était d’abord localisée le long du Pacifique Canadien a pu se répandre de tous côtés et s’étendre même jusqu’à la région boréale de la rivière de la Paix. Aussi l’essor des trois provinces des prairies est-il aujourd’hui assuré. Les riches terres à céréales, qui feront du Canada central le plus puissant grenier à blé du monde, ne sont qu’en faible partie mises en valeur ; le sol n’est pas « cassé » partout dans les régions habitées. La marge de peuplement reste donc considérable.
C’est à l’extrémité occidentale du Dominion, entre les Montagnes Rocheuses et l’Océan Pacifique, qu’est située la dernière des grandes provinces du Canada : la Colombie Britannique. Ici tout change : le sol est très montagneux, les forêts sont étendues et épaisses, garnies d’arbres magnifiques, les plaines rares et le climat particulièrement doux. Aussi la nature des produits est-elle essentiellement différente. La Colombie est réputée pour ses ressources minières, ses bois, ses pêcheries et ses fruits, qui font concurrence à ceux de Californie.
Entrée dans la Confédération au moment de sa formation, la Colombie comptait 36-247 habitants au recensement de 1871. Dix ans plus tard, ce chiffre passait à 49-459, puis à 98.173, en
CANADA
1891, à 178.657 en 1901, pour atteindre 392.480 et 524.582 aux deux derniers recensements. Bien que n’exerçant pas sur les immigrants la même attraction que les provinces des prairies, la Colombie n’en a pas moins profité, pour une part appréciable, du grand courant migrateur du commencement du siècle. Sa position maritime, qui en fait le débouché naturel du Canada vers l’Extrême-Orient, y a été aussi pour beaucoup. Vancouver le terminus du chemin de fer du Pacifique sur la mer et le grand port d’embarquement pour la Chine, le Japon et l’Australie, a dû à cette situation privilégiée de prendre un développement considérable. Site boisé, couvert d’arbres de dimensions gigantesques, Vancouver ne possédait encore que des barraques, lorsque la Compagnie du Pacifique Canadien y ouvrit ses premiers chantiers de construction. En 1881, la grande cité ne figure pas encore dans les tableaux du recensement ; mais, en 1891, elle compte déjà 13.000 âmes, 26.000 en 1901, 95.000 dix ans plus tard et 117.217 en 1921. Son avenir est considérable, car elle jouera, sur le Pacifique le même rôle que Québec et Montréal sur l’Atlantique.
Vancouver n’est pas la capitale de la Colombie. Ce titre est dévolu à Victoria, autre port, mais situé dans l’île de Vancouver. Seconde ville de la province, elle renfermait 38.727 habitants en 1921.
La Colombie se ressent de sa situation géographique en face de l’Extrême-Orient, Chinois et Japonais y sont plus nombreux que dans tout le reste du Dominion et leur immigration serait encore plus élevée sans l’antipathie que leur montre la race blanche, et sans les restrictions apportées à leur établissement sur le sol canadien.
Pour clore ce tableau du peuplement du Canada, il ne reste plus à parler que du Youkon et des territoires inorganisés du grand nord. Dans ces immenses régions glacées, le pays du « Grand silence blanc », qu’à dépeint d’une façon si originale Louis-Frédéric Rouquette, où aucune culture n’est possible, l’homme ne peut vivre que du produit de la chasse et de la pêche. C’est dire combien la population y est clairsemée.
Il y eut un temps cependant où la recherche de l’or attirait les prospecteurs au Yukon. Il y avait alors de la vie dans cette région. C’était à la fin du xixe siècle, en 1897. A cette époque, la nouvelle que d’importants gisements aurifères se trouvaient enfouis sous les terres glacées de l’Alaska et du Yukon, provoque la venue d’une foule de prospecteurs. Malgré la neige et le froid, malgré l’absence de transports, malgré la difficulté incroyable de vivre, des milliers d’aventuriers se ruèrent sur le Yukon. Une petite capitale, Dawson, sortit de terre en un clin d’œil. On trouvait de l’or. On vivait largement. On se
CANADA
distrayait comme on pouvait. Dans les rares lieux de plaisir de Dawson : maisons de jeu et cafés-concerts, où les artistes, souvent improvisés, ne donnaient pas toujours satisfaction au public ; d’où bris de vaisselle et de mobilier, avec accompagnement parfois de coups de révolver. C’est ce qui explique comment on pouvait lire dans un de ces établissements cette pancarte si suggestive placée bien en vue du public : « Prière de ne pas tirer sur le pianiste ! »
Mais aujourd’hui, les placers ont à peu près cessé de « payer » et la population s’en va aussi rapidement qu’elle était venue. En 1901, époque de plein essor, on comptait 27.219 habitants au Yukon, mais ce chiffre est tombé rapidement à 8.512 en 1911 et à 4.157 en 1921.
Dans les territoires inorganisés du nord, on relève 18.481 habitants, en 1911, mais on n’en trouve plus que 7.234 en 1921. C’est une région morte pour le peuplement. De nouvelles découvertes du précieux métal pourraient seules la réveiller un peu, mais toujours à titre éphémère.