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Alors, sans tenir aucun compte des liens de famille, les malheureux Acadiens furent entassés pêle-mêle sur des navires amenés pour cette tragique expédition. Plus de 7.000 furent ainsi transportés. Ce fut ce que les Acadiens appelèrent le Grand Dérangement.
Beaucoup périrent de maladie, de misère ou de faim, soit au cours du voyage, soit sur les rivages inhospitaliers de l’Amérique anglaise, où ils furent semés au hasard, après avoir été souvent séparés, les femmes de leurs maris, les enfants de leurs parents. Ceux, fort peu nombreux, qui avaient pu échapper au guet-apens, s’enfuirent en abandonnant tout ce qu’ils possédaient et vécurent longtemps dans les bois, plus misérables que les sauvages dont ils partageaient l’existence.
Dix ans après, quand la paix fut conclue et la tourmente un peu apaisée, quelques groupes de transportés parvinrent, après plusieurs mois de voyage, à regagner péniblement l’Acadie. Ils y trouvèrent ceux qui, après la saisie de leurs terres et de leurs biens, vivaient comme ils pouvaient dans les lieux où ils avaient trouvé un refuge et qui tous ensemble, étaient environ 2.800. Ces survivants du désastre de 1755 furent la souche des Acadiens d’aujourd’hui, qui, sans le secours d’aucune immigration, sont devenus près de 200.000, en pleine possession de leurs
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droits civils et politiques et tenant, en outre une place importante dans la marche des affaires publiques dans une des trois provinces maritimes, le Nouveau-Brunswick, où ils forment le tiers de la population totale. C’est la revanche des berceaux.
Cette admirable progression des habitants de descendance et de langue françaises n’est due qu’à eux seuls, et si elle ne s’est pas fait sentir avec la même force dans les trois provinces issues de l’Acadie, cela tient à des considérations locales et non à l’abaissement de la natalité qui, partout, s’y tient à un niveau élevé.
Selon E. Rameau de Saint-Père, un de leurs historiographes les plus autorisés, les Acadiens étaient environ 8.000 en 1803. Ce chiffre monte à 12.000 en 1812, pour atteindre 32.000 en 1840 et 69.000 en 1860.
Ees recensements postérieurs à la Confédération en relèvent 87.740 en 1871, 108.605 en 1881, 139.000 en 1901 et enfin 189.700 en 1921. Ainsi se fit la renaissance de tout un peuple.
C’est dans la Nouvelle-Ecosse actuelle que se fondèrent les premiers établissements français en Acadie. Si cette province est la première des trois où s’est accomplie la prise de possession du sol, elle n’est que la seconde au point de vue du peuplement acadien, venant après le Nou-
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veau-Brunswick et avant l’île du Prince- Édouard.
Sur une population totale de 523.387 habitants, que lui donne le recensement de 1921, elle ne contient que 56.619 Acadiens, représentant un peu moins de 11 % des habitants. Il y a cinquante ans, lors du premier recensement décennal de la confédération canadienne (1871) il y avait en Nouvelle-Écosse 32.833 Acadiens, sur un ensemble de 387.800 habitants, soit plus de 11 %. Ce chiffre s’élève à 41.219 en 1881, pour redescendre (officiellement seulement) à 29.838, soit 11. 000 de moins, en 1891, par suite des fantaisies et inexactitudes du recensement Johnson (1). Puis il remonte à 45.161 en 1901, 51.746 en 1911 pour arriver au chiffre actuel. La proportion est, en quelque sorte, restée la même.
L'augmentation des Acadiens — 11.000 en vingt ans — relativement faible, n’est pas en rapport avec leur natalité. Elle est imputable aux difficultés de l’existence, les Acadiens émigrant en assez grand nombre aux États-Unis, parce
(1) Un exemple pour établir comment le recenseur fantaisiste de 1891 a supprimé 11.000 Acadiens, soit le quart d'entre eux : Eu 1881, le recensement établit la présence dans les comtés d’Halifax sud, Lunenbourg, Oueens et Shelburne de 3-654 Acadiens. En 1891, on n’en relève plus que trois dans ces mêmes comtés ! Que sont devenus les autres pour le recenseur ?
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que les bonnes terres sont rares et que la pêche — beaucoup sont échelonnés sur les côtes — ne rapporte pas assez pour nourrir leur nombreuse famille, enfin parce qu’il n’y a pas, dans le pays suffisamment d’usines et de manufactures pour leur donner du travail.
Si l’augmentation de la population acadienne est faible en Nouvelle-Écosse, elle est cependant bien supérieure à celle de la population non française — presque toute britannique. En effet l’accroissement de la population totale étant de 64.263 pour les deux périodes décennales de 1901 à 1921 et celui des Acadiens de 11.000, il en résulte que la proportion d’accroissement de ces derniers est de plus de 15 %, alors qu’ils ne représentent que 11 % de la population totale.
Ees Acadiens sont assez inégalement répartis en Nouvelle-Écosse. Ees principaux groupes se rencontrent dans les comtés de Richmond et d’Inverness, situés dans l’île du Cap Breton, et dans les comtés de Digby et Yarmouth, au sudouest de la province (1). Ces quatre comtés renferment à eux seuls 31.000 Acadiens, sur 78.371 habitants, en 1921, soit 39,50 % de la population. En 1911, on y avait relevé 30.993 Acadiens, sur 82.231 habitants. Il s’en suit que, durant cette décade, la situation des Acadiens
(1) Voir la carte page 33.
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est restée inchangée, puisqu’ils ne bénéficient que d’un accroissement de sept unités, tandis qu’il y a régression dans l’ensemble de la population, puisque celle-ci est en perte de près de 4.000 âmes.
En remontant encore à dix ans plus loin (1901) on relève dans ces mêmes comtés, 27.466 Acadiens sur 81.141 habitants. En vingt ans, les Acadiens ont donc seuls progressé (+ 3.544), alors qu’il y a recul de la population britannique ( — 2.640).
Un seul comté, celui de Richmond, possède une majorité acadienne : 6.796 sur 12.577 habitants. Mais deux autres, ceux de Digby et de Yarmouth, ont une très forte minorité d’ Acadiens : 9.727 et 9.311 sur 19.612 et 22.374 habitants. Pour Digby, un accroissement de 80 unités seulement, suffirait pour donner une majorité acadienne à ce comté.
Ce n’est point dans les comtés dits « acadiens » que se fait l’accroissement le plus important de la population de langue française. Où se produit-il donc ? Dans les comtés où se trouvent les deux grandes villes de la province, ceux d’Halifax et de Cap Breton. Dans le premier, les Acadiens passent de 4.800 à 5.995. de 1911 à 1921, et dans le second, de 4.127 à 5.526.
Dans tous les autres comtés de la province, les Acadiens ne forment que des groupes de
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peu d’importance, sauf dans le comté de Cumberland, limitrophe du Nouveau-Brunswick, où ils sont au nombre de 3.975, représentant à peine un dixième de la population totale. Ce comté doit être cependant cité pour le rapide dévelop» pement de sa population acadienne, qui a presque quadruplé en quarante ans, car les Acadiens n’étaient que 1.043 en 1881.
Un autre comté, celui de Pictou, voisin du précédent, est en non moins bonne voie de progression. Bes Acadiens, qui n’y figuraient que pour 284 unités, en 1881 et 425, en 1901, atteignent 1.555 en 1921, triplant ainsi leur nombre en vingt ans et justifiant ainsi leur fécondité habituelle.
Plus lente, mais régulière, est la progression française dans Inverness : 3.635 en 1881 et 5.166 en 1921. Uà, se trouve le gros centre isolé de Cheticamp, de 2.550 Acadiens, qui non seulement résiste à l’absorption, mais encore se développe au milieu des Écossais qui forment la grosse majorité du comté d’Inverness.
Mais les deux comtés de Cumberland et de Pictou sont des exceptions. Ueur rapide augmentation montre toutefois ce que pourraient devenir les autres comtés, si le fléau de l’émigration n’y sévissait pas. Progression lente, mais continue, telle est la caractéristique du peuplement acadien de la Nouvelle-Écosse.
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Avec le N ouv eau-Brunswick c’est une autre note qu’il faut faire entendre.
C'est au Nouveau-Brunswick que l’on rencontre la plus forte agglomération d’ Acadiens : 121.111 sur une population totale de 387.876 habitants, alors qu’on en comptait seulement 44.907 en 1871. De recensement de 1911 avait relevé 98.611 Acadiens sur 351.889 habitants et celui de 1901, 79.979 sur 331. 120. Et, en remontant à 1881, on ne se trouvait en présence que de 56.635 Acadiens sur 321.233 habitants.
De la comparaison de ces chiffres il résulte que, de 1881 à 1921, la population de langue française a progressé de 64.476 habitants, alors que la population totale ne s’augmentait que de 66.643 unités. Par suite, on est fondé à dire que les Acadiens seuls accusent un accroissement, et un accroissement notable, ayant plus que doublé leur nombre, tandis que la population d’autres origines reste à peu près stationnaire : 266.765, en 1921, contre 264.589, en 1881.
Cette constation établie, il ne faut pas être grand clerc pour entrevoir que, dans un temps qui n’est pas très éloigné — quelques décades — la population acadienne, si elle suit la même voie de progression automatique, deviendra majorité dans la province. Cette éventualité sera encore plus rapprochée, si la population anglaise, au lieu de rester stationnaire, se met à décroître —
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ce qui arrive déjà dans quelques comtés — cédant la place, comme il advient dans d’autres provinces — dans les cantons de l’est, au Québec, dans l’est de l’Ontario, par exemple — devant l’envahissement progressif de l’élément français.
Comment se fait-il que dans deux provinces à peu près semblables et comme origines et comme existence politique, les Acadiens s’accroissent beaucoup plus vite au Nouveau-Brunswick, qu’en Nouvelle-Écosse ?
Cela provient, en dehors de quelques circonstances particulières, de ce que les Acadiens de la première province sont plus groupés que ceux de la seconde, formant sur le littoral du golfe du Saint-Laurent et sur les confins de la province de Québec un bloc compact qui se tient, tandis que ce bloc n’existe pas en Nouvelle-Écosse, où les Acadiens sont répartis en plusieurs groupes séparés les uns des autres et n’ayant pas, par suite, la cohésion, la force de résistance et la puissance d’expansion de leurs compatriotes du Nouveau-Brunswick.
Cela provient aussi de ce que les cultivateurs sont plus nombreux au Nouveau-Brunswick.
L’attraction qu’exerce la propriété terrienne, retenant au sol ceux qui y sont déjà fixés, et la possibilité d’une colonisation facile pendant de nombreuses années, en raison du grand nombre de terres encore inoccupées, contribuent effica-
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cernent au développement de la population agricole.
Enfin, une raison qui découle de la précédente, c’est que le travail de la terre retenant davantage les habitants, ceux-ci trouvent plus facilement, dans cette exploitation du sol, des moyens d’existence que d’autres moins heureux, vont demander aux États-Unis.
U’ accroissement de la population acadienne au Nouveau-Brunswick se fait avec une régularité mathématique. Dans les comtés de Gloucester et de Kent, les citadelles acadiennes de la province, on comptait, en 1921, 33.051 habitants de langue française sur un total de 38.684 âmes pour le premier comté et 17.436 sur 24.376 pour le second. En 1901, le recensement donnait 22.600 Acadiens sur 27.996 habitants dans Gloucester et 16.068 sur 23.958 dans Kent. En vingt ans, les Acadiens ont donc gagné plus de 10.400 unités dans Gloucester et de 1.300 dans Kent.
Le comté de Kent offre cette particularité démarquer une diminution de population globale sur 1911. C’est la première fois que pareille aventure arrive à un comté en grande majorité acadien .Mais cette exception a ceci de particulier qu’elle ne provient pas de la diminution de la population française, au contraire. En effet, si le comté enregistre une diminution totale de 713 habitants, il y a, par contre, augmentation
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de 547 unités pour la population de langue française, ce qui fait qu’en réalité la population britannique a diminué, non pas de 713, mais de 1.260, puisqu’il faut lui enlever le gain de 547 Acadiens.
Ce sont du reste les Acadiens qui tiennent et de beaucoup, le premier rang au point de vue de la natalité dans la province. Sur une augmentation de 36.000 habitants, en 1921, les Acadiens en revendiquent 23.000. heur part proportionnelle était encore plus forte en 1911 : 18.000, sur une augmentation totale de 20.000. C’est là une démonstration saisissante de la faiblesse de la natalité britannique.
Dans les comtés dits « acadiens », où se trouve groupée la plus grande partie de la population de langue française (116.000 sur 121.000), 011 jugera, par le tableau suivant, de la marche en avant de cette population depuis 1881.
Comtés 1881 1891 1901 1911 1921
Gloucester . 15.687 18.931 22.600 27.732 33.051
Kent . 13.013 14907 16.068 17.436 17.9S3
Restigouche . . . . 2.002 2.713 4.640 8.136 14.051
Madawaska et
Victoria . 8.854 7.751 13.380 18.480 22.040
Northumberland. 2.736 3303 5506 6.818 8.264
Westmoreland . . 11.798 13.676 15.072 17.021 25.239
Totaux.... 54.090 61.281 77.266 95.623 130.634
CH. III. — le peuplement français 67
Depuis 1881, les Acadiens ont passé de 54.000 à 130.000 dans ces comtés, soit un gain de 76,000 âmes.
Comme on le voit, quatre comtés : Gloucester, Kent, Restigouclie, Madawaska-Victoria, ont une forte majorité d’ Acadiens. Un cinquième comté, Westmoreland, en possède une importante minorité. Des comtés de Gloucester et Westmoreland ont plus que doublé leur population acadienne en quarante ans. Northumberland l’a triplé. Restigouche a eu une progression encore plus rapide, ayant septuplé le nombre de ses Acadiens. Quant à Victoria-Madawaska, son accroissement ne peut être apprécié aussi exactement, par suite des modifications territoriales survenues depuis l’avant-dernier recensement. Il n’en est pas moins fort appréciable.
D’autre part il est intéressant de constater combien, dans plusieurs de ces comtés la population anglaise reste stationnaire, ou même diminue comme dans Kent. Dans ce comté la régression est aussi régulière qu’ininterrompue En voici le tableau :
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Comtés 1881 1891 1901 1911 1921
Gloucester . 5-696 5-966 5-2°7 4-93° 5-633
Kent . 9004 8.936 7.527 6.940 5.933
Restigouche .... 3.838 5-595 5-759 7-5 51 8.782
Madawaska et
Victoria . 6.107 10.466 6.692 18.480 10.898
Northumberland. 21.545 22.410 22.305 24.376 25.721
Westmoreland. . . . 24.331 27.801 25.239 27.540 32.521
Totaux.... 70.521 81.174 72.729 89.817 89.488
De 70.000 en 1881, la population anglaise est passée à 89.000 en quarante ans, soit une progression de 19.000 contre une augmentation de 76.000 Acadiens.
Ainsi, tandis que l’élément britannique cesse en quelque sorte de s’accroître, la population acadienne du Nouveau-Brunswick poursuit sa marche avec une régularité mathématique et une ampleur pleine d’espérance pour les descendants des déportés de 1755. Le coup de force du gouverneur Lawrence et de ses acolytes, n’aura fait que stimuler la renaissance acadienne, grâce à une admirable natalité. C’est la revanche pacifique des victimes sur leurs bourreaux.
Ce bel essor a eu sa répercussion dans le domaine politique. Les Acadiens ont maintenant dix des leurs au parlement provincial sur 48 députés et pour la première fois, en 1923, ils
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ont eu un premier ministre de leur race, M. Veniot. Celui-ci, élu au parlement fédéral en septembre 1926, a eu l’insigne honneur d’être le premier Acadien appelé à prendre un portefeuille dans le cabinet fédéral formé à cette époque par M. Mackenzie-King.
Dans la trinité des provinces acadiennes, l'ile du Prince-Edouard est, de beaucoup la moins favorisée. Sa population diminue depuis le commencement du siècle et le groupe acadien, d’abord résistant, a fini par suivre le mouvement. En 1881, la plus petite des provinces du Dominion comptait 108.891 habitants, dont 10.750 Acadiens. En 1891, le nombre de ses habitants s’élève péniblement à 109.078, parmi lesquels 11.847 Acadiens. Elle est alors à son apogée.
En 1901, le mouvement de régression commence : la population descend à 103.259, tandis que les Acadiens, non seulement se maintiennent mais encore continuent à progresser, atteignant 13.866. Ce fut leur point culminant. En 1911, eux aussi fléchissent et descendent à 13.117 sur une population totale de 93.728. Enfin, en 1921, les chiffres réciproques de 11.971 et de 88.615, permettent de constater le mouvement de régression générale.
Des Acadiens sont surtout groupés dans le
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comté de Prince, qui fait face au littoral français du Nouveau-Brunswick. Ils sont là 7.910, soit les deux tiers de leur nombre dans la province. Peu fortunés en général, un peu oubliés par suite de leur position insulaire et de leur éloignement, ils n’ont pas le ressort de leurs voisins continentaux, plus favorisés qu’eux à bien des points de vue. Aussi leur avenir est-il plus nébuleux, car leur développement paraît assez problématique.
Québec
L,a province de Québec a toujours été considérée comme la place-forte de l’élément français au Canada. Sous la domination française il n’y avait pas un colon établi au delà de ses limites actuelles, et elle formait alors le Canada tout entier. Après sa cession à l’Angleterre, en 1763, elle ne reçut tout d’abord de la nation conquérante que des soldats et des fonctionnaires. Mais bientôt les loyalistes, ces colons anglais qui ne voulaient pas reconnaître le gouvernement de Washington et tenaient à rester fidèles à la couronne britannique, vinrent, au nombre de quelques milliers, s’établir au Canada. Ce fut le début de la colonisation anglo-saxonne.
Pendant ce temps la population française, qui
CH. III. — le peuplement français 71
n’avait jamais connu jusque-là une ère de prospérité et de tranquillité matérielle aussi grande, se développait avec une surprenante rapidité, menaçant de submerger l’élément britannique. Celui-ci, effrayé par cette menace sans cesse grandissante, obtint qu’une politique de colonisation intense fut suivie, en stimulant et en favorisant l’immigration anglo-saxonne.
C’est alors que fut formé le projet d’établir une ligne de barrage, à l’aide de la colonisation britannique, afin d’encercler en quelque sorte l’élément français et d’empêcher son expansion en dehors de la province de Québec — alors dénommée le Bas-Canada. Ce Haut-Canada — depuis l’Ontario — fut peuplé d’éléments britanniques. On en établit aussi solidement dans la partie méridionale du Bas-Canada appelée les « cantons de l’Est », dont Sherbrooke est la ville principale.
Quel a été le résultat de cette politique ? Celle-ci n’a aucunement atteint son but. Tant que l’élément français a pu croître et se multiplier sur le terrain qu’il occupait, la barrière a subsisté ; mais le jour où son expansion s'est produite, son infiltration, lente, mais progressive, s’est faite dans les cantons de l’Est et s’est même accusée dans les comtés voisins d’Ontario. A partir de ce moment la barrière s’est mise à craquer et la rupture s’est produite sur plusieurs
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points. Devant cet envahissement, l’élément britannique a reculé peu à peu, cédant la place aux nouveaux venus, si bien qu’aujourd’hui ces cantons anglais sont devenus pour la plupart des cantons français. De mouvement continue et dans une ou deux décades les derniers cantons de l’Est auront une majorité française.
La population française du Québec n’a cessé de croître à chaque recensement. De 929.817 habitants en 1871, elle s’élève à 1.093.380, en en 1881, puis à 1.186.346 en 1891, à 1.322.115 en 1901, à 1.605.347, en 1911, pour atteindre 1.889.277 en 1921, sur un ensemble de 2.361.199 habitants soit -8o %. Il lui a fallu un demi-siècle pour doubler en nombre.
Si cette avance n’a pas été plus rapide, cela tient à l’abondante émigration qui s’est produite, soit vers les autres provinces du Canada, l’Ontario et l’ouest notamment, soit surtout vers les États-Unis. Malgré cela la population française n’a cessé de s’étendre dans la province, en refoulant peu à peu, comme on va le voir, l’élément britannique des comtés de l’est et du sud.
Au recensement de 1881, les six comtés de Brome, Huntingdon, Mississquoi, Sherbooke, Stanstead et Compton, auxquels on peut joindre les deux comtés d’Argenteuil et de Pontiac, situés dans la partie sud-ouest de la province, renfermaient une population en très grande
CANADA (races)
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majorité de langue anglaise : 78.663 contre 47.287.
L,es Canadiens-Français, d’abord peu nombreux, s’accrurent ensuite rapidement et gagnèrent la majorité dans un ou deux comtés à chaque recensement. Ce fut d’abord dans Mississquoi et dans Sherbrooke, en 1891, puis dans Compton, en 1901, dans Stanstead et dans Argenteuil, en 1911, dans Pontiac, en 1921, si bien qu’il ne reste plus à gagner (sans parler de deux quartiers anglais à Montréal) que les deux comtés de Brome et Huntingdon pour que tous les comtés du Québec possèdent une majorité de langue française, ce qui ne tardera pas, sans doute.
X,e tableau suivant permettra de suivre la marche progressive de l’élément français d’après les chiffres des recensements depuis 1881.
Comtés 1881 1891 1901 1911 1921
Brome . 4.910 4-839. 4.766 4-977 6.083
Huutiugdon .... 4 617 4 489 5-io6 5.372 5.901
Missisquoi . 8.009 9-337 9.913 10.479 11.508
Sherbrooke . 5.828 8.672 10.690 13.947 21.216
Stanstead . 4.749 6.933 8.749 10.655 14-23»
Compton . 7.706 xo.335 14.468 18.714 23.084
Argenteuil . 6.414 5.951 7.391 8.559 9.321
Pontiac . 5.054 6.663 9.402 14.270 30.037
Totaux.... 47.287 57.219 70.485 86.973 121.380
CH. III. — le PEUPLEMENT français 75
Ce tableau est la caractéristique du mouvement de peuplement français.
Depuis i88i,la population française des comtés ci-dessus s’accroît à chaque décade ; d’abord de 10.000 âmes, puis de 13.000, de 16.000 et enfin de 34.000 âmes. En même temps qu’elle s’accroît, la population britannique reste stationnaire le plus souvent, ou diminue.
Dans Brome, elle descend, de 9.804, en 1881, à 7.099, en 1921, tandis que la population française passe, dans le même laps de temps de 4.910 à 6.083. Il y a diminution constante et régulière de la première et augmentation non moins constante de la seconde.
Dans Huntingdon, l’élément anglais tombe de 9.942 à 5.959, tandis que l’élément français monte de 4.617 à 5.901, durant la même période
Dans Mississquoi, la baisse est également sensible. De 7604, la population britannique descend à 5.559, tandis que la population française s’élève de 8.009 à 11.508.
Dans Stanstead, les Canadiens- Anglais fléchissent de 10.611 à 8.877, tandis que les Canadiens- Français, sautent de 4.749 à 14.230.
Dans Compton, baisse pour les Britanniques de 11.432 à 8.773 et hausse pour les Français de 7.706 à 23.084 .
Il n’y a que Sherbrooke qui fasse exception à la baisse générale dans les cantons de l’Est.
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En effet la population anglaise y progresse de 6.284 à 9.361, augmentant ainsi de moitié en quarante ans ; mais la population française progresse encore bien davantage passant de 5.828 à 21.216, quadruplant presque dans le même laps de temps.
En 1881, il y avait dans les cantons de l’Est, 55.677 Canadiens- Anglais à côté de 35.819 Canadiens-Français. En 1921, on ne trouve plus que 45.628 Anglais, en présence de 82.022 Français. Les premiers ont donc perdu 10.000 unités, tandis que les seconds en ont gagné plus de 45.000.
Le même mouvement se fait sentir sur le front de l’Ottawa avec la même force que sur la rive droite du Saint-Laurent. Dans les comtés d’Argenteuil et de Pontiac, il y a baisse de l’élément britannique et progression sensible de l’élément français.
Ainsi, là où pénètre et s’établit en groupes nombreux le Canadien-Français, le Canadien- Anglais, qui ne se sent plus à l’aise, plie sa tente et émigre peu à peu sous d’autres cieux. Ce phénomène est constant et se reproduit avec une régularité mathématique. De là un recul dans le peuplement britannique qui 11e fait que s’accentuer à chaque recensement.
Dans le nord de la province de Québec, le Canadien-Français n’a plus en face de lui l’élé-
CH. in. — LE PEUPLEMENT FRANÇAIS
nient britannique, mais la forêt vierge, qui ne recule que lentement et après un dur labeur. C'est là que se défriche et se peuple peu à peu, depuis le commencement de ce siècle, la région de l’Abitibi. Mais, de ce côté, le Canadien n'a ni à se préoccuper, ni à se presser, car nul ne lui disputera le terrain qu’il conquiert péniblement à coups de cognée. C’est un trop rude métier pour les Anglo-Saxons.
Ontario
Si la province de Québec est considérée comme la place-forte de l’élément français au Canada, celle d’Ontario est considérée comme la citadelle de l’élément britannique. Toutes deux viennent au premier rang pour la population, le développement économique, l’influence politique. Ce sont les deux animatrices du Dominion, sans rivales de leur taille jusqu’à présent, ' mais qui, à un jour qui n’est peut-être pas très éloigné, verront les provinces de l’ouest leur disputer la prépondérance.
Il y a cependant une différence entre les deux provinces au point de vue du développement des races : c’est que celle de Québec, dans son mouvement d’expansion, déborde sur celles qui l’entourent, tandis que celle d'Ontario, non seu-
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lement ne déborde pas, mais encore est entamée sur plusieurs points par les brèches qu'y pratiquent les Canadiens-Français. Ces brèches s'élargissent à chaque recensement et, sans avoir cependant le prétention d’y dominer un jour, les Canadiens-Français pensent y devenir assez nombreux pour que l’on soit obligé de compter avec eux et qu’on leur assure l’exercice de tous les droits, au point de vue de la langue et de l’enseignement notamment, dont la constitution fédérale leur octroie la jouissance, droits que, dans la province de Québec ils reconnaissent si libéralement aux minorités, mais dont ils ne jouissent pas comme il convient dans les provinces anglaises.
Sous la domination française, ce qui constitue aujourd’hui la province d’Ontario n’était qu’un territoire sans population blanche, ne comprenant que des postes fortifiés et des postes de traite, à l’exclusion de toute colonisation, comme celle qui s’était implantée sur les rives du bas Saint-Faurent. Ce ne fut qu’après la guerre, de l’Indépendance américaine que les colons commencèrent à s’y établir et, après les guerres de la période napoléonienne, le mouvement s’intensifia. L,e peuplement était essentiellement britannique, mais quelques ilôts français avaient surgi après la cession du Canada, et résistant à toute politique d’absorption,