‹ Cinquante années de peuplementChapitre 9 sur 29 · II- — Dans les provinces de l'Ouest · texte numérisé non relu

II- — Dans les provinces de l'Ouest

Manitoba

Au moment de l’entrée du Manitoba dans la confédération, en 1870, il y avait dans cette province, en dehors des Indiens, deux catégories distinctes d’habitants : les Canadiens proprement dits et les métis. Ces derniers, qui étaient les plus nombreux, se subdivisaient eux-mêmes en deux groupes, selon leur origine : les métis français et les métis anglais. Des premiers faisaient sentir leur influence sur les bords de la rivière Rouge, berceau de la colonisation française au Manitoba. Rouis Riel, l’agitateur de 1870, qui devait finir sur l’échafaud après la rébellion de 1885, était un métis français.

Mais la supériorité numérique de l’élément français ne put se maintenir bien longtemps après 1870. Des fonctionnaires, les représentants des diverses entreprises anglaises arrivèrent

CANADA

nombreux ; les colons britanniques suivirent le mouvement, tandis que les Canadiens de la province de Québec, qui auraient dû avoir à cœur de consolider leur élément déjà solidement implanté dans la nouvelle province, ne lui donnèrent qu'une aide insuffisante, prenant le chemin des États-Unis plutôt que celui du Manitoba. Il en résulta un renversement d’influence qui ne fit que s’accentuer lorsque le chemin de fer du Pacifique, atteignant Winnipeg, commença à déverser dans la province, non seulement des Canadiens- Anglais, mais encore des étrangers venant de tous les points de l’Europe, mouvement migrateur qui n’était encore qu’à son début au Canada.

De ce jour la prédominance de l’élément français fut irrémédiablement perdue. Mais il s’était formé sur les bords de la rivière Rouge, autour de Saint-Boniface, le centre français par excellence dans le comté de Provencher, un noyau solide de colons français, et ce noyau a, non seulement résisté à toutes les tentatives d’absorption, mais encore a réussi à s’étendre et à s’implanter sur divers points, trop séparés cependant les uns des autres, au sud et au centre du Manitoba.

Si les Canadiens-Français de la province de Québec avaient mieux compris l’intérêt supérieur de leur race, ils auraient, dès le début.

CH. IV. — DANS LES PROVINCES DE l’OUESI' 91

dirigé sur le Manitoba, une partie tout au moins du courant migrateur qui les poussait vers les États-Unis. Us auraient ainsi apporté à leurs compatriotes un appui précieux et leur auraient assuré, sinon la prédominance, tout au moins une situation tellement forte, qu’il aurait fallu compter avec eux pour le règlement de toutes les questions politiques et économiques. Au lieu des 40.000 Canadiens-Français fixés actuellement au Manitoba, de quel poids n’auraient pas pesé sur les destinées du pays la présence de 200 à 300.000 d’entre eux. Implantés solidement au coeur du Dominion, ils auraient, de cette position stratégique, pratiqué un sérieux essaimage, qui ne s’est fait que par bribes et par morceaux, au hasard, sans plan établi à l’avance.

On n’a pas suffisamment saisi à Québec, même encore aujourd’hui, l’intérêt majeur qu’il y avait pour les Canadiens-Français à ne pas rester renfermés dans leur province. On ne s’est pas assez demandé quel rôle jouerait dans la confédération la seule province française du Dominion, le jour où toutes les provinces de l’ouest, arrivées à leur plein développement, ayant une population en majorité britannique non seulement égale, mais encore supérieure à celles de l’est, feraient passer, dans le parlement fédéral, la majorité numérique de l’est à l’ouest. Quelle figure ferait alors la province de Québec,

CANADA

avec son chiffre immuable — de par la constitution — de 65 députés, en face du nombre sans cesse grandissant, en même temps que la population, des députés des provinces occidentales ?

Pour n’avoir pas été envisagé d’assez loin, ce grave problème aura nui sérieusement au maintient de l’équilibre parlementaire et politique entre les deux races, que l’histoire, la géographie, la nature obligent à naviguer de conserve dans les parages parfois embrumés de l’Amérique septentrionale.

Heureusement, pour les Canadiens-Français, que les semis de colons faits à toute volée et au petit bonheur dans les grandes plaines du centre canadien ont pris racine solidement et ont résisté aux orages qui les menaçaient et les menacent encore aujourd’hui. Une puissante natalité, complétant une insuffisante immigration, leur a permis de consolider leur position. Ue jour où les petits centres, isolés et dispersés de tous côtés, auront pu, pour quelques-uns du moins, réduire à néant les intervalles qui les séparent et se souder les uns aux autres, ce jour-là il se sera créé des groupes compacts et solides que rien ne pourra entamer.

C’est ce qui existe sur les bords de la rivière Rouge, au Manitoba, dans la région de Gravelbourg, en Saskatchewan et dans celle de Saint- Paul des Métis, en Alberta. L’étude de ce peu-

Page 1