‹ Cinquante ans dans l'église romaineChapitre 13 sur 20 · XVII. Mon vicariat à St-Charles, Rivière Boyer · texte numérisé non relu

XVII. Mon vicariat à St-Charles, Rivière Boyer

Le 24 septembre 1833, M. l’abbé Cazeault, secrétaire du diocèse de Montréal, me remettait la lettre officielle qui me nommait vicaire de M. l’abbé Perras, archi-prêtre, curé de St-Charles, Rivière Boyer.

Rien ne pouvait m’être plus agréable que cette nouvelle ; aussi me mis-je bientôt en route pour aller occuper le poste que mes supérieurs venaient de m’assigner.

La belle paroisse de St-Charles est située à environ vingt milles au sud-ouest de Québec; elle est traversée, dans toute sa longueur du nord au sud, par une jolie rivière, sur les bords de laquelle sont bâties les maisons des fermiers. Ces maisons étaient presque toutes blanchies à la chaux, et elles avaient un air de propreté et d'aisance qui faisait plaisir à voir. La hache, qui a partout si stupidement détruit les belles forêts du Canada, n'y avait pas encore accompli son œuvre de vandalisme ; et les magnifiques bocages d’érables que l’on voyait sur presque toutes les terres, témoignaient de l’intelligence et du bon goût des cultivateurs. Rien de plus gracieux que le coup d’œil que m’offrit cette paroisse lorsque j’y arrivai pour la première fois.

J’avais souvent entendu dire que M. Perras était l’un des prêtres les plus savants et les plus vénérables du Canada. J’avais même appris que plusieurs gouverneurs de Québec lui avaient confié l’éducation française de leurs enfants. Il était absent lorsque j’arrivai à son presbytère; mais sa sœur m’attendait, et me reçut avec la plus grande' politesse. C’était une demoiselle d’environ cinquante-cinq ans; mais le poids de ses nombreuses années n’avait presque rien ôté aux charmes de sa jeunesse. Après les premiers compliments de réception, elle me montra ma chambre d’étude, qui conduisait à ma chambre à coucher. Elles étaient, l’une et l’autre, embaumées du parfum de deux magnifiques bouquets de fleurs, sur l’un desquels se trouvait écrit: Bienvenue à l'ange que le Seigneur nous envoie comme son messager. Tout ce qui pouvait m’être agréable et utile avait été réuni dans ces deux chambres. Après en avoir admiré la propreté et le confort, je tombai à genoux pour remercier le bon Dieu et la sainte Vierge de

m’avoir donné une pareille demeure. Dix minutes plus tard je retournai au salon, où je trouvai Mlle Perras, qui m’y attendait pour m’offrir le verre de vin et le pain de savoie d’usage alors en pareilles circonstances. Ce fut là que j’appris qu’elle avait connu ma mère avant son mariage, et qu’elle avait passé avec elle plusieurs jours agréables. Elle ne pouvait assurément pas me causer de plus grand plaisir qu’en me parlant de ma mère.

Cette bonne demoiselle ne m’avait pas entretenu dix minutes, que M. le curé rentrait. Je me levai pour le saluer. Impossible de dire l’émotion qui s’empara alors de moi. Les Israélites ne furent pas nlus frappés de respect à la vue de Moïse lorsqu’il descendit du Sinaï que je ne le fus moi-même la première fois que je vis cet homme vénérable.

M. Perras pouvait alors avoir soixante-cinq ans. Sa taille tenait du géant; et jamais général d’armée, jamais roi peut-être, ne porta sa tête avec plus de dignité que ce prêtre. Mais la douceur remarquable de ses beaux yeux bleus tempérait ce qu’il pouvait y avoir de trop imposant dans la noblesse de son maintien. Sa chevelure blonde commençait à blanchir: on aurait dit qu’elle était tressée de fils d or et d argent, pour embellir et couronner sa vénérable tête.

Lorsqu’il me tendit la main, avec une expression de bonté impossible à décrire, je me sentis tellement saisi par le respect que j’éprouvais pour lui, et, en même temps, par la solennité de ma position, que, sans aucune préméditation de ma part, je me jetai à genoux et lui dis : « M. Perras, le bon Dieu veut que vous soyez mon père et mon guide : c est vous qui allez diriger mes premiers pas dans la carrière du sacerdoce; veuillez me bénir et prier pour que je sois un bon prêtre, comme vous. »

Cet acte si inattendu et si inusité toucha tellement le cœur du bon vieillard, qu’il resta quelques moments sans pouvoir dire un mot. Se penchant ensuite vers moi avec le plus gracieux sourire, il me souleva dans ses bras et me pressa sur son cœur, en me disant avec la plus vive émotion: ce Oui, que le bon Dieu vous bénisse, mon cher abbé ; et que le Seigneur soit béni lui-même pour vous avoir envoyé m’aider à porter, dans ma vieillesse, le poids du saint ministère. »

Après une demi-heure de la plus intéressante conversation, il me montra sa grande bibliothèque, qui était remplie des livres les mieux choisis parmi ceux que le prêtre a le droit de lire; et il eut la bonté de la mettre à ma disposition.

Le lendemain matin, après le déjeûner, il me présenta une grande feuille de papier, au haut de laquelle étaient écrits en grosses lettres les mots latins :

Orclo Ducit at Deum.

C’était le règlement de vie qu’il s’était imposé, pour si bien remplir toutes les heures de la journée qu’aucune ne pût être donnée à l’oisiveté ou à aucun passe-temps inutile.

— Auriez-vous la bonté de lire cet écrit et de me dire ce que vous en pensez, me dit-il. Ma fidélité à suivre ce règlement a été pour moi une source de bénédictions. Je serais heureux si mon jeune coadjuteur voulait marcher avec moi dans le sentier tracé par ce règlement de vie sacerdotale.

Je le lus avec attention, et je le lui remis en disant: «Rien ne peut m’être plus agréable et plus salutaire que de suivre, avec la grâce de Dieu, ce règlement de vie. » Le voici :

p— Lever . 51/» heures matin

2°— Prière et méditation . 6 h. à 6Va h. „

3°— Sainte messe, confessions et bréviaire 6V2 h. — 8 h. „

4°— Déjeûner . • 8 heures „

5°— Visite des malades et lecture de la

Vie des Saints . 8% h.— 10 h. „

6° — Etudes d’ouvrages de philosophie,

d’histoire ou de théologie . . . . 10 h. — 12 h. midi

7°— Dîner . 12 h.— 12V2 ap.midi

8“ — Récréation et Conversation . . . 12 V2 à P/2 h. „

9°— Récitation des vêpres et complies . IV2 — 2 h. „

10° — Etudes théologiques, historiques et

philosophiques . . 2 h.— 4 h. „

11* — Visite du Saint-Sacrement et lecture

de l’Immitation de Jésus-Christ . . 4 h.— 4V2 h. „

12°— Confessions, visite des malades . . 41/*— 6 h. „

13* — Souper . . 6 h.— 6V2 h- »

14° — Récréation . 6V2— 8 h. „

15°— Chapelet, lecture de la Sainte Bible

et prière . 8 h. — 9 h. „

16°— Coucher . 9 heures „

Tel est le régime de vie que je suivais chez le

vénérable curé Perras : les jeudis seuls faisaient exception à cette règle ; car ce jour-là était invariablement consacré à visiter quelques-uns des curés du voisinage, ou à les recevoir. Cette règle était aussi mise de côté le dimanche, que la célébration des offices et les confessions occupaient en entier.

Les conversations de M. Perras étaient, en général, très intéressantes et très instructives. Jamais je ne l’ai entendu parler de choses frivoles et inconvenantes, comme en ont l’habitude la généralité des prêtres de Rome. Il avait connu personnellefhent presqua tous les prêtres et les évêques des cinquante dernières années ; aussi son excellente mémoire étaitelle remplie d’anecdotes intéressantes et piquantes sur l’histoire de l’Église du Canada depuis la conquête.

J’aurais à écrire plusieurs gros volumes, si je voulais reproduire tout ce que j’ai appris touchant le clergé catholique-romain de ce continent, pendant que j’étais chez M. Perras. Je ne raconterai que deux ou trois des faits les plus frappants de cette longue histoire.

Deux ans avant mon arrivée à St-Charles, M. Lajuste, mon prédécesseur, s’était enfui avec une de ses jolies pénitentes. Mais cette jeune personne, après quelques mois d’une vie de scandale avec ce prêtre, était revenue se jeter aux pieds de ses parents et leur avait demandé pardon. Pendant que cela se passait à St-Charles, un prêtre d’une paroisse voisine, St-Idenry, commettait, avec une de ses pénitentes, un crime qui, sans avoir eu un aussi grand ■éclat, n’en était pas moins honteux et déplorable.

Ces deux faits scandaleux qui arrivaient à mon oreille presque en même temps, me désolèrent singulièrement. Durant plus d’une semaine j’eus honte de me montrer en public, et je regrettais presque d’être prêtre. J’en perdis l’appétit et le sommeil. Je me trouvais mal à l’aise même avec M. Perras, et ses conversations n’avaient plus pour moi le charme accoutumé.

— Êtes-vous malade, mon jeune ami? me dit-il, un jour.

— Non, monsieur, lui répondis-je, mais je suis triste.

— Pourrais-je savoir la cause de votre chagrin? me demanda-t-il avec bonté. Vous sembliez si heureux chez moi, avant cette semaine ! Dites-moi franchement le sujet de votre peine. Je suis vieux : j ai appris, sur la route de la vie, plus d’un remède pour l’esprit comme pour le corps. Ouvrez- moi votre cœur : ne me cachez rien ; et je me fais fort de

dissiper bientôt le sombre nuage qui couvre votre horizon.

— Les deux déplorables scandales donnés, coup sur coup, par des prêtres, lui répondis -je, sont l’unique cause de ma tristesse. L’un de ces prêtres me semblait si vénérable, et j’avais tant de confiance dans l’autre, que la nouvelle de leur chute m’a frappé comme d’un coup de foudre. Bien que j’eusse entendu, au collège, circuler certains bruits de cette nature touchant plus d’un prêtre, je ne m’étais cependant jamais douté qu’un si grand nombre d’entre eux menât une vie si dépravée. Non! je n’aurais jamais cru, avant de le voir de mes propres yeux, que le nombre des mauvais prêtres fût si grand ! Qui parmi nous pourrait espérer de marcher droit dans les sentiers de l’honneur et de la vertu, lorsque l’on voit tomber, à ses côtés, dans la boue et l’opprobre, des hommes qui semblaient si forts? Que va donc devenir notre sainte Église au Canada, et dans le monde entier, si ceux de ses prêtres qui nous paraissent les plus saints ont si peu de respect pour eux-mêmes, et perdent si aisément la crainte de Dieu?

— Mon jeune, mais bien cher ami! me répondit M Perras, notre Église est sainte et infaillible : les portes de l’enfer ne prévaudront jamais contre elle. Mais cette assurance de sainteté et d’infaillibilité n’est pas fondée sur la vertu et les mérites d’aucun homme : la sainteté ou la perversité personnelle des prêtres n’a rien à faire avec l’infaillibilité et la sainteté de l’Église. Cette assurance repose sur une base bien plus solide, qui est la parole de Jésus-Christ même. Cette infaillibilité n’est pas promise, non plus, à aucun individu en particulier, qu’il soit pape ou non, comme l’affirment quelques théologiens ul-

tramontains : elle n’est promise qu’à l’Église universelle. L’infaillibilité et la sainteté qui constituent un des traits distinctifs du caractère de notre Église, sont l’effet d’un miracle perpétuel. C’est parce que le Fils de Dieu la soutient de sa main toute puissante qu’elle ne peut périr ni être détruite par les scandales que malheureusement un grand nombre de prêtres donnent en spectacle au monde. Je dirai plus: ces prévarications déplorables sont une des preuves les plus puissantes de l’infaillibilité de l’Église; car si elle n’était pas constamment soutenue par Jésus-Christ même, il est impossible qu’elle eût pu subsister jusqu’à ce jour: elle aurait depuis longtemps péri dans le déluge d’iniquités dont les mauvais prêtres couvrent la terre. Il en est de l’Église comme de l’arche de Noé, qui montait vers le ciel à mesure que les eaux tombaient plus abondamment sur le monde. Par un privilège admirab'e, ces torrents d’eau, qui auraient dû engloutir l’arche, ne faisaient que la rapprocher des deux. Que ce qui vient de se passer n’affaiblisse donc pas votre respect pour l’Eglise, et votre confiance dans les promesses de perpétuité et d’infaillibilité qu’elle tient de Jésus- Christ même.

Bien plus, je dois vous dire qu’au lieu de s’affaiblir à la vue de scandales donnés par tant de prêtres, votre zèle pour le soutien et l’honneur de l’Église ne devrait que s’accroître. De même qu’un noble et vaillant soldat qui voit le porte-étendard tomber sur le champ de bataille, loin de se décourager et de s’enfuir, ne combat qu’avec plus d’intrépidité et d’héroïsme, pour relever et sauver le drapeau : ainsi, sur le terrible champ de bataille où nous combattons tous, vous verrez plus d’un de nos porte-étendard tomber et péiir dans la mêlée; mais

au lieu de vous laisser abattre à cette vue, ne prenez conseil que de votre foi en notre Seigneur Jésus- Christ, et relevez vaillamment le drapeau qui est là gisant dans la boue. Levez bravement et portez haut ce drapeau, jusqu’à ce que Dieu vous donne la victoire !

Me voici bien près du terme de ma carrière ; j’ai été témoin de scandales de la part des prêtres qui m’environnaient en comparaison desquels ce qui vous afflige tant n’est que pure bagatelle ; mais, Dieu merci, ma foi en la perpétuité et l’infaillibilité de l’Église n’a fait que se raffermir.

Afin de mieux vous préparer pour le combat et vous empêcher d’être surpris et trop peiné par les scandales dont vous devez être encore le triste témoin, je crois qu’il est de mon devoir de vous communiquer une révélation que je tiens de feu Monseigneur Plessis. Je n’ai jamais encore osé parler de ce lamentable fait à personne ; mais l’intérêt que je vous porte et la confiance que j’ai en votre discrétion et en votre sagesse m’enhardissent à vous en faire part. Ce que j’ai à vous dire est confidentiel, et doit rester entre vous et moi. Surtout il ne faudrait pas en parler devant nos laïques; car cela leur ferait perdre entièrement la confiance qu’ils ont dans le clergé : confiance sans laquelle on ne pourrait absolument rien faire avec eux.

Je vous ai déjà dit que j’étais l’ami intime et confidentiel de Monseigneur Plessis. Notre intimité datait des jours de notre jeunesse, que nous avions en partie passée ensemble au même collège. Tous les étés, lorsqu’il avait terminé ses trois mois de visites épiscopales, il ne manquait jamais de venir passer avec moi quelques jours de repos dans ce lieu solitaire. Il occupait les deux chambres que vous

avez ; et il m’a souvent répété que les plus beaux jours de sa vie étaient ceux qu’il avait passés dans cette retraite.

Un jour, il arriva de sa visite épiscopale plus accablé que jamais, au point que lorsque je me trouvai seul avec lui, dans cette chambre, et que je l’eus regardé avec plus d’attention, je fus presque épouvanté par l’expression de souffrance morale que j’aperçus sur sa figure. Non seulement il avait complètement perdu sa gaieté et son amabilité ordinaires, mais il était sombre et taciturne à faire peur. Pour la première fois de ma vie, je me sentis mal à l’aise en sa présence. Mais comme il était tard, je supposai que le changement que je remarquais en lui n’était dû qu’à la fatigue du voyage, et j’espérais que le repos de la nuit lui redonnerait les qualités sociales qui en faisaient le plus aimable des hommes.

J’étais moi -même accablé de fatigue: j’avais fait plus de trente milles, ce jour-là, pour aller le recevoir à St-Thomas. La chaleur avait été excessive, les chemins étaient affreux, et la poussière nous avait aveuglés sur toute la route. J’avais aussi besoin de repos; et je ne fus pas plutôt couché que je m’endormis profondément. Je ne m’éveillai que vers une heure du matin, sous le coup d’un bruit étrange, qui venait évidemment de la chambre de l’évêque. J’écoutai attentivement, et je fus saisi d’une inquiétude inexprimable lorsque des sanglots et des soupirs déchirants vinrent frapper mon oreille. Je courus à la chambre de l’évêque et je frappai à la porte, en disant : « Monseigneur ! que signifient ces soupirs et ces sanglots que j’entends ? Veuillez m’ouvrir la porte. »

Evidemment le pauvre évêque ne s’était pas douté que ses soupirs pussent être entendus de si loin, et il chercha à me les cacher. Pour me donner le change, il répondit : « Des sanglots ! des soupirs! Que veux-tu dire, mon cher Ferras? Va donc te reposer: tu en as besoin! Ne te trouble pas davantage à mon sujet: je suis bien....»

Il refusa absolument de m’ouvrir la porte de sa chambre. Gomme de raison, il me fut impossible de fermer l’œil le reste de la nuit. Après m’être retiré, il me fut facile de comprendre que l’évêque faisait des efforts surhumains pour étouffer ses soupirs; mais, malgré tous ses efforts, ils arrivaient jusqu’à moi. Le lendemain matin ses yeux étaient rougis par les larmes qu’il avait versées, et sa figure était pâle et défaite. Après le déjeûner, je lui dis : «Monseigneur, la nuit dernière a été une nuit de désolation pour Votre Grandeur : vous ne pouvez me le cacher. Au nom de Dieu, et au nom de l’amitié qui nous unit depuis tant d’années, je vous conjure de me dire la cause de votre chagrin. Le poids de cette douteur disparaîtra ou sera diminué au moment où vous m’accorderez le privilège de la partager avec vous » L’évêque me répondit: «Tu as raison de penser que je suis sous le poids d’une immense douleur; mais la cause en est d’une telle nature, que je ne puis la dévoiler à personne, pas même à toi, mon meilleur ami. Ce n’est qu’aux pieds de Jésus et de sa sainte Mère que je puis aller chercher des consolations. Si Dieu ne me secourt pas promptement, je sens que je ne puis vivre longtemps avec la peine qui m’accable. Mais j’emporterai dans la tombe le terrible secret qui me tue. »

En vain, j’essayai à plusieurs reprises de lui arracher ce secret, dans l’espoir d’en diminuer le

poids: tout fut inutile. A la fin, je crus que le respect que je lui devais me commandait de le laisser tranquille et seul ; souvent la solitude a servi de remède et a été comme un baume pour calmer les plus profondes douleurs.

Une fois laissé à lui-même, je m’aperçus qu’il se retirait dans -sa chambre à coucher plus tôt que de coutume. Quant à moi, le sommeil était hors de question : je ne pouvais fermer l’œil pendant que mon évêque se débattait dans les étreintes de cette terrible agonie ! Sa désolation m’avait paru si grande et ses larmes si amères, lorsqu’il m’avait dit bonne nuit, que je craignis même de le trouver mort, le lendemain, étouffé par les sanglots.

Je fis donc garde dans le salon, et je me plaçai de manière à suivre tous ses mouvements, à ne perdre aucun de ses soupirs. Cette nuit-là a été la plus longue et la plus noire de ma vie. Bien que mon malheureux et vénérable ami fit de constants efforts pour étouffer ses gémissements, je les entendis pourtant pendant toute cette affreuse nuit. Mais, quelque grande que fût la douleur de ce vénérable prélat, la mienne ne l’était pas moins.

Ce fut dans le paroxisme de cette douleur que je pris l’étrange résolution que je vais vous dire. Au moment où l’évêque sortait le lendemain matin de sa chambre pour me saluer :

— Monseigneur, lui dis-je, je m’étais flatté jusqu’à ce jour que vous m’honoriez de votre amitié ; mais je m’aperçois que je me suis trompé. Vous ne me considérez pas comme votre ami. Un véritable ami n’a pas de secret pour son ami ; car à quoi Servirait l’amitié si elle ne nous était pas donnée par Dieu même pour nous aider mutuellement à porter notre fardeau? Tant qu’il m’a été possible de croire

que vous m’honoriez de votre confiance et de votre amitié, je me suis trouvé fier et heureux de vous donner l’hospitalité. Mais votre présence dans ma maison, aujourd’hui, permettez-moi de vous le dire sans manquer au respect que je vous dois, n’excite plus en moi les mêmes sentiments. En outre, il est bien probable que la peine qui vous accable va vous tuer, et même bientôt, comme vous devez vous en douter, si vous refusez de la diminuer en la partageant avec un ami.

Je vous confesse donc ingénument que je ne puis consentir à vous voir mourir subitement dans ma demeure. Je ne veux pas, non plus, m’exposer aux humiliations et aux tracasseries d’une enquête de la part du coroner et du jury, sur le cadavre d’une personne aussi éminente que Votre Grandeur.

Je n’ai pas besoin de vous le dire, Monseigneur, votre mort subite, chez moi, serait suivie de conséquences trop pénibles et trop graves pour que je puisse me résoudre à m’y exposer. Veuillez donc, Monseigneur, ne pas vous offenser, si j’ose vous dire que le plus tôt vous vous serez cherché ailleurs l’hospitalité que j’ai toujours été- heureux de vous offrir, le mieux ce sera pour Votre Grandeur et pour moi.

Ces paroles frappèrent l’évêque comme un coup de foudre, et elles semblèrent le réveiller comme d’un profond sommeil. Ses yeux rougis et baignés de larmes se fixèrent sur moi avec une expression de douleur qui me perça le cœur. Il laissa échapper un profond soupir, et me dit:

— Tu as raison, Perras : je n’aurais jamais dû avoir de secret pour un ami comme toi , avec qui je suis lié depuis plus d’un demi-siècle. Mais tu es le seul homme au monde à qui je puisse confier un

si affreux mystère. Nul doute que ton cœur de prêtre ne soit aussi brisé que le mien par ce que je vais te révéler; mais, avant de te faire le dépositaire de cet épouvantable secret, j'ai besoin de prier avec toi.

Nous nous jetâmes à genoux et nous récitâmes le chapelet, pour demander le secours et la protection de la sainte Vierge; puis nous répétâmes le psaume Miserere Mei, pour nous humilier sous la main de Dieu.

Alors l’évêque, s’asseyant sur ce sofa, me dit: — 11 n’y a qu’un homme au monde a qui je puisse révéler ce que tu vas entendre ; car tu es le seul sur la discrétion duquel je puisse compter pour que mes paroles restent à jamais ensevelies ici entre Dieu et nous deux; comme tu es également le seul homme sur la sagesse duquel je puisse me reposer pour obtenir les forces et les lumières qui me manquent en ce moment.

Tu sais que je viens de finir la visite de mon immense diocèse de Québec. Ce travail m’a coûté plusieurs années de fatigues; mais il m’était nécessaire d’endurer toutes ces choses afin d’avoir une juste idée de l’état de l’Église que Dieu m’a, confiée. Je ne te parlerai pas du peuple canadien; car, à quelques exceptions près, je l’ai trouvé plein de foi et de bonne volonté. Mais les curés! les curés!! Ah ! grand Dieu ! vais-je te le dire ? Oh ! mon cher Ferras! j’en mourrais de joie, si le Ciel me faisait connaître que je me trompe! Mais hélas! ce que je vais te dire n’est que trop vrai !

Cachant alors sa figure dans ses deux mains, pour me dérober les larmes qui inondaient ses joues, il s'écria, avec une exclamation de douleur impossible à redire : — Les curés ! à l’exception de toi et de trois autres, les curés sont tous des incrédules et des

athées! Grand Dieu! que va devenir l’Église entre les mains de tels misérables?

A peine ces paroles étaient-elles tombées de ses lèvres, qu’il cacha de nouveau son visage dans ses mains, en donnant un libre cours à ses soupirs et à ses larmes.

Plus d’une heure s’écoula avant que nous puissions échanger une seule parole. J’étais comme pétrifié, ou plutôt j’étais à moitié mort de honte et de douleur. D’abord, je regrettai d’avoir forcé l’évêque à me révéler un fait, aussi déplorable et aussi humiliant. Mais bientôt, semblable à un homme qui vient de tomber au fond d’un abîme, et qui ne prend conseil que de son désespoir pour en sortir, je sentis que c’était l’heure d’employer toutes les ressources de la foi, de la science et de la logique pour ne pas succomber au découragement qu’un pareil fait était de nature à produire en nous. Donc, après une heure de silence que je passai, dans le jardin avec l’évêque, à réfléchir profondément sur ce qui venait de m’être rélévé, je lui dis :

— Monseigneur, assurément rien n’est plus de nature à m’afll ger que ce que vous m’avez appris. Mais, après tout, permettez-moi de vous dire qu’un homme de votre intelligence et de votre position ne doit pas se laisser abattre.

Quelque grands que soient les maux qui vous désolent, l’Église a vu des maux plus grands sans en être ébranlée. Rappelez-vous l’histoire de l’Église depuis le septième jusqu’au quinzième siècles, et vous verrez que cette épouse sans tache de Jésus-Christ, a passé à travers des épreuves bien plus formidables que celles que vous m’avez révélées, sans avoir rien perdu de sa force, de sa beauté et de sa vie. Sans doute, les saints de ce temps -là gémissaient aussi

sur les malheurs et les scandales de leur époque; mais ils ne s’en laissaient pas accabler comme vous le faites.

Prenant alors l’évêque par la main, je le conduisis à ma bibliothèque et lui présentai l’histoire de l’Église par le cardinal Fleury. Je lui montrai les noms des papes dont les crimes privés et publics prouvent à l’évidence qu’ils étaient des impies et des athées. Je lui lus la vie de Borgia (Alexandre VI) et d’une douzaine d’autres papes qui seraient assurément aujourd’hui condamnés à être pendus par la main du bourreau de Québec, s’ils vivaient dans cette ville, et s’ils osaient y commettre seulement la moitié des horribles forfaits et des excès de débauche, de meurtres, d’assassinats, d’adultères et cle brigandage dont ils se sont rendus coupables à Rome, à Avignon, à Naples, partout en un mot où ils ont régné. Je lui montrai, dans les pages de cette histoire, que la plupart des prêtres et des évêques de ces sept siècles ne valaient pas mieux que les papes, et qu’ils ne pouvaient être que des incrédules et des athées, si on les juge, comme on est en droit de le faire, par leurs œuvres. Il me fut facile de lui prouver que les prêtres incrédules et athées du Canada étaient des anges de piété, de modestie, de pureté, d’honneur et de religion, comparés à un Borgia, par exemple, qui vécut publiquement avec sa propre fille comme si elle eût été son épouse légitime, et qui en eut un enfant !

L’évêque m’avoua que plusieurs des papes (Jean, Alexandre, Étienne, Grégoire, Léon, etc.) étaient descendus bien plus bas que ses plus méchants prêtres dans l’abîme de toutes les iniquités.

Nous passâmes cinq ou six heures à examiner cette question, non seulement dans l’histoire de l’Église

par le cardinal Fleury, mais encore dans les annales de l’Église par le cardinal Baronius. Il fut obligé de reconnaître que ses curés, quoique incrédules et athées pour la plupart, avaient beaucoup plus de respect pour eux-mêmes et pour la religion, qu’un grand nombre des papes, des évêques et des prêtres qui ont gouverné l’Église pendant plus de sept siècles.

La conséquence que je tirai de cette étude fut que, puisque notre sainte Eglise n’avait pas même été ébranlée en Europe, par ces horribles scandales, elle ne serait pas plus atteinte dans sa sainteté et son existence par la conduite des prêtres athées qui la servent au Canada.

L’évêque avoua que ma conclusion était juste et logique. Il me remercia du bien que je lui avais ‘'ait en dissipant les sombres pensées de désespoir qui l’avaient accablé au sujet de l’avenir de notre chère Église au Canada. Et pendant le reste de la ournée il me parut presque aussi aimable et aussi calme qu’avant la tempête qui avait passé sur son âme.

A présent, mon jeune et bien cher ami, vous a’ignorez pas que le Canada n’a jamais donné à l’Église d’enfant plus grand, par le cœur, l’intelligence et ,a piété, que feu Monseigneur Plessis, évêque de Québec. Vous vous ferez donc un devoir et un bonheur d’accepter les conclusions que la raison, l’histoire et la logique offrirent à cet homme vénérable pour calmer et dissiper ses inquiétudes sur l’avenir de l’Eglise.

Lorsque le démon viendra de nouveau jeter le trouble dans votre âme par les scandales dont vous serez témoin parmi les prêtres, rappelez-vous, par exemple, Étienne III (768), qui, après avoir obtenu l’avantage sur Constantin, son compétiteur à la papauté, lui fit arracher la langue et les yeux. Rap-

pelez-vous cet autre pape, Étienne VI, qui, pour se venger de son prédécesseur Formosa, fit exhumer et traîner son cadavre devant des juges et l’accusa d’une foule de crimes horribles, qu’il fit prouver par une multitude de témoins. Il fit ensuite condamner le pape mort à avoir la tête tranchée et à être traîné dans la boue des rues de Rome; ensuite il le fit jeter dans le Tibre.

Oui, lorsque par le moyen des confessions que vous entendrez, ou par la rumeur publique, vous apprendrez que des prêtres se sont rendus coupables de quelque grand crime, et que votre foi sera en danger d’en être ébranlée, rappelez-vous que plus de douze papes ont été élevés à cette haute et sublime dignité par l’influence des prostituées que leurs richesses rendaient toutes-puissantes et avec qui ces papes menaient publiquement une vie de débauches et de scandales. Pensez encore à Benoit IX, bâtard d’un pape, et qui fut lui-même consacré pape à l'âge de douze ans, par l’influence de sa mère, prostituée publique de Rome! Mais il ne régna pas longtemps : ses débauches étaient tellement horribles, que le peuple et le clergé de Rome se soulevèrent contre lui et le déposèrent, pour mettre à sa place un pape qui ne valait guère mieux.

Eli bien! si notre sainte Église a été capable de traverser de pareilles crises sans périr, ne devonsnous pas en conclure que c’est parce que Jésus-Christ est son pilote, et qu’elle devint infaillible le jour où le Christ la fonda sur saint Pierre : Tu es Petrus , et super hune Petram edificabo Ecclesiam meam ?

Oh ! mon Dieu ! dois-je déclarer à ma honte quelles étaient mes pensées pendant ce long discours que m adressa M. Perras? Oui, je vais à ma confusion dire la vérité, afin que vous en soyez éternellement glorifié !

Pendant que ce prêtre déroulait devant mes veux les effroyables crimes de tant de papes, pour raffermir ma foi chancelante, une voix mystérieuse, la voix de mon Sauveur, me disait au fond de l’àme :

« Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits : un mauvais arbre ne peut pas porter de bons fruits. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. Vous les reconnaîtrez! a leurs fruits.

Malgré moi, j’entendais la voix de mon intelligence, j’entendais les cris de ma conscience, qui me disaient avec une force impérieuse : « Une Église dont la tête et les membres sont aussi horriblement corrompus ne peut pas être l’Église de Jésus-Christ. »

Mais j’avais fait serment de ne jamais écouter la voix de mon intelligence ; j’avais promis, comme le promettent tous les prêtres, d’étouffer, sous peine de damnation éternelle, les cris de ma conscience toutes les fois qu’ils seraient en désaccord avec les enseignements de mon Église !

J’étais trop honnête pour approuver de vive voix les conclusions de M. Ferras, qui étaient cependant celles de mon Église infaillible ; mais j’étais aussi trop faible et trop lâche pour lui dire ma pensée et lui répéter les paroles du Christ qui retentissaient au fond de mon cœur: «Vous les connaîtrez à leurs fruits. Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits. »

Je restai triste et muet.

La raison et le simple bon sens me disaient que conclure que le Saint-Esprit gouvernait une Église aussi corrompue dans sa tête et dans ses membres, parce qu’elle existait depuis dix -huit siècles, était aussi absurde et illogique que de soutenir que les trois mille ans d’existence de l’empire des Chinois

prouvent infailliblement que ce peuple idolâtre est sous la conduite immédiate de l’Esprit-Saint.

Je me retirai plus troublé que jamais. Je me jetai à genoux pour demander à Dieu de m’aider à soumettre ma maison rebelle à celle de mes supérieurs. J’étais désolé contre moi-même de ne voir que des sophismes dans les arguments d’un homme pour qui j’avais le plus grand respect. J’étais comme irrité contre ma propre raison de ce qu’elle refusait de s’incliner devant des raisonnements qui avaient convaincu une aussi haute intelligence que celle de l’évêque Plessis.

Ce ne fut qu’après des luttes très longues et très pénibles que je parvins à étouffer une fois encore la voix de ma raison. Il se fit donc de nouveau comme un profond silence au fond de mon âme : c’était le silence qui se fait autour du malheureux prisonnier enchaîné au fond d’un noir cachot, où personne ne peut aller lui parler.

Mais, que le Seigneur en soit éternellement béni! sa voix a enfin retenti au fond de ce sombre cachot! Je l’ai entendue, cette voix divine, qui a fait la lumière autour de moi et brisé mes chaînes ! Je ne suis plus le malheureux esclave d’un système d’impostures et de corruption telles que le monde n’en vit jamais avant la papauté ! Je suis libre. Le Dieu du ciel, par son Fils Jésus-Christ, a rompu mes liens. Je vois que la hache est à la racine de l’arbre aux mauvais fruits, qui s’appelle Rome ! Elle chancelle, ses murailles tremblent, bientôt elles tomberont en poussière, et le ciel et la terre s’uniront pour chanter: « Gloire à Dieu ! Babylone est tombée ! »

XVÜI. Louis-Joseph Papineau et les patriotes de 1837».

Le nom de Louis-Joseph Papineau sera toujours cher au peuple canadien. Car, à quelque parti politique qu’on appartienne, on ne peut nier que la plupart des réfoi mes qui promettent de faire de notre cher Canada un pays libre et prospère, remontent à l’indomptable énergie et à l’éloquence de ce grand patriote.

Il n’entre pas dans le plan de cet ouvrage de parler des partis politiques qui divisaient le peuple en 1833.

Les nombreux griefs dont la race conquise eut à souffrir et qui amenèrent les sanglantes insurrections de 1837 et 1838, sont des sujets d’histoire qui n’ont pas leur place dans ce livre.

Nous ne parlons donc de Papineau et de la nombreuse phalange d’hommes de talent et de cœur qui le suivirent et le soutinrent dans sa lutte contre les abus de ce temps-là, qu’au point de vue de leurs démêlés avec le clergé de l’Eglise de Rome.

Papineau, Lafontaine, Bédard, Cartier, etc., quoiquenés et élevés dans la religion romaine, ne se rattachaient à ce culte que de nom.

J’étais très intime avec la plupart de ces hommes qui ont jeté un si grand lustre sur le nom canadien. Je sais qu’aucun d’eux n’allait à confesse, exceplé par politique, et quelquefois pour obtenir l’appui du clergé. Je les invitai plus d’une fois à venir se confesser; car je croyais alors que le sacrement de pénitence était d’une nécessité absolue pour le salut î Mais ils me répondaient toujours par des plaisanteries qui me désolaient ; car elles ne me laissaient aucun espoir qu’il y eût en eux la moindre foi en mon Eglise.,

J’aime à rendre hommage au dévoûment avec lequel ils travaillèrent tous à élever la race francocanadienne au niveau de celle de ses conquérants.

Ils comprirent, dès le commencement, que le seul «moyen de maintenir le peuple canadien à la hauteur < les autres nationalités était de lui donner de bonnes écoles.

La première réforme à laquelle ils durent mettre la main fut donc celle de l’éducation du peuple.

Rien de plus humiliant que l’état de l'instruction à cette époque. A l’exception des collèges de Québec, de Montréal et de Nicolet, le peuple était absolument privé de moyens de s’instruire.

On ne peut, en el'lèt, considérer comme moyens d’instruction une ou deux misérables écoles établies dans les paroisses les plus riches, et où les maîtres, abjects esclaves des prêtres, pouvaient à peine lire l'ABC et le petit catéchisme. Les paroisses pauvres étaient privées même de ces fantômes d’école.

Mais à peine Papineau et les autres patriotes qui le soutenaient, eurent-ils parlé de réformer le système d’éducation, que les plus formidables obstacles menacèrent d’entraver partout leurs patriotiques desseins. Du haut de la chaire, comme dans les colonnes des journaux, les prêtres sou enaient que le peuple était suffisamment instruit; qu'il était heureux et satisfait de son état; que plus d’éducation parmi les masses amènerait l’impiété, l’anarchie, les révoltes sanglantes qui désolaient la France depuis si longtemps. Ils proclamaient hautement que le peuple canadien n’avait pas besoin de réforme dans son système d’éducation; tandis qu’ils savaient parfaitement que dans la plupart des paroisses, à l’exception du curé, du maître d’école, des marchands et d’une demi-douzaine d’autres, personne ne savait lire ou écrire : quatrevingt-dix sur cent étaient incapables de signer leur nom! Pour mettre le peuple de leur côté, les prêtres faisaient sonner bien haut et exagéraient les nouvelles

dépenses qu’entraîneraient les réformes proposées. Ils chantaient sur tous les tons que le peuple était trop pauvre pour payer les taxes que nécessiteraient les nouvelles écoles.

Rien ne saurait donner une idée du zèle et de l’ardeur que déploya le clergé pour s’opposer à la réforme de l’éducation. Les prêtres montraient en cela leur habileté et leur sagesse : ils comprenaient bien que le seul moyen de garder le peuple à leurs pieds, comme un vil troupeau d’esclaves, était de le tenir dans l’ignorance. Les prêtres de ce temps-là, comme ceux d’aujourd’hui, sentaient bien que l’autorité sans bornes, le pouvoir absolu avec lequel ils gouvernent les masses devait nécessairement s’affaiblir, à mesure que la lumière se ferait, que l’éducation se répandrait autour d’eux.

Papineau se vit donc forcé de lutter corps à corps avec le clergé. Dans plusieurs discours admirables, il démontra la faiblesse des raisons que les prêtres avançaient pour repousser les réformes demandées. Il se donna la peine de calculer les sommes énormes que ce peuple, qu’on disait si pauvre, payait annuellement aux prêtres, non seulement en dîmes, mais encore pour dorer les voûtes et les corniches des églises, sans compter ce qu’on lui extorquait pour les statues grotesques, les tableaux et les peintures ridicules dont les murs des temples étaient recouverts, alors encore plus qu’aujourd’hui. Il n’eut pas de peine à démontrer que la moitié de cet argent consacré à des objets inutiles, suffirait pour payer plus de maitres qu’il n’en fallait dans le nouveau système d’écoles.

— Ne ruinez pas le peuple par ces folles dépenses, disait hardiment Papineau aux prêtres. Ne lui arrachez pas son dernier sou pour le faire reculer vers

tes temps de la barbarie et des ténèbres, et le tenir enchaîné à vos pieds, tel qu’un vil troupeau de bêtes de somme. Nous trouverons bien le moyen de l’instruire, de l’éclairer. Nous en ferons bientôt un peuple grand, heureux et libre.

Ce discours, reproduit par Le Canadien , tomba sur le clergé comme un coup de foudre. Papineau et ses amis furent dénoncés en chaire comme des impies, des hommes plus dangereux que les protestants; r:t les mesures les mieux combinées furent mises en -œuvre pour tuer le journal impie qui attaquait ainsi les oints du Seigneur, les prêtres de Rome.

Une douzaine seulement de fermiers de Saint- Charles recevaient le coupable journal; mais un bien plus grand nombr e en entendaient la lecture ; car ils se réunissaient tous les dimanches, pour cet objet, «chez les souscripteurs.

On eut d’abord recours au confessional ; mais ce premier essai n’ayant pas réussi, on s’avisa d’un moyen plus énergique et beaucoup plus certain d’arrêter la feuille incriminée.

Le maître de poste de la paroisse de St-Charles, nommé Chabot, avait étudié aux frais de M. Perras, au collège de Québec. La reconnaissance qu’il devait à son bienfaiteur en faisait ainsi un homme prêt à tout pour plaire à son curé. M. Perras lui commanda donc, un jour, de brûler tous les numéros du Canadien qui parleraient mal des prêtres, ou bien de les lui remettre, afin qu’il pût les détruire de ses propres mains.

Dès ce moment, pas un numéro du journal mis à l’index n’échappa aux flammes dans notre paroisse.

Un jour que M. Perras avait, en ma présence, jeté au feu un paquet de ces journaux, je lui dis:

— Permettez-moi de vous exprimer tout ce que cet acte de votre part mo cause de surprise. Sommesnous réellement autorisés à priver les souscripteurs de ce journal du droit de le posséder et de le lire? Ce journal leur appartient : ils ont payé pour l'avoir. Comment osons-nous le détruire sans leur permission? Vous savez, en outre, le vieux proverbe: Les roches parlent. Si le peuple venait à savoir ce qui vient de se passer ici, les conséquences n’en seraientelles pas déplorables pour nous tous? Mon cher M. Perras, vous savez le respect que je vous porte: j’espère que ce que je vous dis en ce moment n’est pas opposé à ce respect qui vous est justement dû. Auriez-vous la bonté de me faire connaître en vertu de quelle autorité vous agissez en ce moment? J' ne vous ferais pas cette question, si vous étiez le seul prêtre qui se comporte de la sorte ; mais je sais que la plupart des curés agissent de la même manière. Je serai moi-même curé, tôt ou tard : je me trouverai peut être dans les mêmes circonstances, et j’aurai à faire ce que vous faites aujourd’hui; il est donc juste que je sache sur quel principe de droit et d’équité je devrai m’appuyer pour suivre votre exemple.

— Ne sommes-nous pas les pères spirituels du peuple? me répliqua avec vivacité M. Perras.

— Oui, nous sommes considérés comme tels, et nous portons même ce nom, lui répondis-je.

— Eh bien, puisque nous sommes les pères spirituels du peuple, nous avons, dans le domaine spirituel, tous les attributs et pouvoirs que les pères charnels possèdent à l’égard de leurs enfants. Si un père voit qu’un de ses enfants, sans expérience, mais bien cher à son cœur, court risque de se blesser avec un couteau qu’il tient à la main, n’est-ce pas son devoir de le lui ôter?

— Oui, assurément, répondis-je. Mais permette: moi d’attirer votre attention sur une petite différence qui me semble exister ici entre le père spirituel et le père charnel dans leurs attributs vis-à-vis de leurs enfants.

Lorsqu’un homme arrache le couteau des mains de son fils pour l’empêcher de se blesser, il ne lui fait aucune injustice : ce couteau a été payé avec l’argent du père; c’est donc le bien, la propriété du père. Mais nous, pères spirituels, avons-nous payé ces journaux que nous arrachons aux mains de nos enfants spirituels? Est-ce notre argent qui les a fait venir ici? Non, n’est-ce pas? Eh bien! ces journaux ne sont pas à nous, nous n’avons aucun droit sur eux. De par les lois divines et humaines, ces journaux appartiennent à leurs abonnés, qui les ont payés. 11 me semble donc que nous ne pouvons nous en emparer et les détruire sans violer les lois de Dieu et des hommes.

Je vis que mes observations avaient blessé mon vénérable curé. Aussi me répondit-il avec une vivacité et un ton de mauvaise humeur que je n’avais jamais observés chez lui:

— J e vois, mon jeune ami, me dit -il, que vous n’avez pas encore eu le temps de bien saisir et de bien méditer les grands principes de morale qui régissent notre sainte Eglise. J’avoue qu’il n’y a pas analogie parfaite entre les droits des pères spirituels et des pères temporels dans la comparaison dont je me suis servi. Les meilleurs comparaisons ont leur côté faible : comme dit le vieux proverbe, omnis comparatio claudicat.

Mais, pour me justifier dans le cas présent, et pour vous guider dans des circonstances analogues, je vais vous présenter un argument qui vous satisfera, j’en suis sûr.

J’ai écrit, il y a peu de temps, à notre saint et vénérable évêque, Monseigneur Panet, pour lui dire que j’avais l’intention de brûler ces journaux qui menacent de détruire la foi de notre peuple, et pour lui demander son avis. Dans sa réponse, écrite de sa propre main, il me recommande fortement de le faire. Seulement, il me conseille d’agir avec beaucoup de prudence et de secret.

De plus, afin de vous aider à plier votre esprit rebelle sous le joug béni de vos supérieurs, je vais vous alléguer une autorité qui vous convaincra parfaitement que je n’ai pas enfreint les lois de Dieu en brûlant ces papiers dangereux.

Il alla alors chercher un volume du grand ouvrage de Liguori sur les principes de la morale, et il m’en fit lire le passage suivant :

«. 11 est permis de commettre une faute moins grave pour en empêcher une d’une nature plus criminelle. »

— Vous voyez donc, ajouta-t-il, que je suis pleinement justifié d’avoir détruit ces misérables journaux, puisqu’il ne s’agissait rien moins que d’empêcher des âmes immortelles de brûler à jamais dans les feux de l’enfer.

Je dois avouer ici, de nouveau à ma honte, que les principes de soumission absolue aux supérieurs, qui dégradent et aplatissent les âmes, les consciences, les intelligences d’une manière si effroyable, dans l’Eglise de Rome, avaient si profondément pris racine en moi, que je désirais sincèrement alors arriver à cet état de suprême perfection où je serais comme un bâton dans la main de mes chefs, comme un cadavre dépourvu de toute volonté et de tout mouvement personnel. Oui, c’était bien là la sainteté, la perfection idéale vers laquelle

convergeaient toutes mes pensées et tous mes désirs. Mais le Dieu du ciel et de la terre devait enfin être plus fort que son aveugle et inutile serviteur ; il devait, de sa main puissante et miséricordieuse, m’empêcher de descendre jusqu’au fond de cet abîme d’impiété et de folie où Rome précipite tant d’âmes honnêtes, mais cruellement trompées! Malgré moi, mon Dieu gardait au fond de mon âme assez de dignité et de force pour exprimer mes doutes en face des monstrueuses doctrines de ma religion.

— Je ne veux pas me révolter contre mes supérieurs, répondis-je à M. Perras, et j’espère que le bon Dieu m’empêchera de rouler dans le gouffre où Luther et Calvin se sont perdus avec leurs sectateurs. La seule chose que je vous demande, avec tout le respect qui vous est dû, c’est de me dire si vous ne regretteriez pas d’avoir brûlé ces papiers le jour où, d’une manière ou d’une autre, vous apprendriez que Monseigneur Panet s’est trompé en vous ordonnant de détruire une propriété sur laquelle ni vous ni lui n’avez aucun droit.

Depuis plus de huit mois que j’étais chez M. Perras, c’était la première fois que je refusais de me prosterner jusque dans la poussière pour lui faire plaisir. Jusqu’alors, je n’avais eu ni le courage, ni l’honnêteté, ni l’indépendance, ni la volonté de résister à ses ipse-dixit, bien que j’eusse souvent été tenté de le faire.

Le désir de vivre en paix dans cette maison où l’on avait pour moi tous les égards et toutes les bontés possibles ; le sincère respect que j'avais pour les vertus et le grand âge de cet homme vénérable ; la timidité naturelle, pour ne pas dire la lâcheté, d’un jeune homme sans expérience en présence d’un homme chargé d’années, de science et de sagesse,

m’avaient comme enchaîné aux pieds de M. Perras. Mais en ce- moment, il me semblait absolument impossible de courber ma conscience devant des principes qui détruisent tout ce qu’il y a de plus saint et de plus sacré dans les lois de Dieu.

Je pris dans mes mains la grosse Bible qui était sur la table, et l’ouvris à l’histoire de Susanne.

— Mon cher M. Perras, lui dis-je, le bon Dieu vous a choisi pour m’instruire, et j’ai appris bien des choses précieuses depuis que j’ai le bonheur d’être avec vous. Mais j’ai encore bien des choses à apprendre de votre science et de votre expérience. J’espère que vous ne trouverez pas mauvais qu’avec la franchise d’un prêtre qui parle à un autre prêtre, je vous déclare que, malgré moi, j’ai des doutes à l’égard de ce que les théologiens nous enseignent sur la question qui nous occupe. Y a-t-il rien de plus grand, de plus sublime, dans tout l’Ancien Testament, que cette faible Susanne entre les mains de deux infâmes vieillards? Avec une malice diabolique, ils la menacent de la mort la plus ignominieuse et la plus cruelle, si elle résiste à leur criminelle proposition. Que fait Susanne? Va-t-elle se laisser guider par les principes de nos théologiens et consentir au crime qu’on lui propose, afin d’empêcher ces deux misérables de se rendre coupables du double crime de parjure et de meurtre? Non! elle élève les yeux vers le Dieu qu’elle aime et qu’elle craint plus qu’aucune chose au monde, et elle dit:

« Je suis environnée de périls de tous côtés : je suis perdue, si je consens à vos désirs infâmes.... et la mort la plus cruelle m’attend, si je vous repousse.

«Mais je préfère tomber dans les mains de mon Dieu avec un cœur pur, que de commettre une pareille iniquité en sa présence ! »

Est-ce que Dieu lui-même n’a pas approuvé son humble servante, qui préférait mourir plutôt que de se souiller? Et n’a-t-il pas montré qu’il approuvait sa conduite en donnant à son jeune prophète Daniel une sagesse surnaturelle pour sauver la chaste Susanne ?

Si cette femme eût été guidée par les principes de Liguori, qui, je l’avoue avec peine, sont les vôtres et ceux de notre Eglise, elle aurait consenti à tous les désirs criminels de ses deux séducteurs.

Bien plus, après avoir ainsi outragé Dieu, elle aurait pu, sans pécher, faire serment du contraire, si son mari ou un juge l’avait inerrogée sur ce fait.

Eh bien ! cher M. Perras, ne pensez-vous pas que, dans ce cas-ci, la parole de Dieu telle qu’on la trouve dans la sainte Bible, est absolument opposée à nos théologiens, même les plus approuvés?

Jamais de la vie je n’ai vu un changement aussi soudain et aussi complet que celui qui s’opéra, en ce moment, dans la personne du curé de St-Charles.

Cet homme qui, jusqu’alors, ne m’avait jamais parlé qu’avec la plus grande bienveillance, fut tout à coup transporté de colère. Au lieu de me répondre, il se leva brusquement et se mit à marcher à pas rapides de long en large devant moi. Il était pâle, et tous les muscles do sa figure étaient agités par des mouvements convulsifs. Je restai terrifié : je n’osai dire un mot de plus.

Cependant, après quelques minutes d’un pénible silence, M. Perras s’arrêtant devant moi et me fixant avec des yeux qui exprimaient tour à tour la compassion et la colère, me dit d’une voix émue :

— Père Chiniquy, je vois avec peine que vous avez oublié les serments solennels que vous avez faits, le jour de votre ordination, de ne jamais inter-

prêter les Ecritures d’après les trompeuses lumières de votre pauvre intelligence individuelle. Vous avez alors juré de n’expliquer les Ecritures que suivant le consentement unanime des saints pères, c’est-à-dire suivant l’enseignement de l’Eglise vous parlant par la bouche de vos supérieurs. Est-ce que Liguori n’a pas été approuvé par l’Eglise toute entière, laquelle a parlé par la voix des papes et de tous les évêques? Nous avons donc, pour nous guider, la doctrine des saints pères et de l’Eglise dans Liguori. Mais, au lieu de vous soumettre à cette autorité avec l’humilité qui convient à un jeune prêtre, vous en appelez avec hardiesse et arrogance à la Bible ! Vous mettez de côté nos saints papes, nos vénérables évêques et les plus grands de nos théologiens, pour vous mettre à leur place et vous élever sur leurs ruines. Jusqu’où cette hardiesse va-t-elle vous conduire? Ah! je tremble pour votre avenir, si vous ne changez pas bien vite ! Vous êtes sur la pente rapide qui conduit à l’hérésie.

A peine eut- il prononcé ces derniers mots, que l’horloge sonna neuf heures du soir. C’était l'heure où notre règle nous ordonnait de prendre le repos de la nuit. Nous nous mîmes à genoux, et, la prière finie, nous prîmes silencieusement le chemin de notre chambre.

Inutile de dire que je ne pus fermer l’œil de toute la nuit: je la passai à pleurer et à prier. Je sentais que j’avais non seulement à jamais perdu l’estime de mon vieil ami, mais que je m’étais pour toujours compromis aux yeux de mes supérieurs, qui étaient les seuls maîtres de mon avenir !

Je me reprochai amèrement l’imprudence que j’avais eue d’en appeler à la Bible contre les décisions des théologiens de mon Eglise.

Je conjurai Dieu de détruire en moi ce penchant irrésistible qui me portait à savoir ce que dit la Bible,

de préférence à ce que mes supérieurs m’enseignaient. Je demandai à Dieu la grâce de pouvoir, comme le reste du clergé, me tenir parfaitement soumis aux pieds de mes supérieurs, sans autre désir que celui de les écouter et de leur plaire.

Mais, que le Seigneur en soit à jamais béni! cette prière blasphématoire ne devait pas être exaucée. La soif que j’avais de boire aux pures fontaines des eaux de la vie éternelle, devait être un jour étanchée !

La fontaine est aujourd’hui devant moi : je m’abreuve à ses eaux à toutes les heures du jour et de la nuit. Oh! qu’elles sont pures et rafraîchissantes! Elles étanchent ma soif, purifient mon âme, et me donnent la vie éternelle !

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