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I. La Bible et le prêtre de Rome

Mon père, Charles Chiniquy, né à Québec, avait étudié au séminaire de cette ville dans l’intention d’être prêtre. Mais, peu de temps avant de faire ses vœux, ayant été témoin d’une grande iniquité commise dans les hautes régions du clergé, il quitta la soutane, étudia la loi et devint notaire.

Marié en 1807, à Reine Perrault, fille de Michel Perrault, il s’établit à Kamouraska, où je naquis, le 30 juillet 1809.

Quatre ou cinq ans plus tard, mes parents émigrèrent à Murray Bay (la Mal-Baie). Cet endroit était alors à son berceau : il n’y avait pas encore d’écoles... et ma mère eut à me montrer à lire et à écrire.

Avant de quitter le séminaire de Québec, mon père avait reçu du supérieur, comme marque d’estime, une très belle Bible française et latine. Cette Bible fut le premier livre, après l’A B C, dans lequel ma mère me fit lire. Elle choisissait elle-même les chapitres qu’elle croyait les plus propres à m’intéresser, et je les lisais avec une attention et un plaisir incroyables.

Certains chapitres avaient un si grand attrait pour moi, que je les relisais jusqu’à ce que je les susse par

cœur. A l’âge de huit ou neuf ans, j’avais appris l’histoire de la chute de l’homme et du déluge, le sacrifice d’Isaac par Abraham, l’histoire de Moïse et des plaies d’Egypte, le beau cantique de Moïse après le passage de la Mer Rouge, l’histoire de Samson, les principaux événements de la vie de David, plusieurs Psaumes, et tous les discours de notre Seigneur Jésus-Christ, avec le récit complet de ses souffrances et de sa mort, tel que St-Jean nous le donne.

Combien d’heures délicieuses j’ai passées auprès de ma mère, à lire les pages si sublimes et si simples du Livre divin !

Souvent elle m’interrompait pour me demander si je comprenais bien ce que je lisais, et quand elle s en était convaincue par mes réponses, elle m’embrassait et me pressait sur son cœur, pour m’exprimer son bonheur.

Un jour, je lisais les souffrances de notre Seigneur, et mon cœur d’enfant était tellement impressionné, que ma voix tremblait.... Ma mère qui le remarqua, voulut me dire quelque chose sur l’amour de Jésus pour nous, mais elle ne put parler que par ses sanglots. .. elle pencha sa tête sur mon front, et je sentis couler ses larmes sur mes joues.... Je me mis aussi à pleurer, et mes larmes se mêlèrent aux siennes. Le saint Livre échappa de mes mains * je me jetai dans les bras de ma mère.

Il n’y a pas de paroles humaines pour redire ce qui se passa dans son âme et la mienne pendant cette heure bénie !

Jamais je n’oublierai les impressions que je reçus en ce moment, où le cœur de ma mère et le mien s’unirent si intimement aux pieds de Jésus crucifié.

Il y avait comme un parfum du ciel dans ces larmes qui coulaient sur moi.... Il me semblait, et il me

semble encore qu’il y avait comme une harmonie céleste dans la voix et les sanglots de ma mère.

Malgré les soixante ans qui se sont écoulés depuis cette heure solennelle, où Jésus me révéla pour la première fois quelque chose de ses douleurs et de son amour, mon âme tressaille encore de joie, chaque fois que j’y pense.

Nous demeurions à près d’un quart de lieu de l’église; les chemins, pendant les jours de pluie, étaient très mauvais, et les habitants des environs, souvent incapables de se rendre aux offices, se réunissaient le dimanche au soir dans notre maison

Alors mes parents me plaçaient sur une table, au milieu de 1 assemblée, et je redisais par cœur à tous ces braves gens, les plus belles portions de l’Ancien et du Nouveau-Testament. L’attention avec laquelle on m’écoutait, les applaudissements qu’on me donnait, et, le dirai-je? les larmes de joie que ma mère cherchait vainement à cacher et que je voyais couler, me donnaient la hardiesse et la force dont j’avais besoin.

Puis, quand j’étais fatigué, ma mère, qui avait une très belle voix, chantait quelques-uns des beaux cantiques dont sa mémoire était remplie.

Plus d’une fois, lorsque le temps me permettait d’aller à l’église avec mes parents, les habitants*) me faisaient monter dans une calèche, à peu de distance des murs du temple, et avec le silence et l’attention des mieux soutenus, ils m’écoutaient pendant que je leur répétais quelques-unes des paroles que le Ciel a fait tomber sur la terre pour éclairer et sauver les pauvres enfants déchus d’Adam.

Un jour, mon père était occupé à écrire dans son étude, ma mère cousait en chantant un cantique, et

*) Mot qui désigne les agriculteurs au Canada.

j’étais dehors m’amusant à donner la nourriture et à parler à un joli merle si bien apprivoisé qu’il me suivait partout, lorsque j’aperçus le curé de la paroisse arrivant près de la barrière.

Sa vue me fit mal. . . c’était la première fois qu’il venait chez nous... C’était un petit homme trapu, aux larges épaules, avec un ventre d’une grosseur monstrueuse. Ses cheveux étaient longs et mal peignés.... Son triple menton semblait fatigué sous le poids de ses deux grosses joues, reluisantes de graisse. Je rentrai précipitamment dans la maison pour dire à mes parents: 4 Voici M. le curé qui arrive ! »

J’avais à peine fini de parler que M. le Révérend Courtois franchissait déjà le seuil de la porte, et mon père venait à sa rencontre pour lui donner la main et lui souhaiter la bienvenue. Ce prêtre était né en France, où il avait failli être guillotiné sous le règne de la terreur. Échappé à travers mille dangers des mains de ceux qui le poursuivaient, il s’était d’abord réfugié en Angleterre, avec beaucoup d’autres prêtres français de ce temps-là. Ensuite il était venu offrir ses services à l’évêque de Québec, oui l’avait bien accueilli, et lui avait donné la cure de k Mal-Baie.

Causeur intéressant ci animé, le premier quart d’heure de sa conversation tut tout ce que l’on pouvait désirer... Mais voici que, tout à coup, il semble préoccupé d’une sombre pensée, et cesse de parler . Un

malaise étrange s’empare de chacun et le réduit au silence. Ce calme ressemblait à celui qui précède la tempête. Enfin M. le curé, se tournant vers mon père, lui dit : « Est-il vrai, M. Chiniquy, que vous lisiez la Bible et que vous la fassiez lire dans votre maison.

Oui, M. le curé, je lis la Bible, et mon enfant la lit aussi.... Bien mieux, il en a appris par cœur un

grand nombre des chapitres les plus intéressants. Si vous le désirez, il vous en récitera quelques-uns.

Je ne suis pas venu pour cela, répondit froidement le prêtre.... Mais est-ce que vous ne savez pas qu’il vous est défendu, par le concile de Trente, de lire la Bible en français »

Je ne vois pas quel mal il pourrait y avoir pour moi de lire 1a. Bible en français plutôt qu’en latin ou en grec, puisque je connais ces trois langues.

Mais votre enfant, vous ne pouvez, en conscience, lui laisser lire la Bible ; l’Église vous le défend absolument.

— C’est sa mère qui le dirige dans la lecture de la Bible, répliqua mon père, et je ne puis concevoir que nous offensions Dieu en continuant d’agir à ce sujet comme nous l’avons fait jusqu’à ce jour.

— M. Chiniquy, repartit le curé, je sais que vous avez étudié la théologie pour être prêtre ; vous connaissez, par conséquent, les devoirs de votre pasteur. Vous devez savoir que je ne puis vous permettre de garder cette Bible. Je viens donc la chercher pour la brûler.... »

Mon grand-père était un intrépide marin espagnol (le nom originaire de notre famille est Etchiniquia), et mon père avait trop de sang et trop de fierté espagnole pour entendre patiemment une pareille sentence dans sa propre maison.

Il se leva avec la vitesse de l’éclair. . Je me pressai tout tremblant contre ma mère, qui tremblait aussi.

Au premier moment, je crus que quelque scène violente et déplorable allait avoir lieu entre mon père et le prêtre, car sa colère était terrible.

Mais il y avait une autre chose qui me faisait trembler: je craignais que le prêtre ne mît la main sur ma Bible, qui était là, sur la table devant lui. Car cette

belle Bible m’appartenait depuis le jour de l’an, mon père me l’ayant, donnée pour mes étrennes.

Heureusement que mon père put contenir le premier mouvement de sa colère. Ses lèvres tremblaient... il marchait à grands pas d’un bout à l'autre de la maison, et il murmurait entre ses dents des paroles que nous ne pouvions comprendre.

Le prêtre suivait des yeux tous les pas de mon père ; ses mains serraient avec un mouvement convulsif sa grosse canne à pomme d’argent. Sa figure portait les marques évidentes de la frayeur la mieux fondée. Il était manifeste que l’ambassadeur de Rome ne se sentait pas le plus fort sur le terrain où il s’était si imprudemment aventuré.

Après ces dernières paroles: «Je viens donc la chercher pour la brûler », le prêtre était resté muet ; le silence qui régnait autour de lui était menaçant comme le calme qui précède la foudre.

Enfin, après avoir marché à pas rapides un temps considérable sans prononcer un mot, mon père s’arrêta brusquement devant le prêtre et lui dit : « Est-ce là, monsieur, tout ce que vous avez à dire ici?»

— Oui, monsieur, répondit le prêtre.

— Eh bien ! vous voyez cette porte par où vous êtes entré?.... reprenez-la et sortez d’ici ».

Le prêtre ne se le fit pas dire deux fois : il sortit bien plus vite qu’il n’était entré.

J’éprouvai une joie inexprimable lorsque je vis que ma Bible allait me rester. Je sautai au cou de mon père et l’embrassai en le remerciant d’avoir remporté une si glorieuse victoire. Et, pour le récompenser à ma manière d’enfant, je montai sur la table et je débitai de mon mieux le combat de David avec Goliath. Comme on doit le supposer, dans ma pensée mon père

était David, et le prêtre de Rome le géant impie, frappé à mort par la pierre du berger d’Israël.

Vous le savez, ô mon Dieu ! c’est à cette Bible, lue sur les genoux de ma mère, que je dois par votre miséricorde le bonheur de connaître la vérité tout entière aujourd’hui.

Cette Bible, ainsi lue dans mon enfance, a laissé dans mon âme des rayons de lumière que toutes les ténèbres et les sophismes de Rome n’ont jamais pu éteindre.

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