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II. Le moine et le célibat

Au mois de juin 1820, mes parents m’envoyèrent à St-Thomas, dans une excellente école.

Ma mère avait là une sœur mariée à un riche meunier nommé Étienne Esehenbach. Ils n’avaient point d’enfants, et me reçurent comme si j’eusse été leur fils.

Le village de St-Thomas était déjà considérable. Les deux belles rivières qui viennent unir leurs eaux rapides dans son sein, avant d’arriver- à la chute d’où elles se précipitent dans le bassin qui les relie au Saint-Laurent, alimentaient plusieurs moulins et manufactures.

Le commerce des grains, des farines et du bois y était très considérable, la pêche et la chasse abondantes, et la vie aisée sous tous les rapports.

Les familles Taché, Cazeault, Fournier, Dupuis, Fréchette, Têtu, Couillard, Dubergès, qui comptaient parmi les plus anciennes et les plus respectables du Canada, étaient à la tête du mouvement intellectuel et matériel de la localité ; elles y gardaient haut et honoré le nom de Canadien français. J’y rencontrai un aïeul maternel : St-Amour-des-Plaines, brave et vieux

soldat, qui nous montrait les nombreuses cicatrices dont il était couvert, en nous racontant avec des paroles de feu, les nombreuses batailles où il avait reçu ses blessures. Il nous chantait aussi des chansons guerrières du bon vieux temps, avec l’entrain d’un jeune homme.

L’école de M. Allen Jones, où l’on m’avait placé, méritait la haute réputation dont elle jouissait.

Je n’ai jamais vu de maître plus dévoué, plus capable et plus sincèrement aimé de ses élèves.

Né en Angleterre, d’une des plus honorables familles, il avait reçu la plus parfaite éducation anglaise. Il avait aussi été à Paris faire un cours complet d’études en français ; en sorte qu’il possédait et enseignait ces deux langues également bien Aussi était-il environné d’élèves qui lui venaient de tous les coins du Canada.

L’élite de la jeunesse de St-Thomas assistait avec moi aux classes de M. Jones.

Mais, comme il était protestant, son école était mal vue du curé qui fit tout ce qui était en son pouvoir pour engager mes parents à m’envoyer à une autre école qu’il dirigeait lui-même.

Ce curé se nommait Loranger. C’était un homme maigre, de taille moyenne, qui semblait toujours embarrassé de ses bras et de ses trop longues mains.

Sa manière de prêcher n’avait rien d’attrayant, et il était loin d’être populaire parmi les gens instruits du village.

Le docteur Taché, que sa haute capacité a porté plus tard à la tête des affaires politiques du Canada, était bien l’homme le plus avancé de l’endroit. Sa maison était une de celles où j’allais le plus souvent... Car je m’étais lié d’une amitié bien intime avec Louis Cazeault, son neveu, mort depuis, à la tête de l’université Laval.

M. Taché n avait pas encore besoin des prêtres, et il ne cachait pas alors, comme il le fit depuis, le souverain mépris qu’il avait pour eux.

Une fois par semaine les principaux du village tenaient dans sa maison une réunion où les plus hautes questions d’histoire, de religion et de philosophie étaient traitées et chaleureusement discutées.

Mais, les prémisses comme les conclusions étaient toujours contraires aux prêtres et à la religion de Rome. Ces réunions tenaient plus de la nature des sociétés secrètes que de toute autre chose, sans pourtant en avoir le caractère absolument exclusif.

Mon ami Cazeault m’avertissait quand ces réunions devaient avoir lieu. Nous nous placions dans une chambre voisine de l’assemblée, où, sans être vus, nous entendions tout ce qui se disait.

Ce que j’entendis alors, et ce que plus tard je vis de mes yeux dans St-Thomas, m’aurait perdu sans retour, si la toute puissante Parole de Dieu, dont ma mère m’avait nourri depuis ma plus tendre enfance, ne m’eût soutenu.

Souvent, ce que j’entendais me faisait peur, me remplissait d’horreur. Mais, chose déplorable et dont je ne puis assez rougir et demander pardon à Dieu, quoique ma conscience me dît que je faisais mal d’écouter ces discours, j’aimais à les entendre, et j’avais toujours besoin de savoir ce qui allait se dire.

Il y avait, à St-Thomas, un personnage à part qui ne se mêlait â aucune société, mais qui, cependant, occupait une place considérable dans la pensée de tous. C’était un moine, dit Récollet, ou Capucin, que la conquête du Canada par l’Angleterre avait forcé de quitter son monastère.

Il était bon horloger, gagnait bien sa vie, et sa petite maison blanche au beau milieu du village faisait envie à voir, par sa propreté.

Le Frère Marc (c’était son nom) était un homme bienfait, haut de taille, avec de belle et larges épaules. Ses mains étaient blanches comme la neige, sa longue robe noire, serrée autour du corps par un cordon blanc, était d’une propreté parfaite.

Il vivait sans bruit avec sa sœur, qui lui servait de ménagère.

Le Frère Marc avait pour habitude de consacrer chaque jour environ deux heures à la pêche, lorsque le temps le permettait. Et, comme j’étais moi-même très amateur de pêche, je le rencontrais souvent sur les bords des belles rivières de St. -Thomas. Sa vue m’était de bon augure, car lorsqu’il découvrait quelque endroit où le poisson était le plus abondant, le bon Frère ne manquait jamais de me faire signe de venir vers lui, et il m’appelait d’aussi loin qu’il lui était possible de se faire entendre. Je lui en étais très reconnaissant, aussi je finis par m’attacher à lui étroitement.

Il m’invitait souvent à sa charmante petite maison, si propre et si bien rangée, et j’y allais toujours avec un plaisir nouveau. Son excellente sœur rivalisait avec lui d’amitié pour moi.

Il y avait sur la figure du bon Capucin un mélange de timidité et de dignité que je n’ai jamais rencontré ailleurs. Il aimait les enfants, et rien n’était plus gracieux que son sourire de bonheur lorsqu’il voyait que je comprenais et appréciais ses actes de bienveillance à mon égard.... Mais ce rayon de bonheur était bien rapide et bien fugitif.... Un sombre nuage de tristesse venait bientôt couvrir son beau front....

Lorsque son ordre religieux fut dissous, lors de la conquête du Canada, le pape en avait délié les membres des vœux de pauvreté et d’obéissance.... Us pouvaient donc s’enrichir par leur industrie, leur

travail et leur bonne conduite, si la Providence les favorisait. Ils pouvaient, en un mot, gagner honorablement leur vie.

Le pape le leur avait permis !

Quelle étrange et inconcevable folie ! !

Être obligé de demander au pape la permission de vivre honorablement de son travail au Canada 11

Ces pauvres moines avaient aussi été déliés de leurs vœux, d’obéissance, c’est-à-dire qu’ils n’étaient plus obligés d’être les esclav.es d’un homme, de lui obéir avec la docilité même du bâton que vous tenez à la main !

Le pape leur avait permis d’aller au ciel en ne suivant que les lois de Dieu et de leur pays.

Quel brave homme que le pape, pour accorder une pareille faveur à ses semblables!

Mais, ô grand Dieu ! dans quel épouvantable abîme de dégradation, dans quelle inconcevable folie faut-il que des hommes soient tombés pour croire qu’il leur faille un diplôme de Rome pour jouir de ce droit!

Telle est cependant la pure et simple vérité. Cet excès de folie, de dégradation, d’iniquité, est un des dogmes fondamentaux de l’Eglise de Rome. Le pape soi-disant infaillible assure au catholique-romain qu’il est damné sans ressource, s’il ne croit pas cela!

Mais le pape, qui avait relevé les moines canadiens de leurs vœux de pauvreté et d’obéissance, avait été inflexible à l’égard du célibat.

Et quel que fût le désir du Frère de suivre sur cette question les lois de Dieu, quel que fût son besoin de vivre dans la sainte union du mariage, avec l’épouse que le Ciel même lui aurait choisie, la chose était impossible: le pape y avait mis son véto ! Le pauvre moine était obligé de croire qu’il serait à jamais damné, s’il écoutait la voix de Dieu qui dit: Propter

fornicationem autem , unusquisque uxorem suam habeat ; unaquæque virum suum habeat. « Pour éviter la fornication, que chaque homme ait sa femme, et que chaque femme ait son mari». (1. Cor. VII, 2.)

Il était défendu au Frère Marc de lire l’Évangile. Tout accès à la lumière qui donne la vie à l’homme lui était ainsi fermé. Il était ne lui pas permis de savoir que Dieu lui-même a dit: «Il n’est pas bon que l’homme reste seul : donnons-lui une compagne semblable à lui. »

Le Frère Marc était une de ces natures aimables et aimantes, dont l’âme et le cœur devaient souffrir les tortures de l’enfer dans le célibat forcé que lui imposait le pape.

Comme son existence devait lui être à charge! Comme la vie devait lui paraître amère !

Loin des régions de la lumière, de la vérité et de la vie, cette âme, enchaînée aux pieds de l’ine-xorable divinité que le catholique-romain adore sous le nom de Souverain Pontife, se débattait en vain et faisait d’inutiles efforts pour détruire dans sa personne des lois que Dieu lui-même a faites dans son amour et sa sagesse infinie!

Un jour, j’étais à causer avec cinq ou six élèves de l’école, en face de la maison du cher Frère Marc, lorsque tout à coup des cris déchirants se firent entendre * « Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi... Au secours, je me meurs!»

Ces cris venaient évidemment de la maison du moine. Car sa sœur, égarée, hors d’elle-même, criait à des hommes qui passaient: «Au secours! Mon pauvre frère se meurt... il baigne dans son sang! Pour l’amour de Dieu venez vite ! »

Plusieurs d’entre nous courent vers la porte pour voir et pour donner leur faible secours. Mais la demoiselle, nous arrêtant à la porte: «Pas d’enfants, je ne veux que des hommes, courez chercher le docteur . Vite! mon pauvre frère se meurt, il perd

tout son sang ! »

J’aimais le cher Frère Marc, il avàit toujours été si bon pour moi !.... Je voulais, à tout prix, le voir.

Quoique bien jeune et bien faible, il me semblait que mon respect, mon amitié pour cet homme, me donneraient des forces... que je pourrais lui être utile, si l’on me permettait d’aller jusqu’à lui... Je conjurai donc sa sœur avec instance de me laisser entrer. Mais toutes mes prières furent inutiles: elle resta inexorable, et force me fut de me retirer et de rester dans la rue.

Cette conduite me semblait étrange. Le mystère dont on voulait envelopper le malheur qui venait d’arriver à mon vieil ami, me causait un trouble inexprimable.

Ce trouble s’accrût bientôt et se tourna en une inconcevable confusion, lorsque je vis plusieurs des hommes qui étaient entrés dans la maison en sortir avec des rires convulsifs, en disant des choses qui me faisaient rougir. Je fus saisi d’une telle horreur en entendant les obscénités qui se débitaient parmi la foule, que je m’éloignai l’àme et le cœur brisés.

Pauvre Frère Marc !

Il avait cessé d’être homme 1

Il s’était fait eunuque !

0 Église de Rome ! combien d’âmes tu as torturées ! Combien de cœurs tu as flétris avec ton célibat, dont Satan seul a pu te donner le code impie !

L’infortunée victime de la plus dégradante des religions ne mourut pas des suites de son acte de désespoir; mais je cessai d’aller chez lui.

Quelques mois plus tard, j’étais seul à la pêche, flans un endroit isolé et solitaire. La pêche était abondante, et j’étais complètement absorbé par le plaisir que j’éprouvais à remplir si vite mon panier de superbes poissons, lorsque je sentis une main me toucher doucement l’épaule.

C’était la main du Frère Marc! .

Je crus que j’allais me trouver mal, tant sa présence me causa de peine, de surprise et de joie tout ensemble.

D’une voix affectueuse, mais embarrassée et tremblante, il me dit : « Mon cher enfant, pourquoi ne

venez-vous donc plus me voir?”

Je baissai les yeux, je n’osais le regarder en face. Ses bontés pour moi me le faisaient aimer... Mais l’heure fatale où j’avais tant souffert à son sujet, lorsque ses cris déchirants avaient attiré cette multitude dont les paroles impures résonnaient encore à mon oreille, pesait sur mon cœur d’un poids qu’il ne pouvait soulever.

Je ne savais que répondre.

Il répéta sa question avec le ton d’un coupable qui demande grâce: “Pourquoi, mon cher enfant,

ne venez-vous donc plus me voir vous savez que

je vous aime....?”

“ Mon cher frère Marc, lui répondis-je, je vous suis mille fois reconnaissant de vos bontés pour moi... Je voudrais pouvoir en jouir encore... Mais

c est impossible... Vous devez savoir pourquoi je ne puis plus aller chez vous”.

J avais dit ces paroles sans oser lever les yeux.

J’étais enfant .

J en avais toute la timidité et l’heureuse ignorance . Mais j’éprouvais une invincible horreur

à la pensée de l’action que cet infortuné avait commise.

Il fut deux ou trois minutes sans me répondre. Mais j entendais bien ses soupirs et ses sanglots.

Il ne pleurait pas il criait... et ses cris étaient

si pleins de douleur et d’angoisse, que je n’en ai jamais entendu de semblables.

Je ne pus me contenir : j’étouffais de tristesse et de frayeur en entendant ces sanglots et ces cris

étranges ; heureusement que je pus pleurer .

Ces larmes me soulagèrent, et lui firent du bien aussi, car elles lui dirent combien j’étais plein de compassion et d’amitié pour lui.

Il me prit dans ses bras et me pressa sur son cœur... Mais je ne pouvais parler, ni lui non plus.

Je m’assis sur une pierre humide et froide. Je me sentais tout tremblant et affaibli sous le poids d’émotions trop fortes pour mon âge... Le pauvre moine se jeta à genoux, sur le sable, près de moi .

Ah! si j’étais peintre, je ferais le plus beau tableau qui se soit jamais vu !... Ses yeux, gonflés et rougis par les larmes, étaient levés vers le ciel, et il criait avec un accent qui me déchirait le cœur : ,,Mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis malheureux ! “

Et les vingt-cinq ans que j’ai depuis vécu comme prêtre de Rome m’ont appris que les cris déchirants que j’entendis ce jour-là, n’étaient que l’écho des cris de désolation qui sortent de tous les couvents,

de tous les monastères et de toutes les demeures des prêtres de Rome.

Oui, mon Dieu, vous savez que je dis la vérité lorsque, en votre présence, j’assure au monde que partout où il y a des prêtres, des moines et des religieuses condamnés à vivre en dehors des voies de la vie que vous avez vous-même tracées à l’homme, il y a des larmes amères qui coulent, des soupirs mal étouffés qui montent vers le ciel, des cœurs en détresse qui vous crient: Oh ! que je suis malheureux 1

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