XXI. Mon vicariat à St-Roch de Québec; l'hôpital de
marine ; la première fois que je porte le dieu galette dans la poche de mon gilet.
Au mois de septembre 1834, je fus nommé vicaire de St-Roch de Québec, avec les abbés Baillargeon, Louis Parent et Siméon Bellot. M. David Tétu était curé de cette importante paroisse. Une des premières choses qu’il fit, après l'installation de ses nouveaux ticaires, fut de diviser sa grande paroisse en quatre parties, afin qu’il y eût plus de régularité dans notre ministère. Ce partage se fit au sort et me donna la partie nord-est, qui comprenait l'hôpital de marine. Le nombre ordinaire des marins malades que je tisitais presque tous les jours variait de vingt-cinq à tnt. La chapelle catholique, avec son bel autel, l'était pas encore prête : ce ne fut qu'en 1836 que je pus déterminer les autorités de l'hôpital à l’acheer, telle qu’elle est aujourd'hui. Comme il n’y avait pas d’endroit spécial pour y dire la messe et y garder le Saint-sacrement, je me trouvai bientôt en
ace d’une difficulté qui, d’abord, me parut très grave.
Il s'agissait d'administrer le saint-viatique à un matelot qui se mourait. Jusque-là, en portant le bon-dieu aux malades, soit à St-Charles, soit à Charlebourg, j'avais toujours déployé, à l'exemple des prêtres catholiques, beaucoup de pompe et toutes les marques extérieures d’un souverain respect pour
le dieu tout-puissant et miséricordieux que je
croyais tenir dans mes mains. Je ne l'avais jamais
porté sans être accompagné de plusieurs personnes,
à pied ou à cheval. Pour frapper le peuple de respect, je portais, par dessus ma longue soutane, un
grand surplis blanc. Un homme me précédait, sonnant une clochette tout le long du chemin, afin de pré. À
venir les gens que le grand Dieu qui non seulement avait créé le ciel et la terre, mais qui s'était fait homme pour nous sauver par Sa mort, passait en personne, et que, soit dans leurs maisons, soit le long des chemins publics, soit dans leurs champs, ils
devaient se jeter à genoux et se prosterner, la face
contre terre, pour l’adorer.
Mais pouvais-je en agir de même à Québec, où
tant de misérables hérétiques étaient Lien plutôt |
disposés à rire de mon dieu qu’à l’adorer?
Toutefois, dans mon zèle et dans ma foi sincère, j'étais bien déterminé à braver les hérétiques du monde entier, et à m'’exposer à leurs insultes, plutôt que de renoncer aux marques de respect et d'a. ‘loration que je croyais partout dues à mon dieu, Lt deux fois je portai ce dieu à l'hôpital avec la solennité ordinaire.
En vain, mon curé essaya de me persuader d'en agir autrement : je fermai l'oreille à ses avis. II m'invita alors à aller avec lui au palais épiscopal, afin de conférer avec Sa Grandeur sur ce grave sujet.
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avec une légèreté que je n'avais jamais observée en lui, me dit que, à cause des protestants qu’on rencontrait partout dans les rues de Québec, il était préférable d’y faire voyager le bon-dieu incognito. Il ajouta, sur un ton badin :
— Mettez le bon-dieu dans les Poches de votre gilet, comme font les autr. prêtres de la ville, et portez-le ainsi, sans aucun Scrupule, à vos mourants. Ne prétendez jamais devenir un réformateur, et faire mieux que le reste de vos vénérables frères dans la prêtrise. Nous ne devons pas oublier que nous sommes un peuple conquis. Si nous étions les maitres, nous porterions notre bon-dieu avec tous les honneurs que nous lui rendions avant la conquête. Mais les protestants sont les plus forts : notre gouverneur, aussi bien que notre gouvernement, est protestant; la garnison de notre inexpugnable citadelle est en grande partie composée de protestants. Suivant les lois de notre sainte Église, et aussi suivant les lois françaises qui ont été reconnues comme lois du Canada par le traité de paix, après la conquête, nous aurions bien le droit de punir, même de mort, les imisérables qui tournent en ridicule les mystères de notre sainte religion. Mais nous ne sommes pas assez forts pour user de ce droit : nous devons donc porter le joug en silence. Après tout, c'est notre Dieu lui-même qui, dans ses jugements insondables, nous a privés du pouvoir de l’honorer comme il le mérite. Et, pour vous dire clairement ma pensée, ce n’est pas notre faute, mais la sienne, si nous sommes aujourd’hui forcés de le faire voyager incognito par nos rues. Si nous sommes obligés de le cacher dans nos poches, ce n’est là qu’une des conséquences funestes de la victoire que ie Dieu des batailles permit aux hérétiques de remporter sur
nous, Si la divine Providence voulait que nous pus: sions briser nos chaînes, et acquérir le pouvoir de faire revivre les lois qui régissaient notre Canada avant la conquête, pour empêcher les hérétiques protestants d’insulter par leur présence et leurs sarcasmes, à nos dogmes les plus sacrés, avec quel bouheur nous profiterions de l’heure solennelle de la mort des fidèles pour réveiller la foi de notre peuple par l’imposant spectacle du Saint Viatique porté en procession par les rues aux mourants? Je vois avec autant de chagrin que vous, que la foi du peuple dans la présence r<:", de Jésus-Christ au saint sacrement diminue de jour en jour : et je comprends aussi bien que le reste de mes prêtres qu'une des principales causes de cette décadence de la foi est la triste nécessité où nous sommes de porter le bondieu, disons le mot, dans nos poches. Ce déplorable fait ébranle les convictions les plus sincères, et jette sur ce grand mystère un ridicule qui n’est que trop senti par le peuple. Mais que Dieu permette à un gouvernement catholique de nous aider à chasser les Anglais et à oriser le joug pesant et ignominieux que ces hérétiques ont mis sur nos épaules, alors nous redeviendrons libres de montrer en tout temps le souverain respect que nous devons à Jésus-Christ dans ce grand sacrement de son amour : nous reprendrons la sainte habitude que nous avions de le porter en triomphe aux malades et aux mourants; nous n’aurons plus la honte et la douleur de le porter dans nos poches. Empêchons les protestants de s'établir parmi nous, alors nous pourrons encore porter le bon-dieu comme nous le faisions au bon vieux temps.
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