RIT
sions des picotés et des cholériques, me tenir l'oreille près de leur bouche, humer l'air pestilentiel de leurs lits de mort. Est-ce que la prudence ne me fait pas un devoir de prendre quelques précautions dans de pareilles circonstances?
— Est-il possible, continua le docteur, qu’un homme pour qui j'ai tant d'estime, ignore à ce point les effets délétères de l'alcool sur le corps humain? Ce que vous venez de boire n’est autre chose qu’un affreux poison. Loin d’être plus à l'abri du danger depuis que vous l'avez bu, vous courez mille fois plus de risques qu'auparavant d’être atteint par la contagion.
— C'est ainsi que vous, pauvres protestants, lui répondis-je en riant, vous n'êtes tous que des fanatiques à l'égard de ces excellents breuvages. Mais vous ne me persuaderez jamais de partager vos idées exagérées sur ce sujet. Serait-ce donc pour l'usage des chiens que Dieu aurait créé le vin et le brandy? Non! ces excellentes choses sunt faites pour l’homme sage qui sait s’en servir avec modération.
— Mon cher Père Chiniquy, poursuivit le docteur, vous badinez; je suis parfaitement sérieux lorsque
je vous dis que, sous le nom de brandy, vous avez |
bu un poison qui vous expose plus que jamais à succomber aux atteintes de l'épidémie qui fait ici tant de victimes depuis quelques Jours.
— Si l’on s’empoisonnait à boire de bon vin et d'excellent brandy, lui répondis-je, il y a longtemps que vous seriez le seul médecin dans Québec, et que tous les autres y seraient morts et enterrés ; car je ne connais que Vous, parmi tous les docteurs de la ville, qui ne fassiez pas usage de ces bonnes choses. Mais, quoique j'aie bien du plaisir à causer avec vous, mes matelots sont ià qui m'aitendent et m'ap-
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pellent : veuillez m’excuser si je vous quitte pour aller à eux.
— Laissez-moi vous dire encore un mot, répliqua le docteur, et j'aurai fini. Nous devons faire, demain matin, l’autopsie d'un marin qui vient de mourir subitement. Auriez-vous quelque objection que je vous fisse voir, dans le corps de cet homme, le mal que vous vous êtes fait à vous-même en buvant ce brandy?
— Je n'ai aucune objection à cela, lui dis-je : il y a longtemps que je veux étudier l'anatomie ; demain donc je prendrai ma première leçon. Elle ne peut m'être donnée par un maitre plus aimable et plus savant que vous.
Je pressai la main du docteur et le quittai pour courir à mes chers malades, qui m’occupèrent le reste de la journée et une partie de la nuit; car pas moins de cinquante voulurent faire des confessions générales; et il me fallut donner les derniers sacrements à vingt-cinq qui étaient à l’agonie.
Le lendemain matin, je me trouvai à la salle de dissection, auprès du cadavre dont on devait faire l’autopsie. Le docteur Douglas me fit présent d’un puissant microscope pour m'aider à mieux étudier les ravages de l'alcool dans toutes les parties du corps humain.
— Je ne doute pas, dit-il, que cet homme n'ait été tué par un verre de rhum qu’il a bu une heure avant sa mort : cette boisson a amené la rupture de l'aorte (la grosse veine qui porte le sang au cœur).
Pendant qu’il parlait, le scalpel avait fait son œuvre avec tant de rapidité et de précision, que l’horreur du spectacle de cette artère brisée était devant nos yeux, comme la dernière parole tombait des lèvres du chirurgien.
— Regardez avec attention, me dit alors le doc. À hier leur, et voyez avec votre microscope les milliers de rhur petites taches rouges et livides dont cette artère est f tion
: couverte : ce sont autant de trouées faites par l’al- L° Cool. exist
Vous savez comment les rats-musqués percent les À que digues élevées le long du Mississippi pour contenir E aller ce fleuve dans son lit. Les innombrables trous qu'ils R porte font permettent à l’eau de s'échapper, d'abord en s’uni pelite quantité; mais bientôt ces trouées, si petites R che. dans l’origine, s’agrandissent par l'effet des eaux, qui E que y creusent de larges passages, et brisent ensuite Ja man digue entière : c'est alors que le fleuve, libre de RE depu toutes ses barrières, porte la désolation et la mort À nos | sur les malheureuses campagnes qu'il avait mission À séjou
on de fertiliser et d'enrichir. Ainsi, ces veines et À eston 4 . ces artères, placées dans tout le corps humain E naux à pour garder le sang dans les limites que la main de È face 1 Dieu lui a tracées, afin de conserver la vie, étant A le pa ! percées dans des milliers d’endroits par l'alcool, le E ou m + sang s'échappe par ces petites ouvertures, et porte À la cer : la destruction et la mort dans tous les organes qu'il K dans À avait mission de fortifier et de nourrir. Ce n’est pas E donne : seulement cette grosse artère que l'alcool brûle, natur: 4 k perce, déchire et détruit : il fait le même travail de peuve | mort dans toutes les veines, dans les poumons et ral. N ù : dans tous les organes du corps humain. Regardez È que n n. les poumons de ce malheureux; et comptez, si vous | whisk | î le pouvez, les milliers ou plutôt les millions de petites F foule | taches rougeûtres, jaunes, livides, dont ils sont cou- quanti Se verts : ce sont autant de petits ulcères causés par E Son, q l'alcool, qui, ayant percé; déchiré les veines, ont à donne laissé échapper des gouttes de sang, qui se sont cor- À pulser rompues, el ont presque entièrement détruit ces À les mi merveilleux organes. Si cet homme n'était pas mort R face e
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hier subitement par la rupture de l’aorte, que le rhum a détruite, il serait bientôt mort d'une congestion du sang aux poumons, causée par la boisson, L'alcool est un des plus dangereux poisons qui existent : à lui seul, il fait mourir plus de personnes que tous les autres poisons réunis. L'alcool ne peut aller dans aucune partie du Corps humain sans v porter le trouble, la maladie et la mort. Il ne peut s'unir ni s’assimiler à aucun des organes qu’il touche. Dieu veut, dans sa sagesse infinie, que l’eau que nous buvons et la nourriture saine que nous mangeons, se transforment en organes et en tissus, depuis les cheveux de notre tête jusqu’à la plante de nos pieds. Cette eau et cette nourriture, après avoir séjourné un temps plus ou moins long dans notre estomac, sont portées par les milliers de petits canaux dont vous voyez ici l’origine, jusqu’à la surface de toutes les parties du corps. Lorsque l’eau, le pain, ou les autres aliments que nous avons bus ou mangés, arrivent par ces canaux aux poumons, à la cervelle, dans les nerfs et les muscles, et même dans les os, ils y sont bien reçus. Partout on leur donne, si je puis ainsi m’exprimer, des lettres de naturalisation : ils y ont droit de bourgeoisie, ils peuvent y rester en paix et y travailler au bien général. Mais il n’en est pas ainsi de l'alcool : sous quelque nom qu'on le boive, qu'il s’appelle vin, bière, Whisky, rhum, brandy, il reste alcool, et cause une foule de maux plus ou moins graves, suivant la quantité bue. L’estomac sait que l'alcool est un poison, que C'est un serpent qui pique, une vipère qui donne la mort. Il fait un suprême effort pour l’expulser ignominieusement, soil par la bouche, soit par les millions de petits tubes qui le conduisent à la surface et le jettent dehors, comme un malfaiteur, sans lui permettre de séjourner nulle part.
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Car, remarquez bien que l'alcool en traversant |: corps par ces petits canaux, depuis l'estomac jusqu'à la surface,. ne trouve pas un organe, pas un tissu, qui lui permette de mettre pied à terre et d'y demeurer en citoyen ou en ami. Regardez avec votre microscope, et voyez comment, partout où l’al. cool a voulu se reposer, il ÿ à eu une lutte acharnée, un combat à outrance, pour le déloger : une sanglante bataille a été livrée pour le repousser, Oui, partout où ce roi de la mort a mis le pied, on voit les traces de la douleur et de la Corruption ; on voit des ruines et du sang comme marques de sa présence.
Par un merveilleux effet des lois de la nalure, ou plutôt de Dieu même, la veine ou l'artère où passe l'alcool, se contracte et se resserre, comme pour empêcher son implacable ennemi de passer, ou pour létouffer sur sa route, Cette artère et cette veine ont évidemment aussi entendu la voix de Dieu qui leur dit : « Le vin est un moqueur ; il pique comme un serpent, il tue comme une vipère ». L'alcool ne tou chera pas un muscle, pas un nerf, sans que ce muscle et ce nerf frémissent comme à l'approche de leur plus cruel ennemi : iis perdent leur force et leur vie à son contact
Ce n’est pas dans les étroites limites d’un chapitre que je pourrais redire toutes les admirables choses que j’entendis tomber ce jour-là des lèvres de mon savant ami, ni les effroyables ravages que l'usage des boissons fortes avaient faits dans le corps de cet homme, qui n’était pourtant pas un ivrogne. Qu'il me suffise de dire que je fus saisi d'horreur à la pensée de l'acte de folie que j'avais fait en buvant du brandy pour conserver ma santé.
Ce que j'appris ce jour-là me laissa entrevoir les merveilles d’un monde nouveau dont je n'avais jusque-là pas même soupçonné l'existence.
en traversant |:
is l'estomac jusorgane, pas un ed à terre et d'y
Regardez avec , Partout où l’al.
e lutte acharnée, oger : une sanrepousser, Oui, le pied, on voit ruption ; on voit s de sa présence, de la nature, ou artère où passe e, comme pour passer, ou pour t cette veine ont le Dieu qui leur ique comme un L'alcool ne tou f, sans que ce à l'approche de it leur force et
8 d’un chapitre nirables choses lèvres de mon que l’usage des e corps de cet | ivrogne. Qu'il d'horreur à la fait en buvant
a entrevoir les
je n'avais jus- |
Ce.
Mais, chose étrange! quoique je fusse saisi d'épouvante à la vue du mal que la boisson forte avait fait même aux buveurs modérés, je n'avais pas assez de logique, de courage et de religion pour en faire le sacrifice, et promettre de n'en plus jamais boire, J'étais encore trop timide et trop lâche pour braver le ridicule qui s'attache à quiconque s'oppose à des usages sanctionnés par les vieilles habitudes et les liens de la société. Mais je pris la résolution d’étudier à fond le mal que fait la boisson à ceux qui en usent. Et le meilleur moyen d'arriver à mon but me parut être de continuer à faire un cours aussi complet que possible d'anatomie, sous la direction de mon savant ami le docteur Douglas.
L'homme qui n’a jamais étudié l'anatomie, comme celui qui n’a jamais étudié l'astronomie, ne sait rien de la sagesse et de la puissance infinies de Dieu. Aucun livre, excepté la Bible, n’est capable de donner une idée de la sagesse, de la puissance et de l'amour de Dieu, comme l'étude du corps humain. Le corps de l’homme est un livre que Dieu a écrit de sa propre main pour nous parler de sa puissance et de sa sagesse comme aucun homme n’en pourra jamais parler.
Comment trouver des paroles pour :xprimer l’étonnement et l'admiration qu’on éprouve en face des faits suivants, que l'étude de l’anatomie nous révèle :
4° Le cœur, qui n’a que six pouces de long et quatre de diamètre, bat soixante-dix fois par minute, 4,200 par heure, 100,800 par jour, 36,792,000 par année. Chaque fois que le cœur bat, il lance douze onces et demie de sang hors de lui-même : ce qui fait que 175 onces de sang par minute, 656 livres par heure, sept tonneaux et trois quarts par jour passent par le cœur! Le sang de tout le corps met
seulement trois minutes à passer par le cœur!
2 Le poids du sang d'un homme ordinaire est de trente à quarante livres. Ce sang parcourt tout le corps en 101 secondes : une minute et cinquante-etune secondes! Dans l'espace de vingt-quatre heures, 11,000 pintes de sang passent par les poumons!
3 La peau est composée de trois parties, placées l'une sur l'autre, dont l'épaisseur varie d'un quart à un huitième de ligne. Chaque quart de pouce carré contient 3,500 pores, par où la sueur s'écoule. Cha. cun de ces pores ressemble à un petit tuyau d'un quart de pouce de long, qui, mis bout à bout, formerait un conduit de 201,166 pieds de long, équivalant à un fossé de drainage d'environ quarante milles, ou près de treize lieues!
4 Il y à 246 os dans le corps humain : dont 63 sont dans la tête et la face, 24 dans les côtes, 16 dans les poignets. 14 dans les jointures, et 108 dans les pieds et les mains.
Après que j'eus étudié avec soin toutes ces merveilles, ignorées de la plupart des hommes, je restai muet d'admiration : je ne pouvais exprimer ce que je ressentais. J'essayai cependant à plusieurs reprises d'en causer avec les prêtres qui m'entouraient; mais je m'aperçus bientôt qu’ils pensaient que je leur parlais de ces choses par vanité et pour montrer quelque supériorité sur eux. Je vis même que plusieurs d’entre eux me tournaient en ridicule, ne me comprenaient pas, et s’imaginaient que j'exagérais. Je pris donc le parti de me taire devant les hommes. Mais combien je me sentais heureux lorsque, seul en la présence de Dieu, repassant ces merveilles dans ma pensée, je pouvais lui dire avec le saint prophète : « Vous êtes grand! Seigneur. Les œuvres de vos mains sont au-dessus de celles des hommes! Mais les œuvres de votre miséricorde et de votre amour sont au-dessus de toutes vos œuvres! »
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Pendant les quatre ans de mon vicariat à la cure de St-Roch de Québec, j'ai assisté à l’autopsie de près de deux cents cadavres, soit à l'Hôpital de Marine, soit dans les autres parties de la ville, où le coroner et les autres chirurgiens de Québec avaient presque toujours la bonté de m'inviter. C'est ainsi que Dieu m'a donné une occasion de m'instruire dans cette branche si utile des connaissances humaines, comme peu de prêtres ou peu de ministres en ont jamais eu, sur ce continent ou ailleurs,
C'est ma ferme conviction que les prédicateurs de la tempérance devraient, avant tout, faire un cours complet d'anatomie, et étudier dans le corps nou seulement des ivrognes mais des buveurs modérés, les ravages que la boisson fait dans leurs organes. Tant que ceux qui ont mission de répandre les principes des sociétés de tempérance n'auront pas fait cette étude, il ne comprendront que bien imparfaitement le grand sujet qu’ils traitent. Quoique j'eusse étudié les ouvrages des plus grands écrivains de la France, üe l'Angleterre et des États-Unis sur les maux que la boisson fait au corps de l’homme, j'en ai plus appris sur ce sujet dans l’étude du cerveau, des poumons, des artères et des veines, des muscles et des nerfs d’un seul cadavre, que par la lecture de tous les livres écrits sur cette matière.
Le Seigneur s’est évidemment servi de cette science acquise dans l'examen des organes et des tissus du corps humain, pour donner à mes humbles efforts la puissance irrésistible dont j'avais besoin pour persuader à mon pays tout entier d'accepter la réforme que le moindre de ses enfants lui préchait.
Mais c’est ici le moment de dire comment Dieu m'a forcé, presque malgré moi, à renoncer pour toujours à lusage des boissons enivrantes.
Il y avait parmi mes pénitentes une jeune dame qui appartenait à la classe la plus élevée de Québec. Elle avait une petite fille, âgée d'environ un ah, d’une beauté singulière. Je ne crois pas qu'ici bas il soit possible de rien voir de plus charmant que cette enfant. Aussi sa mère en était-elle passionnée : elle ne pouvait s’en séparer, pas même pour aller à l'église; à tout instant elle la pressait sur son cœur, la couvrait de baisers. Malheureusement, cette jeune dame, comme beaucoup d'autres, même dans les plus hauts rangs de nos sociétés modernes, avait appris dans la maison de son père à aimer le vin; et sa mère avait été, par son exemple, sa première maîtresse dans l’art de, boire « modérément ».
Après avoir, pendant quelque temps, bu modérément, elle s’habitua, comme cela n'arrive que trop souvent, par des degrés presque imperceptibles, à dépasser les bornes de la modération et des convenances. Puis vinrent des ordonnances médicales qui lui firent comme une loi de boire des spiritueux plusieurs fois dans la journée, sous prétexte de soutenir ses forces et de conserver sa santé. Enfin, des penchants presque irrésistibles la firent bientôt descendre à des habitudes d’intempérance qui la faisaient rougir, et qu’elle était la première à déplorer, lorsqu'elle revenait à elle-même.
J'étais le seul au monde, avec son époux, qui fusse initié à ce triste secret. Ce jeune homme était mon ami intime; et souvent, le visage baigné de larmes, il était venu me conjurer de lui aider dans les efforts qu’il faisait pour persuader à sa compagne de renoncer entièrement à l'usage du vin. Je mis tout en œuvre pour lui faire voir l’abime qu'elle “reusait elle-même tous les jours sous ses pas. Jamais je ne lui en parlais, soit que je fusse seul
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ron un an, s qu'ici bas armant que passionnée :
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‘poux, qui omme était baigné de aider daus sa compadu vin. Je me qu’elle
ses pas.
fusse seul
avec elle, soit devant son époux, qu’elle ne fondit en larmes et ne promiît de suivre mes conseils. Mais, hélas! les funestes ordonnances du médecin étaient toujours là, comme une barrière infranchissable à toute réforme. Ces quelques verres de vin étaient comme de l'huile répandue sur des tisons brûlants qui cause un incendie que rien ne peut éteindre.
Un après-midi, que jamais je n’oublierai, un mes- l sager hors d’haleine vint me dire : « M. A... vous à conjure de venir à l'instant chez lui. Un affreux | malheur vient de lui arriver... son enfar : été tué. i et sa femme en est tellement affectée qu’elle veut s'ôter la vie...! »
Je m'élançai, et je fus bientôt en face du plus épouvantable spectacle qui se soit jamais vu.
La jeune mère s’arrachait les cheveux, déchirait ses vêtements et se labourait la figure avec ses ongles, en remplissant la maison de ses cris :
— Pour l'amour de Dieu! donnez-moi donc un couteau pour que je me coupe la gorge !.. J’ai tué mon enfant! Mon enfant! ma chère petite fille est
mortel... Ma Lucie! ma Lucie! c’est ta mère, ta 1] 4 . , , Q û ÿiE
cruelle mère, qui t'a ôté la vie! Mes mains sont | teintes du sang de mon enfant! Oh! pourquoi veut- Li
on m'empêcher de mourir. .!
Le jeune époux et deux autres messieurs, un docteur et le coroner, employaient tout ce qu'ils avaient de force pour tenir les mains de cette mère désespérée, et l'empêcher de s’élancer sur la muraille, où elle voulait se briser le crâne.
Complètement ivre, elle était tombée, son enfant dans les bras, avec tant de force sur le poële, qu'il avait été renversé : les tisons enflammés, répandus sur le plancher, avaient failli mettre le feu à la mai-
son. Un des angles aigus du poêle s'était enfoncé dans la tempe droite de l'enfant, avait brisé le crâne et déchiré la cervelle Tout cela avait été l’œuvre d’un moment. Mais ce moment était toute une éternité pou: la malheureuse mère et son enfant. A peine était-elle relevée, qu’elle se sentit comme foudroyée en voyant d'un coup d'œil toute l'étendue de son malheur. Comme il arrive presque toujours en de pareilles circonstances, son ivresse s'était entièrement dissipée. En voyant son enfant mort, son premier mouvement avait été de courir au buffet pour saisir un grand couteau de table bien effilé pour s’en couper la gorge. Heureusement que son mari était entré à l'instant, s'était élancé sur elle et lui avait ôté celte arme meurtrière, après une terrible lutte.
Après plus d’une heure d'efforts inutiles pour calmer la mère et rendre quelque service au père infor-
tuné, je pensai à m’en retourner. Mais ce fut impossible.
— Au nom de Dieu! me dit le malheureux époux, restez avec nous pendant l’affreuse nuit qui nous attend. Mes malheurs sont assez grands sans qu'on nous déshonore à jamais par une publicité qu’il nous faut éviter à tout prix : vous êtes le seul homme au monde, avec ces messieurs, sur qui je puisse compter pour m'aider dans cette heure de désastres, et pour garder le secret de ma honte. Ne me refusez pas cette faveur.
Je restai avec l'espoir d’être de Guelque secours, Surtout à la pauvre mère. Mais tous mes efforts auprès d'elle furent inutiles : elle demeura absolument sourde à tout ce que je pus lui dire; elle répondait à mes paroles par des sanglots, des cris déchirants :
à Chaque instant, elle répétait :
it enfoncé le crâne et euvre d’un ernité pour Le était-elle en voyant
malheur.
> pareilles nent dissinier mousaisir un en couper ait entré à L ôté cette
pour calère inforfut impos-
uxX époux, qui nous ins qu’on qu'il nous omme au > compter s, et pour pas cette
secours, fforts ausolument répondait chirants :
— Mon enfant! ma Lucie! Au moment même où tes lèvres me couvraient de baisers, je t’ai donné la mort...! Pendant que tu pressais sur ton cœur ta mère, ce monstre indigne d’être jamais appelé mère était ivre...! et c’est elle qui t'a donné le coup de mort! Oh! ma Lucie! Mes mains cruelles sont rougies de ton sang!l.. Mon mari! je t'en prie, au nom du ciel! ôte-moi la vie! Cher Père Chiniquy! je vous en conjure, par la charité que vous avez toujours eue pour moi, aidez-moi à mettre fin à mes douleurs... à mes remords... à ma vie criminelle! Donnez-moi un couteau, que je me perce le sein... que mon sang se mêle à celui de mon enfant... que je sois ensevelie avec elle dans le même tombeau!
En vain j’essayai de lui parler des miséricordes de Dieu pour les plus grands pécheurs : ses oreilles semblaient entendre des voix terribles qui empéchaient mes paroles d'aller jusqu’à elle.
Dans la nuit elle eut une crise plus épouvantable que toutes les autres. Sa douleur devenait de la fureur. Quoique nous fussions quatre hommes pour la tenir, elle était plus forte que nous tous : elle se débattait dans nos bras avec une force de géant; elle finit par nous échapper, et s’élança dans la chambre où était le cadavre sanglant de son enfant, qu'elle saisit et étreignit sur sa poitrine, comme si elle eût voulu le broyer. Puis, ayant arraché le linge blanc qui cachait l’effroyable plaie, elle y appliqua ses lèvres.
Cette infortunée, les cheveux épars, la robe en lambeaux, le visage couvert de sang, les yeux rougis par les pleurs, pressant le petit cadavre sur son sein découvert, formait un spectacle d'horreur comme le monde n’en a jamais vu!
Enfin elle se tourna vers moi et me dit d’une voix solennelle :
— Père Chiniquy, pourquoi n'ai-je pas suivi les Charitables conseils que vous m'avez si souvent donnés? Combien de fois vous m'avez répété les paroles tombées du ciel: « Le vin est trompeur : c’est un serpent qui pique, c’est un Scorpion qui donne la mort! » Exaucez en ce moment, je vous en conjure, la prière que la plus malheureuse des mères vous adresse. Allez d’un bout du Canada jusqu’à l’autre ! Dites à tous les pères de famille de ne jamais mettre une goutte de ces boissons maudites sous les yeux de leurs enfants! Allez dire à toutes les mères de famille de n’en jamais’ mettre sur leurs lèvres une goutte seule! Allez dire à tous les Canadiens de n’y jamais toucher et de n’en jamais avoir dans leurs maisons! Dites à tout le Canada, dites à tout l'univers, comment sur le cadavre de mon enfant j'ai à jamais maudit la boisson qui lui a ôté la vie et qui m'a perdue!
Après m'avoir adressé ces paroles émouvantes, elle s’arrêta quelques minutes comme pour se reposer; puis, fixant de nouveau ses yeux sur moi, elle reprit :
— Au nom du ciel! je vous en conjure! dites-moi si mon enfant peut me pardonner sa mort! Peutelle prier Dieu d’avoir pitié de sa malheureuse mére? Peut-elle obtenir que la sainte Vierge demande grâce pour moi?
Mais avant que j'eusse le temps de lui répondre, elle nous foudroya tous en criant :
— Je suis perdue! J'ai tué mon enfant pendant que j'étais ivre!.…
À peine cet effroyable cri étaitil sorti de son cœur qu'elle tombait morte sur le plancher! Des
flots daient sa poi Ce que |’ la mè mon tr cadavr Mai son d | tombe surtou Au je n'ét jours chamb sur les corde Ava animé plus é adress:
cours qui tre une pc des or!
bat à :
Au :
si mé assoup.
rien — et si c et tenu Ma mi avec ut
| d’une voix
S suivi les uvent donles paroles r: c'est un i donne la en conjure, nères vous x'à l’autre!
ais mettre Is les yeux s mères de lèvres une ens de n’y leurs mait l'univers, i à jamais t qui m'a nouvantes,
r se repomoi, elle
dites-moi !... Peutlheureuse ierge derépondre,
pendant
i de son her! Des
flots de sang lui sortaient par la bouche et inondaient son enfont qu'elle tenait encore pressée sur sa poitrine.
Ce terrible drame resta caché : le coroner rapporta que l'enfant ayant été tué par un accident imprévu, la mère en était morte de chagrin. Deux jours après, mon ministère m'’obligeait à porter en terre les deux cadavres, enfermés dans le même cercueil!
Mais ce que j'avais vu et entendu dans cette maison désolée ne pouvait être enseveli au fond d’un
['tombeau. J'avais besoin de solitude, de silence et
surtout de prière après cette horrible tempête!
Au retour du cimetière, il me fut aisé de dire que je n'étais pas bien, que j'avais besoin de quelques jours de repos. Je m’enfermai donc dans ma petite chambre pour être seul avec mon Dieu, et réfléchir sur les grandes leçons que sa justice et sa miséricorde venaient de me donner.
Avant ce malheureux penchant, cette femme était
animée des sentiments d'honneur et de piété les
plus élevés. Les dernières paroles qu’elle m'avait adressées n'étaient pas pour moi comme ces discours si communs que nous adressent les pécheurs qui tremblent à l'approche de la mort : elles avaient une portée et une solennité qui en faisaient presque des oracles du ciel, et je me sentais appelé à un combat à mort contre l'alcoolisme.
Au milieu des ténèbres et du silence de cette nuit si mémorable pour moi — étais-je éveillé, ou assoupi dans les illusions d’un songe? je n’en sais rien — je vis tout à coup la figure si calme, si belle el si chère de ma mère! Elle était tout près de moi, et tenait par la main la malheureuse jeune femme! Ma mère, oui, ma bien-aimée mère, me dit alors avec une force de sentiment, d'autorité et d'amour
hd
qui gravait chaque parole dans mon âme comme avec (les lettres de feu, de larmes et de sang : « Va par tout le Canada dire à tous les pères de famille de ne jamais mettre une goutte de boisson enivrante sous les yeux de leurs enfants. Dis à toutes les mères de ne jamais boire une goutte de ces détestables boissons. Dis à tout le peuple du Canada de ne jamais toucher ni regarder la coupe empoisonnéc des boissons enivrantes. Et toi, l'enfant si cher à mon cœur, abandonne aussi pour toujours l'usage de ces boissons, qui sont maudites au ciel, sur la terre et en enfer ».
Quand cette voix, si puissante et si douce tout à la fois, eut cessé de se faire entendre, et que les yeux de mon âme eurent cessé de voir cet étrange et merveilleux spectacle, je me sentis singulièrement inquiet et troublé. Je me dis à moi-même :
— Serait-il possible que les terribles choses que j'ai vues et entendues depuis quelques jours troublassent ma raison et me conduisissent à l’asile des fous ?
J'avais passé les trois dernières nuits sans sommeil, et je n'avais presque rien pu manger depuis quarante-huit heures. Je craignais que la faiblesse de mon corps n’eût brisé l’équilibre de ma raison, pour me relégucr à jamais parmi les aliénés.
Je me jetai à genoux pour pleurer et prier; et bientôt je me sentis plus calme et plus fort. Élevant alors de nouveau ma pensée vers Dieu, je lui dis dans toute la simplicité de mon cœur :
— O mon Dieu! faites-moi connaître votre sainte volonté; et donnez-moi la grâce de l’'accomplir! Voulez-vous que je vedise à mon pays les épouvantables maux que la boisson fait au corps comme à l'âme de ses enfants; ou bien voulez-vous que la
connai reste Plu:
âme :
L’àr qui n° le ciel — |] mon !
une g mon p Canad Il y messe,
Une est qu J'avais avec é procur Québe mis à incroy:
licisme grande royaur
Mon comme de Que de me laissais montre
| âme comme de sang : « Va res de famille Isson enivrante outes les mères es détestables Canada de ne } empoisonnéc si cher à mon l'usage de ces ur la terre et
douce tout à re, et que les ir cet étrange tis singulièrenoi-même :
>s choses que »s jours trouit à l'asile des
ts sans somnanger depuis e la faiblesse de ma raison, aliénés.
r et prier; et s fort. Élevant u, je lui dis
> votre sainte l’'accomplir!
les épouvan- "ps comme à -vVous que la
connaissance jque vous m'avez donnée de ces choses reste à jamais ensevelie avec moi dans le tombeau?
Plus vite que l'éclair, la réponse parvint à mon âme :
« Va publier partout ce que tu as appris ».
L'âme inondée de joie et le cœur ceint d’une force qui n’était pas la mienne, j’élevai mes mains vers le ciel et je m'écriai tout haut :
— Pour votre amour, 6 Jésus, et pour l’amour de mon pays, je promets de ne plus jamais prendre une goutte de boisson enivrante. Je ferai tout en mon pouvoir pour que les prêtres et le peuple du Canada fassent le même sacrifice!
Il y a quarante-quatre ans que j'ai fait cette promesse, et avec la grâce de Dieu j'y ai été fidèle,