‹ Cinquante ans dans l'Eglise romaine [microforme]Chapitre 46 sur 52 · TRES · texte numérisé non relu

TRES

— Oui, mon ami, lui répondis-je, la peste est là: déjà son poison coule dans mes veines; ct, avant peu, je serai probablement une de ses victimes. Réflé. chissez donc bien, avant de faire un pas de plus,

Je me tus après ces quelques paroles, et un silenc de plusieurs minutes suivit; c'était un silence bien solennel. Pendant que ses regards se tournaient tour à tour vers la terre et vers le ciel, le jeune prêtre réfléchissait à ce qu'il venait d'entendre.

Les anges du ciel lui apparurent-ils en ce moment portant dans leurs mains la couronne promise à ceux qui meurent pour leurs frères d'ici-bas? Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que peu de mois plu: tard, ce jeune héros allait recevoir cette glorieuse couronne après être tombé au poste que le ciel lui confiait ce jour-là. Il prit son mouchoir pour essuyer les gouttes de sueur qui coulaient de son front; puis, me regardant avec un sourire que je n'oublierai jamais, il me dit:

— Ya-t-il un sort plus désirable et plus beau que de mourir pour ses frères? Non. Eh bien, si Dieu veut que je meure à ce poste d'honneur que sa sainte volonté soit faite... je suis prêt,

Et, d'un pas ferme comme celui d’un vaillant soldat qui court à l'assaut, il franchit avec moi le seuil de l'hôpital avec un visage aussi gai qne s’il eût été à un festin. Je mis plus d’une heure à le conduire de salle en salle, et à le présenter à mes chers ma lades. Je me sentis alors si faible qu'il me fallut l’aide de deux amis pour me rendre au presbytère, où je me jetai sur mon lit. Mes deux médecins furent à l'instant appelés, et trouvèrent la maladie si grave qu’ils demandèrent le secours de trois autres médecins. J'endurai de véritables tortures pendant les neul jours qui suivirent. La fièvre était si ardente qu’il

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ne me resta bientôt plus que la peau et les os: la chair avait été littéralement consumée, Les médecins ayant perdu tout espoir de me guérir, les derniers sacrements me furent administrés et je me préparai à la mort,

Le dixième jour, je restai absolument immobile. Il m'était impossible de remuer même un doigt, ou de dire un seul mot; ma langue était devenue aussi sèche qu'un morceau de parchemin. L'action de la fièvre sur les muscles des yeux était telle, qu'ils étaient retournés au fond de leur orbite, et ne montraient plus que le blanc, Je n'avais pu prendre pendant ces dix jours que quelques gouttes d’eau froide qui passaient avec peine entre les dents. Mais, pendant que toutes les fonctions du corps étaient ainsi paralysées, les facultés de l'âme, la mémoire, l'intelligence vivaient d'une vie plus puissante et plus intense que jamais. Elles agissaient en moi avec une activité qu'aucune parole ne saurait redire, Dans un paroxisme de la fièvre, je tombai dans une espèce de délire. D'épouvantables choses se présentaient alors à ma pensée. Tantôt j'étais suspendu par les pieds, avec un fil, au sommet d'une montagne, la tête tournée vers un abime sans fond. Tantôt j'étais environné d’ennemis cruels, dont les poignards me passaient à travers les entrailles, l'estomac, la cervelle. Ce qu’il y a de singulier c’est que toutes ces visions se sont attachées à ma mémoire avec une telle puissance que je n’en ai jamais oublié même les plus petits détails. La mort, dont je sentais les approches de plus en plus vivement n'avait d’abord rien qui m'effrayät. J'avais fait, à ce qu’il me semblait, tout ce qu'il m'était possible de faire dans mon Église pour être sauvé. J'avais fidèlement donné aux pauvres mon dernier sou, tous ies jours. J'avais tei-

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lement jeûné et fait pénitence que souvent ma santé en avait souffert; j'avais pr'êché avec tant de zèle, et travaillé à la conversion des pécheurs avec tant d'ardeur, que la ville de Québec toute entière m'en avait témoigné son admiration. En un mot, ma sainteté et mes vertus pharisaïques brillaient d’un si grand éclat, que j'en étais ébloui. J'avais sur la poitrine les scapulaires, les reliques et les médailles qui m'assuraient les indulgences plénières les plus parfaites pendant la vie et après la mort; j'avais invoqué tous les saints du paradis, en commençant par la Sainte-Vierge, et je les avais conjurés de prier Dieu d’avoir pitié de moi, de me pardonner mes péchés et de me donner une place au ciel : c’était [E] tout ce que mon Église me demandait pour être sauvé, et, avec la plus grande sincérité du monde, je croyais à cette Eglise.

Au commencement de la treizième nuit, tous les docteurs s'étaient réunis autour de moi pour se consulter. Ils me trouvèrent froid comme glace, et en se retirant dirent aux prêtres qui m'’entouraient :

— S'il n’est pas encore mort, il n’a plus que quelques instants de vie; sa respiration est arrêtée et son pouls à cessé de battre.

Quoique ces paroles eussent été prononcées à voix basse, elles frappèrent mon oreille comme un coup de foudre. Comme je l'ai déjà dit, mes membres glacés étaient absolument immobiles; il m'était impossible de donner aucun signe de vie, ma langue desséchée et paralysée ne pouvait articuler aucun son. J'avais, cependant, une parfaite connaissance de tout ce qui se faisait et se disait autour de moi; et jamais ma mémoire et mon intelligence n'avaient été aussi actives et aussi pleines de vie qu’à ce moment. Les paroles du docteur : « S'il n’est pas

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Non, rien ne pourra jamais exprimer la terreur qui s’empara de moi à cvtte vision. Toutes ces bonnes œuvres, ces jeûnes, ces pénitences, dans lesquelles mon Église m'avait dit de mettre ma confiance, n'étaient donc qu’un fantôme, une cruelle illusion, un grain de poussière à côté de mes iniquités qui étaient restées là pour crier vengeance contre moi ct m'écraser de leur poids pendant l'éternité. (1)

(1) NOTE DE L'AUTEUR. — Afin d'être bien compris par ceux de mes lecteurs qui n'ont jamais connu les doctrines anti-chrétiennes de l'Eglise de Rome sur le salut par les bonnes œuvres, et les pénitences du pécheur, je crois devoir mettre ici la question et la réponse que l’on trouve, sur ce stjet, dans son cathéchisme, à l'article du ciel :

Question. — Qui sont ceux qui vont au paradis ?

Réponse. — Ceux qui vont en paradis sont les justes qui n’ont jamais offeusé Dieu, onu ce sont ceux qui, l'ayant offensé, en ont fait pénitence.

L'échafaudage pharisaïque de perfection et de sainteté par les œuvres s'était donc soudainement écroulé. Tout ce que j'avais cru jusqu'alors si bon, si parfait en moi, ne m’apparaissait que comme du fumier. Mais j'allais mourir! Il ne me restait plus qu'une minute de vie. Et j'allais être perdu, rejeté pour toujours loin de mon Dieu! Oh! qui pourra jamais dépeindre les angoisses de l’âme en face d'une pareille éternité! J'aurais voulu parler à Jésus-Christ et lui demander pardon... Mais mon Église me le montrait irrité contre moi, et me disait de ne l'approcher que par l'intermédiaire de ses saints! Mon àme épouvantée se tourna donc vers les saints que je croyais en ce moment les plus puissants auprès de Dieu. Sainte Anne et sainte Philomène se présentèrent alors à ma pensée. J'avais eu, dès mon enfance, une confiance sans bornes dans l'intercession de sainte Anne, ma mère m'avait souvent raconté quand j'étais enfant, les merveilleuses guérisons opérées par son intercession. Et, depuis que j'étais prêtre, j'avais souvent versé des larmes d’admiration, lorsque, dans l'Église de la Bonne-Sainte-Anne-du-Nord, j'avais vu les innombrables béquilles et autres ex-voto qui attestaient son pouvoir au ciel. Quant à sainte Philomène, c'était alors la grande sainte à la mode. Son Corps, nous assurait-on, venait d’être trouvé à Rome, tout frais, rayonnant de beauté, après dix-huit cents ans! Un livre,: écrit ‘avec l'approbation des évêques d'Italie, répandu de tous côtés, remplissait le monde du bruit des merveilles qui s’opéraient partout où le nom de la nouvelle thaumaturge était invoqué. Avec toute la puissance de mon âme, je conjurai donc sainte Anne et sainte Philomène de demander grâce à Dieu pour moi, et de m’obtenir encore quelques années de vie, promettant sincèrement d’aug-

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Je leur promis aussi que si elles m'obtenaient cette faveur, je suspendrais aux murs de l’église de la Bonne-Sainte-Anne-du-Nord un tableau où elles seraient représentées, afin de faire connaitre leur puissance au ciel jusqu'aux générations les plus reculées.

Chose étrange! À peine ma prière était-elle finie que sainte Anne et sainte Philomène se présentaient devant moi avec une inexprimable apparence de beauté et de vie. Elles étaient sur un nuage d’or, environnées de lumière, élevées d’environ dix à douze pieds au-dessus de mon lit, leurs regards fixés sur moi. La vieille figure de sainte Anne, quoique d'une parfaite beauté, avait une gravité qui me fit mal à voir, tandis que sainte Philomène avec ses dixhuit ans, avait une expression de bonheur, de beauté et d'amour inexprimables. Son regard et son sourire me faisaient du bien; je me sentais attiré vers elle comme par une puissance magnétique et j'allais faire effort pour baiser la main qu’elle me tendait, lorsqu'elle me dit : « Vous allez être guéri! »

Et la vision disparut... J'étais guéri! parfaitement guéri!!

Comme les derniers mots de la sainte vibraient encore dans mon oreille, j'éprouvai comme un choc électrique qui se fit sentir de la tête aux pieds. Toutes les douleurs étaient finies, les nerfs et les muscles étaient rétablis dans leurs fonctions, les yeux remis dans leur position naturelle, la langue déliée! La vague glaciale qui montait avec une force irrésistible des extrémités des pieds et des mains, et refoulaient le sang vers le cœur, s'était subitement arrêtée et comme changée en un bain de vapeur, qui ramenait la chaleur et la vie partout. J'étendis la main vers les prêtres en faisant un mouvement de la tête, pour

menter mes pénitences, mes jeûnes et mes aumônes.

Re

la lever un peu au-dessus de l'oreiller, et les regarder, Je les vis qui pleuraient, et je leur dis : — Ne pleurez plus! Je suis guéri! Donnez-moi à manger : j'ai faim.

Hors d'eux-mêmes d'étonnement, deux d’entre eux passèrent leur bras autour de mes épaules pour me soutenir et changer mes oreillers, tandis que les autres, courant à ure table que les religieuses de Québec couvraient tous les jours des gelées et des douceurs les plus délicates, en cas que j'en eusse besoin, m'apportérent deux verres de gelée de pattes de poulets, que je dévorai en un instant. Les amis qui me servaient en ce moment, m'ont dit ensuite que leur joie n’était pas Sans inquiétude pendant qu’ils me servaient ainsi; Car ils craignaient que ce mieux subit ne füt que la vive lumière que donne souvent la lampe au moment où elle va s’étein. dre. Mais leur inquiétude fut bientôt passée, quand ls virent avec quel bon appétit je dévorais tout ce qu’ils me donnaient, et avec quelle sincérité je bénissais Dieu ét mes deux saintes patronnes, pour ma guérison.

— Qu'est-ce que cela veut dire? me demandaient le curé et ses vicaires. Les docteurs nous ont assurés que si vous n'étiez pas mort, vous n'aviez plus que quelques minutes à vivre. Nous avons passé la nuit à pieurer votre mort, et à prier pour faire sortir votre âme des feux du purgatoire. Et voilà que, sauf votre extrême faiblesse, vous nous paraissez parfaitement bien; votre visage rayonne de joie et vous mangez avec un appétit dévorant.

— Tout cela veut dire, leur répondis-je, que lorsque vous me pensiez bien et duement mort, je n'avais aucune envie de mourir, quoique, pour dire la vérité, j'en fusse bien près. Mais lorsque j'ai senti

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venues à cette place-là, je les ai vues de mes yeux, comme je vous vois; je les ai entendues de mes oreilles, comme je vous entends. Oh! si J'étais peintre, quel beau tableau je ferais en représentant ces deux saintes; comme la vieille figure de la bonne Sainte Anne y serait belle, au milieu de la lumière dont elle était environnée! Mais surtout que sainte Philomène y paraitrait aimable et douce, avec le sourire céleste qui léclairait, et la belle main qu’elle tendait vers moi en disant : « Vous allez être guéri! » J'ai promis de faire mettre leur tableau dans l’église de notre Bonne -Sainte-Anne-du-Nord, et j'espère que rien ne m’empêchera d'accomplir ma promesse.

Pendant que je parlais ainsi, les quatre prêtres qui m'environnaient étaient muets d'admiration, car ils pensaient aussi honnêtement que moi, que j'avais été miraculeusement guéri, et ce fut avec un indicible bonheur qu'ils m'accordérent la prière que je leur fis, de chanter à l'instant le Te Deum.

Le lendemain, le bruit de ma guérison miraculeuse se répandit comme un éclair. car J'avais beau- Coup d'amis dans la ville qui s’intéressaient sincèrement à moi. Que mes lecteurs me permettent de leur donner un trait entre mille de la bonté de ce peuple de St-Roch pour le pauvre pécheur qui ecrit ces lignes. Les citoyens qui vivaient près de notre presbytère, ayant entendu dire que la fièvre qui me dévorait ine faisait éprouver de véritables tortures cérébrales, à chaque fois qu'un cheval ou qu’une voiture passait dans les rues, ils firent à l'instant couvrir toutes les rues environnantes de paille, afin qu'aucun

bruit, qu'aucune secousse ne pût à l'avenir augmeuter mes souffrances.

Mes médecins furent les premiers informés de ma guérison, et ils furent aussi parmi les premiers qui me visitèrent après cette mémorable nuit. D'abord,

ils pouvaient à peine en croire leurs yeux. Mais le fait était là! La nuit d'avant, ils m'avaient abandonné comme mort, après treize jours de la plus affreuse maladie. Et, ce même matin, j'étais parfaitement guéril Je n’éprouvais plus la moindre douleur: Ja fièvre avait tout à Coup disparu sans laisser aucune marque de son passage, sauf mon extrême débilité,. Ils m'interrogèrent minutieusement sur toutes les circonstances de cette étrange guérison. Pour réponse, je leur racontai, dans toute sa simplicité, l’exacte vérité sur l'apparition des deux saintes,

Deux de mes médecins étaient catholiques-romains, les trois autres étaient protestants. Pendant que les premiers pensaient comme moi que ma guérison était miraculeuse, les derniers protestaient énergiquement au nom de la science et du sens commun, contre cette idée. Le Dr Douglas surtout, tenait à démontrer que tout était parfaitement naturel dans ce qui m'était arrivé. Pour le prouver, il me fit diverses questions auxquelles je répondis comme suit :

— Cher Monsieur Chiniquy, vous savez que vous n'avez pas d'ami plus sincère à Québec que moi, et vous me connaissez trop bien, j'espère, pour penser que je veuille un instant attaquer vos croyances religieuses, lorsque je vous dis que votre heureuse guérison s’est opérée sans miracle. Veuillez répondre aux questions que je vais vous faire, et vous comprendrez que tout.est parfaitement naturel dans l'heureux changement que vous avez éprouvé cette nuit. Quoique vous soyez parfaitement guéri, vous êtes très

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faible, et je ne veux pas vous affaiblir encore plus, en vous faisant parler. Veuillez donc répondre simplement oui ou non à mes demandes. Voulez-vous, d’abord, nous dire si c’est là la seule vision que vous avez eue pendant votre maladie ?

— J'ai eu plusieurs autres visions que j'ai prises

pour le délire causé par la fièvre.

— En eutendant la parole si imprudente que j'ai dite moi-même, que si vous n’étiez pas mort, vous alliez bientôt mourir, n’avez- vous pas éprouvé une frayeur de la mort lelle que vous n'en aviez jamais eu de pareille?

— Oui, Monsieur.

— N'avez-vous pas fait alors un suprême effort pour repousser la mort et vous cramponner à la vie?

— Oui, Monsieur.

— Vous êtes un homme d’une volonté et d’une énergie étonnantes; peu de personnes peuvent vous résister quand vous voulez une chose. Grâce à votre volonté de fer vous avez applani des montagnes, et avez surmonté des difficullés, même à Québec, qui en auraient arrêté bien d’autres. Vous m'avez forcé dans plus d’une occasion, de plier devant votre volonté, et d'en passer par où vous vouliez. Or, ne savez-vous pas que la volonté, ou si vous aimez mieux, l’âme de l’homme a un pouvoir mystérieux, et souvent irrésistible, sur son propre corps, tantôt pour dompter ses passions fougueuses, tantôt pour calmer ses douleurs et guérir ses maladies ?

— Oui, Monsieur, dis-je en riant de tout mon cœur de ses observations sur ma force de volonté.

Le D' Douglas, se tournant alors vers les autres médecins, leur dit:

— Ne fatiguons pas davantage le père Chiniquy. Nous en avons assez entendu pour nous faire con-

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