‹ Cinquante ans dans l'Eglise romaine [microforme]Chapitre 49 sur 52 · XXXII. Etablissement de la Société de Tempérance à Beauport · texte numérisé non relu

XXXII. Etablissement de la Société de Tempérance à Beauport

Les pensées et les œuvres de Dieu sont bien audessus des pensées et des œuvres de l’homme! Jamais cette vérité n’a été mieux démontrée que dans l'établissement de la Tempérance à Beauport, en fice des formidables obstacles qui en rendaient l'existence presque impossible. Dans ce déploiement des miséricordes de Dieu envers cette paroisse, l'homme disparait tout entier. La main seule de Celui qui est le maitre des cœurs y est visible. J’avais à peine fini de lire la lettre de l’apôtre de la Tempérance de l'Irlande, que je tombai à genoux pour dire: — Mon Dieu, vous savez que je ne suis qu'un pauvre pécheur, que je ne suis que faiblesse et ténèbres par moi-même. Plus qu'aucun de vos serviteurs, j'ai des raisons de m'appeler un serviteur inutile, Donnez-moi donc votre esprit de lumière, de sagesse et de force, pour que je puisse remplir la mission dont vous m'avez chargé. Sans vous, je ne puis rien, mais avec votre secouis, rien ne me sera impossible.

Ceci se passait un samedi soir, le 2 mars 4839. Le lendemain dimanche, après mon sermon, je dis à mes-auditeurs :

— Je vous ai souvent parlé de ma conviction que le Bon Dieu m'a choisi pour arrêter, parmi vous, les maux sans nombre eïgendrés par les boissons enivrantes. Je vous le répète aujourd’hui, l'alcool est le plus grand ennemi de vos âmes et de vos corps, celui de ‘os femmes et de vos enfants, celui de notre paroisse et de notre pays tout entier, celui de notre sainte religion. Je suis déterminé, avec le Secours de Dieu, à lui livrer un combat à mort et à

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de cette armée et la conduira à la victoire. J'ai choisi les trois premiers jours de cette semaine pour former ses rangs. Que tous ceux qui désirent avoir part au glorieux combat que nous allons livrer, et partager les fruits de la victoire que nous allons remporter, viennent passer ces trois jours avec moi au pied des autels. J'invite même ceux d'entre vous qui ne veulent pas s’enrôler, à venir par curiosité. Je vous invite tous à venir, au nom de notre adorable et bou Sauveur, que les boissons enivrantes clouent chaque jour sur la croix; je vous conjure de venir tous, au nom de la Sainte Vierge, de tous les Saints et des Anges que les boissons fortes contristent constamment au ciel; je vous invite au nom de tant de femmes que je vois fondre en larmes ici au milieu de vous, parce qu’elles ont des maris ivrognes, au nom des pères de famille qui pleurent la perte de leurs enfants, au nom de vos âmes immortelles, qui seront assurément damnées, si vous ne détruisez parmi vous l’usage des boissons enivrantes. Oui! au nom de Dieu qui vous a créés à son image, et qui vous a sauvés par son fils Jésus-Christ, je vous conjure de venir m'aider à combattre et à chasser du milieu de vous le géant redoutable qui menace de vous dé. truire pour le temps et pour l'éternité.

Le lendemain matin, à huit heures, mon église était remplie comme elle ne l'avait jamais été, Je Commençai mon premier discours à huit heures et demie, le second à dix heures et demie, le troisième à deux heures, et le quatrième à cinq. Les intervalles étaient remplis par de beaux cantiques que

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j'avais préparés pour cette circonstance; souvent, pendant ces discours, j'étais interrompu par les larmes, les sanglots et les cris de douleur dont le bruit couvrait ma voix. Alors je mélais mes larmes et mes sanglots à ceux de mon peuple.

Le premier jour, soixante-quinze de mes paroissiens, parmi lesquels figuraient plusieurs terribles buveurs, signèrent l'engagement de Tempérance., Le second jour, deux cents nouveaux soldats s’enrôlérent dans l’armée que nous voulions former pour combattre le monstre de l’ivrognerie.

La scène que nous eûmes le troisième jour fut des plus émouvantes. Trois cents habitants s’avancérent

larmes, des sanglots et des cris d’allégresse de cette multitude. Plus des deux tiers de mes paroissiens étaient donc entrés dans ma société de tempérance; ils avaient déclaré, en présence de Dieu et de tout le peuple :

< Pour l'amour de Jésus-Christ et avec la grâce de Dieu, je promets de ne jamais faire usage de boissons enivrantes, si ce n’est comme remède. Je m’engage de plus, par mes paroles et par mon exemple, à inviter mes parents et mes amis à faire le même sacrifice ».

on comptait les ivrognes lés plus invétérés, avait donc entendu la voix de Dieu, et brisé à Jamais les

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du Dieu miséricordieux et tout puissant qui, seul, peut changer le cœur de l’homme.

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rues voir ce qui se passait parmi nous, le bruit des merveilles que le Seigneur opérait se répandit bien. tôt de tcus côtés. La presse entière, française et anf aise n'eut qu'une voix pour approuver ce qui s'était passé parmi nous. Mais, pendant que les protestants de Québec bénissaient Dieu pour ce qu’il venait de faire, les romains catholiques, inspirés par leurs prêtres, tournaient cette œuvre en ridicule et la déronçaient comme hérétique. L'indignation de l’évêque Sinaïe, surtout, ne connut point de bornes. Voyant que je n'étais pas pressé d'aller le voir, il m'écrivit de sa propre main une lettre pleine de dures paroles, pour me commander d'aller jui rendre compte de ce qu’il nommait mon élrange conduite. Lorsque je fus seul avec lui, il me dit d’un ton de mauvaise humeur qu'il était incapable de contrôler : — Est-il possible, Chiniquy, que vous ayez sitôt oublié ma défense d'établir cette ridicule société de Tempérance? Si vous n’eussiez compromis que vous seul dans cette comédie protestante, (car ce n’est que cela) je gurderais le silence et je me contenterais de vous regarder avec pitié. Mais vous avez Compromis notre sainte religion, en introduisant une société dont l'origine est évidemment hérétique. Hier eoir encore, le vénérable grand vicaire Demers me disait que tôt ou tard vous deviendriez protestant, et que volre société de Tempérance était le premier pas dans cette voie. Ne voyez-vous pas que les protestants seuls vous approuvent? N'’avez-vous pas honte de recevoir les applaudissements de ces hérétiques? Sans vous en douter, vous voilà sur le chemin de la perdition; vous vous êtes couvert de ridicule; vous êtes tellement perdu dans l'esprit public que je crains qu’il ne vous soit possible, à l’avenir, de faire aucun bien ni à Beauport, ni dans

aucune autre partit de mou diocèse. Je ne vous le cache pas, ma première pensée, lorsque j'ai appris hier, par un témoin oculaire, ce qui s'était passé dans votre église, a été de vous interdire sur le champ. J’en ai été empêché par l'espoir que vous verriez bientôt votre erreur, pour la réparer vousmême, en dissolvant cette société anti-alcoolique, Gelte association, comprenez-moi, sent trop le protestantisme pour que je la tolère dans mon diocèse,

Je répondis :

— Monseigneur, Votre Grandeur n'a pas oublié, j'espère, que j'ai été nommé curé de Beauport malgré moi. Et Dieu sait que je su - s:êt à vous offrir ma démission, sans murmure, afin que vous donniez un meilleur curé à ce noble peuple.

Mais je vais mettre une condition à ma résignation : c’est qu’il me sera permis de publier partout que mon prédécesseur, M. Bégin, n’a jamais été inquiété par ses évêques, pour avoir laissé ses paroïissiens, pendant vingt-trois ans, patauger dans Ja boue de la plus dégradante ivrognerie ; et que j'ai été censuré et interdit par Vous, pour avoir consenti à être l’humble instrument des miséricordes de Dieu pour la conversion de ce même peuple.

L'évêque sentit tout de suite qu'il était incapable de resier debout sur le terrain où il s'était placé pour m'attaquer. Ma réponse l'avait visiblement déconcerté. Il resta quelques moments sans répondre, cherchant probablement comment reprendre le glaive que je venais de lui arracher des mains. Il vit bien, aussi, que ses menaces d’interdit ne m'effrayaient

guère, et que je n'étais pas tout à fait disposé à briser l’œuvre que le Bon Dieu avait si birr commencée à Beauport. Après un temps asse: -idérable du plus pénible silence, il reprit :

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— Ne croyez-vous pas que vous avez commis une indiscrélion impardonnable, en forçant les pauvres ivrognes à faire des promesses d’abstinence, promesses qu'ils sont incapables de tenir? Ils retomberont bientôt dans leur première ivrognerie, et après ces quelques jours d’excitation ridicule, leur dernier état sera bien plus déplorable encore que le premier,

— Monseigneur, lui répondis-je, je partagerais vos craintes, si l’œuvre qui vient de se faire à Beauport était mon ouvrage. Mais comme c’est l’œuvre de Dieu, nous n'avons rien à craindre. Les œuvres des hommes sont sans force et sans durée; mais les œuvres de Dieu ont un caractère de puissance et de stabilité qui les rend immortelles comme leur auteur. Quant à la prophétie de M. le grand vicaire Demers, qui pense que j'ai fait mon premier pas vers le protestantisme, en créant cette société parmi ces ivrognes, je n’ai qu’une chose à dire : c’est que, si elle est vraie, nous devons en conclure que la religion protestante est plus propre que la nôtre à servir au salut des peuples et à la gloire de Dieu. Sachant que Votre Grandeur n’est pas disposée à accepter éelle conclusiun, j'espère qu’elle cessera de s’inquiéter de la prédiction qui l’impose. Le vénérable grand vicaire Demers, ainsi que tous les prêtres feraient bien mieux de venir voir les grandes choses que le Seigneur fait parmi nous, pour nous aider à l'en bénir, que de se faire faux prophètes pour nc :s calomnier.

À ce moment, le sous-secrétaire entra en toute hâte, et m'interrompit pour dire à l’évêque qu’un Monsieur venait d'arriver de loin, avec un message pressé, Sa Grandeur me congédia brusquement, à ma grande satisfaction. Je crus m’apercevoir qu’elle n’a-

Vait pas moirs de plaisir à se débarrasser de moi, que j'en avais à m’éloigner d’elle après une augsi désagréable entrevue.

À l'exception de M. Je secrétaire Cazeault et de M. Baillargeon, curé de Québec, tous les prêtres de cette ville que je rencontrai ce jour-là, oubliérent à mon égard les règles de courtoisie et de politesse en usage entre nous. Un d’entre eux poussi mêre les choses jusqu'à vouloir faire le tour de ma paroisse pour prouver à mes gens que j'avais perdu la tête; qu'il vaudrait mieux pour eux de ne faire aucune altentic à ce que je leur dirais à l'avenir sur les Loissons, Il osa même leur conseiller de boire à ma santé lorsquiis seraient ensemble. Mais, à la troisième maison qu'il visita, la maitresse du logis ayant écouté avec attention les preuves qu'il donnait de ma folie, et les conseils qu'il donnait à son mari de boire à ma santé, lui répondit :

— Je ne vois pas bien clairement que notre curé soit fou parce qu’il nous à tous rendus tempérants. Mais je vois bien une chose. :’est que vous êtes un suppôt du diable, lorsque vous conseillez à mon Pauvre mari d'oublier les promesses qu'il à faites de ne jamais boire de rhum, Vous savez fort bien qu’il était un des plus grands ivrognes de la terre et combien de coups j'ai reçus de lui lorsqu'il revenait ivre à la maison. Vous savez aussi combien de fois j'a; failli mourir de faim, et comment mes pauvres en: fants, couverts de haillons, étaient obligés d’aller de porte en porte demander l’aumône Pour eux et pour moi. Voyez comme tout est changé dans ma maison depuis que mon mari a signé la tempérance Mes enfants sont bien habillés, bien nourris, bie logés. Mon mari, qui était un vrai démon dans 5e ivresse, est comme u:: “nge aujourd'hui, Il ee

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pére, bon époux, bon chrétien. Et moi je suis heureuse. Pourquoi donc note curé serait-il mis au rang des fous pour nous avoir fait tant de bien? Si Vous ne sortez d'ici à l'instant, je vais vous en faire sortir avec ce manche à balai.

Le prêtre voyant que la femme était s $C menace, prit son chapeau et mander son reste.

Pendant les douze mois qui suivirent, j'eus à subir bien des humiliations de la part des prêtres. Pour ne pas m'exposer à des scènes trop pénibles, j'évitais leur société autant que possible ; surtout, je me gardais bien de retourner à l’é

évêché. J'avais pris la résolution de ne plus y aller, sauf quand j'en recevrais l’ordre.

Mais Dieu me dédommageait bien de toutes ces misères par la joie dont il inondait mon cœur et mon âme, à Ja vue de l’admirable changement qu’il avait opéré parmi mon peuple. Sa fidélité héroïque à tenir ses th$agements de tempérance devint bientôt le sujet de l'admiration publique. Les moqueurs, même sous le bonnet carré ou la mitre, furent forcés de rougir de leurs sombres prophéties, et finirent par se taire. Bientôt, tout fut changé dans la paroisse : les maisons étaient réparées ou rebâties, les clôtures relevées, les fermes mieux cultivées, les dettes payées, Ja paix, le bonheur, la prospérité, l'industrie florissaient partout. On n’entendait plus de jurements ni de blasphèmes, on ne voyait plus de rixes ni de batailles. Ces braves gens ne mettaient pas de bornes aux marques d'estime, d'amour et de respect qu'ils donnaient à leur curé, et je n'ai pas de paroles pour exprimer le bonheur que je ressen-

érieuse dans décampa sans de-

tais parmi eux. Cependant, quoique l'immense majorité eût accepté le joug si léger, si béni de la tem-

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pérance, il était resté un petit nombre de personnes

respectables et sobres qui n'avaient pas encore eu le courage d'abandonner ce qu’elles appelaient l'usage modéré du vin et des liqueurs. Je priai mon savant ami, le D' Douglas, de venir analyser les différentes boissons en usage parmi ces personnes, pour leur montrer qu'elles ne buvaient, après tout, que du poison, sous le nom des liqueurs auxquelles elles tenaient tant. Pendant près d'une semaine ce digne ami analysa, sous les yeux des gens, les vins, les bières, les rhums les plus recherchés parmi nos gourmets, il en extraya l'alcool, le donna à boire à des chats et à des chiens qui moururent là sous les yeux ébahis de la multitude. Ces savantes expériences, accompagnées de non moins savantes remarques eurent sur le peuple un effet réellement magique. Rien ne saurait donner une idée de l’horreur et du dégoût dont chacun se sentit pris pour ces détestables boissons qui leur avaient coûté si cher et leur avaient fait commettre tant de folies. Ces expériences du Docteur Douglas furent comme la clef de voûte du saint et noble édifice de tempérance que la miséricorde de Dieu avait élevé au milieu de nous. Peu de jours après, nous avions le bonheur de voir tous les habitants de Beauport unis pour montrer par leurs paroles et leur exemple que la société de Tempérance est une de ces gouttes d’eau qui sont tombées des fontaines de la vie éternelle pour éteindre les feux dévorants de l’alcoo-

lisme.

XXXIH. Extension de l’œuvre; fin de l'opposition du clergé.

À peine une année s’était-elle écoulée, depuis l'établissement de la société de Tempérance, à Beau-

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port, que les sept auberges, naguère si prospères,

étaient ruinées, et leurs Propriétaires forcés de prendre un moyen plus honorable d'existence, Ce fait, proclamé par toute la presse de Québec, réduisit au silence les ennemis de cette œuvre, surtout les prétres, sans pourtant changer leurs vues, Il devenait cependant plus évident d’un jour à l’autre, que le bien opéré à Beauport était incalculable sous tous les rapports.

De tous côtés, des gens respectables se demandé. rent pourquoi ils ne tenteraient pas d'établir, dans leurs différentes paroisses, une institution qui avait en si peu de temps, et d'une manière si complète, donné comme une nouvelle vie à Beauport. Partout on entendait les gens se demander Pourquoi les curés ne cherchaient pas à établir dans leurs paroisses l’admirable réforme qui faisait tant de bien à côté d'eux.

Un jour, une dame étrangère et distinguée, dont le mari, par son intempérance avait dévoré un riche héritage, vint chez moi et me dit :

— J'ai été trouver mon curé, il n'y a pas longtemps, pour le prier d'établir une société de Tempérance parmi nous, comme celle de Beauport; mais il m’a brusquement mise à Ja porte, en me disant de me mêler de mes affaires. Une autre fois, je lai conjuré de vous inviter à venir faire chez nous ce que vous avez fait ici, pour le salut des pauvres ivrognes; mais la seule mention de votre nom a

excité sa colère, et j'ai dû me taire. Cette femme fondait en larmes pendant qu’elle me parlait de ce qu'elle avait souffert de ce vice, et je me sentis profondément ému. Je jui répondis :

— Madame, si jétis certain que vous ne dé-

voierez pas le secret que je vais vous confier, je vous

dirais un moyen aus. qu’infaillible de faire

consentir votre curé à établir, dans sa paroisse, la

réforme que vous désirez.

— Pour l'amour de Dieu, reprit-elle, dites-moi ce qu'il faut faire; je jure de ne jamais trahir votre secret.

— Eh bien, Madame, n'oubliez pas de dire à votre curé, lorsque vous irez à confesse, que vous avez entièrement perdu confiance en lui. Il vous demandera aussitôt pour quelle raison, et vous lui direz poliment, mais franchement : « Mon père, vous suvez Combien de larmes sont versées tous les jours, autour de vous, par les femmes dont les maris sont ivrognes. Vous connaissez ma ruine et celle de tant d’autres familles dont tous les biens ont été dissipés par l'intempérance; vous voyez la ruine temporelle et éternelle de nos enfants, qui marchent sur les traces de leurs pères, et qui deviennent à leur tour des ivrognes, dont la mauvaise conduite change nos maisons en véritables enfers. Que faites-vous pour sécher toutes ces larmes? Rien! Que faites-vous pour arrêter tous ces maux? lien! Absolument rien! Vous pourriez, avec la grâce de Dieu, au moyen des sociétés de Tempérance, sauver n époux et nos enfants; vous pourriez ramener la paix, la prospérité et le bonheur dans nos familles. Mais vous ne le voulez pas; comment, aprés cela, avoir confiance en vous? »

Lorsque vous aurez ainsi parlé voire confesseur, écoutez avec humilité : qu'il vous dira, ct acceptez la pénitence qu'il vo àü sera; mais quand il vous demandera si vous ‘egreltez le péché que vous venez de lui confesser, répondez bravement que vous ne le regretterez que lorsque lui-même reéreiiera son manque de zèle à convertir les ivrognes

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et son manque de sympathie à l'égard de tant € malheureux qu'il pourrait soulager par la fondation d'une société de Tempérance.

Cette femme était très intelligente. Elle comprit à l'instant qu'elle avait en main un moyen infaillible de faire sortir le curé de son sommeil léthargique, surtout lorsque je lui eus recommandé d'engager d’autres femmes à aller se confesser du même péché.

Quinze jours plus tard, cette dame revenait me dire comment elle avait engagé un grand nombre de ses arnies à se confesser de leur manque de confiance. Je ne fus pas peu intéressé par le récit qu'elle me fit de l'inquiétude mortelle qui s'était emparée de leur curé, depuis que les plus respectables de ses paroisiennes lui avaient confessé qu'elles n'avaien! plus confiance en lui. Il était jour et nuit troublé par la peur de perdre sa belle cure, si près de Québec, : our être relégué dans un coin noir de la forêt, derrière les montagnes.

Trois semaines lus tard, ce curé frappait à ma porte, où il n'était pas venu depuis que j'avais établi la société de Tempérance; j'eus peine à le reconnaître, tant il était changé. Il était visible que ses pénitentes lui avaient donné plus d'un cauchemar, et troublé son sommeil. Je le reçus avec plaisir, car il avait toujours été un de mes meilleurs amis, sauf pendant les douze derniers mois. D'ailleurs, il avait la réputation bien méritée d’être un bon prêtre. Je l’in-

vitai à diner et le mit aussi à son aise que possible. Mais il m'était facile de voir qu’il venait à moi avec un message embarrassant. A la fin, il me dit ingénu-

ment :

— Père Chiniquy, nous avons eu, vous je savez,

de grands préjugés contre vous, à l’occasion de la

société de Tempérance, Mais la réforme admirable de votre paroisse les a dissipés. Je viens donc vous prier de prêcher une retraite de tempérance de trois jours, chez moi, comme vous l'avez fait ici, J'espère que le bon Dieu bénira cette œuvre parmi mes gens, comme il l’a bénie ici.

— Je me sentirai heureux, lui répondis-je, si je puis voir, chez vous, ce dont le ciel m'a rendu témoin ici, depuis un an, J'irai avec plaisir vous donner les trois jours de retraite. La seule condition que je mette à mon travail est que vous preniez vous-même l'engagement de tempérance, et que vous renonciez pour toujours, en présence de vos paroissiens, à l’usage de boissons enivrantes,.

Le brave curé accepta ma Condition avec joie.

Quelques semaines plus tard, toute la paroisse promettait solennellement, devant Dieu, de ne jamais faire usage d'alcool. Le curé ne savait comment m'exprimer sa reconnaissance pour mon humble travail. Mais sa joie ne fut pas oisive. Sans perdre de temps, il se rendit chez tous les curés de son voisinage pour leur raconter ce qui s'était passé chez lui, Il les engagea, eux aussi, à établir la réforme de tempérance.

Quelques mois plus tard, il ne restait pas une auberge depuis l'extrémité sud-ouest de Beauport à l'extrémité nord-est de St-Joachim. Dans toutes ces paroisses si belles, si intéressantes, il eût été difficile de trouver un seul homme qui souillât ses lèvres avec les détestables boissons qui leur avaient autre-

fois coûté tant de larmes et d'argent.

C'est ainsi que jour après jour, les prêtres de la Campagne venaient avec leurs braves paroiïssiens se ranger sous les drapeaux glorieux et bénis de la empérance. Mais mon évêque, tout en manifestant

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ostensiblement son mécontentement, profitait de toutes les occasions possibles pour m'humilier,et me montrer son déplaisir de ce qu’il appelait mon esprit de révolte contre les volontés supérieures, Cependant, cette opposition même devait bientôt cesser, après la grande et terrible humiliation que Dieu réservait à ce haut dignitaire, Les journaux du mois d'août 1840 nous apprirent que le comte de Forbin Janson, primat de Lorraine et archevêque de Nancy, quittait New-York pour visiter Montréal. Cet illustre prélat était cousin de Charles X, roi de France, et avait été son confident et son ami. A la chute de ce roi, dans la révolution de 1830, l'évêque de Nancy avait été exilé par le peuple français. C'était un homme très éloquent, plein de zèle, qui employait son temps d’exil à parcourir le monde entier, faisant du bien partout, Le Père Matthieu m'avait écrit que ce noble prélat l'avait visité, et beau- Coup encouragé dans ses travaux de tempérance, en Irlande. Il me dit même que c'était à l'évêque de Forbin Janson qu’il devait l'honneur insigne d'avoir reçu la bénédiction apostolique du pape, pour l’encourager dans son œuvre. Il était donc de Ja plus haute importance, pour l'avenir de nos sociétés de Tempérance, de m’assurer le puissant appui de cet homme illustre. Je compris que je ne devais rien négliger pour l'empêcher d’être prévenu contre cette grande réforme au Canada.

Sans dire à l'évêque de Québec l'objet de mon voyage, je demandai et j'obtins une semaine de repos pour aller à Montréal, où j'arrivai juste une heure après l’évêque de Nancy. Sans perdre un moment, j'allai lui présenter mes respectueux hommages. Je lui parlai de nos sociétés de Tempérance et lui dis le bien qu’elles faisaient partout. Puis, je le

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