II. — Les Allemands européens et lisibles
Avant d'en venir à la définition vraie de l'esprit germanique, il faut mettre hors de cause les Allemands qui n'ont pas eu cet esprit ou chez qui, du moins, il a été très sensiblement dominé par une pensée universelle, les Allemands dont Toeuvre fait face, pourrait-on dire, à la commune lumière de l'esprit humain et non pas aux horizons spéciaux du germanisme. Ces Allemands se sont accordés à manifester à l'égard de ce que l'Allemagne glorifie comme sa « culture » et son prétendu génie constitutif un mépris qu'un Français n'oserait exprimer, de crainte d'être soupçonné de passion. Il n'y a d'ailleurs aucun doute qu'entre les nations occidentales, l'Allemagne soit celle qui a le moins produit de ces œuvres universellement accessibles, qu'un Français, ayant des lettres, trouve en continuité avec son propre
KaANÇAISK <0»
(loiiiaiiie hcriMiiiairr, où il pénMro et circuit* aisiiiHMit, (Ml y cueillant dos fruits. Pour ili'liniitt'r lu question (*t |iri*v(>nir tout maleiitemlu. je nNMitionnerai à ro point de ▼ue les principales.
Au premier ran^» il y a dnlh»', h» seul Allemand qui se puisse comparer à Voltaire pour Timportance européenne et qui est comme un Voltaire non maigre, un Voltaire avec de Populence. Ses illustres < -itions épicjues et dramatiques, iné-
j. 1 rtes en force, en cliah*ur et en vie.
mais toutes d\in naturel si savant, d'un style si lumineux et si large : la « tragédie de ^^ rite » dans le premier F>
l'epi ... .; Ililène dans le second, U^tmann et Dorothée, Praméthéê, Le Toifse^VIphiyétèie 'appartiennent à la postérit Grèce et c'est ce qui leur assure une place dans le patrimoine littéraire commun de TEuropc, où ligurent aussi les heureuses créations de sa fantaisie *'t de son hrisme : Werther, Wilhelm. M étaler. Mignon. La maliér»* <Mi «-l iiin.l.Tne. .Mais c'a \ l
été la r* ^' '*• ' " ' -*'• r...ili.. .!** i ., ,. . ^.^
simplicité hellénique à toute la richesse du fonds moderne. Et Ton pourrait dire que c'a été aussi le programme idéal de sa pensée : règle et idéal d'une fécondité inépuisable et d'une immortelle jeunesse. Les deux Faust, la Correspondance, les conversations de Gœthe renferment un trésor de pensée qui embrasse l'expérience de l'espèce humaine. L'application didactique qu'il porte en toutes choses et qui est un honorable trait allemand, mais qui, chez lui, n'est ni paralysée par l'embarras d'une cervelle pesante, ni égarée par les nuages, le ramène sans cesse aux grands lieux communs de philosophie naturelle qui sont comme les carrefours de l'inteUigence des modernes : il leur rend une nouveauté de découverte, une fraîcheur riche et féconde. C'est un maître, mais un maître sur lequel j'aurais, au surplus, de graves réserves à exprimer, si l'on entendait lui demander aussi l'éducation du cœur. A côté d'un genre de grandeur qu'il ne faut pas lui marchander, il a pour nous des lacunes de sentiment peu perçues par ses
a ï, V K .N s r. K y k a .\ «. a i s k mi
rniii|iutrioles. Ln certain fi»u di» gt'néro-
' . une arlivilé hi'r(>n|iie i!e rûnie qui,
/ leH gfiii»'> appartenant aux rat-es do
Sophocle, de Virgile, de Shakespeare, de
r.ervantès. de Dante. .rneille, de
Kacine, de Molière, ne luiii t|u'un avec le
i/. iii.. tii.'im». et que Voltaire a compris et
/ces grands hommes, s'il n'en
t . ts été lui-mi^me aussi possédé qu'on le
voudrait pour sa gloire, ont fait défaut à
Cl» innirniiique esprit.
.1»' ferai entre Gœtlie »*l Henri Heine toutes lis différences qui conviennent.
Mais Heine, Ame de Juif moderne, bien j' •' ne d'Allemand, et d'éducation
u .aise d'ailleurs, a scruté avec une
pénétration incomparable les désordres et maladies de la sensibilité qui sont liés aux bouleversements de civilisation de son époque; il en a été tout à la fois l'anatomiste et le poète, on dirait même : le mime et le parodiste; il les a ressentis, vécus jusqu'à la névrose; il en a tiré son charme, il y a puisé sa propre vitalité »rifisjiiiMii.in mais lé» témoignage qu'il en
rend n'a pas moins d'acuité, ni de clairvoyance que de frémissement. Ce qui fait pour nous le prix de Heine, c'est que, lu froidement, il est un des hommes qui nous éclairent le mieux sur ce qu'on pourrait appeler l'intimité du dix-neuvième siècle révolutionnaire et notamment sur les plus secrètes sources et tendances du germanisme.
Et Schopenhauer? Je laisse de côté sa métaphysique qui est la moins obscure des métaphysiques allemandes et qui, môme dépouillée d'une certaine terminologie, apparaît assez claire, pour ne pas dire assez expéditive. Je pense au moraliste qui prolonge une province de notre littérature française, la moins riante et, si l'on veut, la plus épineuse, mais où il est très bon pour l'intelligence et le cœur d'aller de temps en temps faire une cure ; la province des La Rochefoucauld, des Chamfort, des pessimistes de profession. L'âpreté, le cynisme, la brutale causticité teutonne de Schopenhauer exploitent ce champ avec une imagination puissante et une rage qui
ne fait ^ii» •• a non. uidis t\ui .i ..uiiu. ment ilrsprit. Il est bon à onlendro. Et si Pascal Teût ooiinu. il en eût. comme de Monluigne, fait suffiii^imment de cas pour ,,.. .. .. ... .,î:. -r ^\^, |^. foudroyer.
U«clie, lo jeu do massacre auquel je vois maintenant certains de mes confrères se livrer contre le pauvre • Surhomme • ne me déplaît pas k tous égards. Lue partie de sa pensée est faite pour irriter tout esprit normal : je parle de ses rt^veries de surhumanité et de sa frénésie d'anti-christianisme. Cependant, sans insister sur la réélit) inspiration de ces folies qui prcKvdent dune faiblesse exaspérée et d'un fanatisme religieux retourné et sur la nuance avec laquelle il conviendrait, dès lors, qu'on en parlât (un peu de justesse est toujours recommandable), nous ne saurions rappeler trop vivement que Nietische ne s'y résume pH>*. Il y a en lui un moraliste qui ne le cède point à Schopenhauer, un merveilleux critique de littérature et de musique qui a entendu les lettres françaises avec une finesse dont
aucun autre Allemand, depuis Gœthe, n'avait donné l'exemple et dont nous pouvons tous tirer bien des lumières. Sa plus forte vertu, pour nous, c'est que ses explications sont spécialement admirables pour dégermaniser les têtes françaises dont une imprégnation de pensée allemande aura plus ou moins profondément dissous la culture et troublé la santé. Le patriotisme n\est pas intéressé — au contraire ! — à ce que nous accablions d'insultes l'homme qui a eu un goût passionné pour la civilisation de la France, qui éclata en sanglots quand il apprit l'incendie des Tuileries en 1871, et dont les monstruosités de conception et de formulaire sont moins d'un vrai monstre que d'un croquemitaine qui s'épouvante lui-même.
A ces Allemands un Français lettré, nourri tout d'abord et principalement de ses maîtres propres, formé dans la discipline classique, peut et doit demander un surcroît de développement intellectuel.
Mais, comme je l'ai suggéré à propos de Gœthe lui-même, qu'il ne les fréquente