III. — Un caractère de la philosophie
ALLEiMANDE.
J'en trouve le type par excellence dans la philosophie allemande. Pour l'instant, je ne comprends point sous ce nom le kantisme, qui est une philosophie critique et que je considérerai à part, mais le dogmatisme issu de cette critique, je veux dire les systèmes soHdaires de Fichte, Schelhng et Hegel. Ces systèmes nous mettent en présence d'une véritable rup-
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Lesphilosophiesoc( 1 . ..:.-. savant Kant sont Taristotidisme < continué par la scolastiqu»' . le cartésianisme et le leibniiiaiii^ine : ces trois doctrines, dont la troi- <i' me est un essai de conciliation entre les i'-iix prtMiii»*r»*s, nous offrent comme les sommets autour desquels toute Thistoire de la philosophie se distribue. Or elles possèdent, entre autres caractères communs, celui-ci : elles s'appuient sur une méthode dont la valeur est indépendante de leur valeur propre et dont le discrédit n»* Minrait «"^tre entraîné par le discrédit du s>kU«iih» qu'elle a pu servir à édilier. Si 1 elle niélhoile a été découverte ou portée à un degré particulier de perfectionnement par Tauteur de ce système, si par là elle apparaît liée à ce système et que, d'autre part. Iiii-in(^me soit jugé caduc, il faut dire
qu'elle est ce qui en survit avec la part d'applications incontestées que le philosophe en aura pu faire. Ce n'est pas la méthode d'un système, c'est une des méthodes naturelles et générales de l'esprit humain.
Cette méthode, c'est, chez Aristote, le syllogisme et la classification de toutes les idées par genres et par espèces; c'est, chez Descartes, l'analyse mathématique; c'est, chez Leibniz, le calcul infinitésimal.
On peut juger (et il serait difficile d'en juger autrement) que la scolastique issue de la philosophie d'Aristote a abusé du syllogisme, en ce sens que, sur beaucoup de points, elle a raisonné à partir d'idées arbitrairement établies et de définitions factices, faute d'un recours suffisamment étendu et assez libre à l'expérience (recours dont les moyens, qui ont été acquis depuis, lui faisaient d'ailleurs défaut). Ce qu'on ne saurait mettre en doute, c'est que le syllogisme, pris en soi (et en lui supposant des prémisses sûres), constitue la forme même de la vérité, son mode nécessaire de communication (un discours qui
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On p«^ut et il faut reprocher à Descartes tl avoir prétendu expliquer tous les secrets, léconomie tout entière de la nature par raison mathématii]ue. Mais, en cela, il ne faisait aussi qu'abuser d'une bonne chose. L application des mathématiques h la physique révélait depuis un demi-siècle et davantage sa fécondité merveilleuse, et Descartes ligure parmi les grands inventeurs dans Tart de soumettre Faction des forces naturelles au calcul <iâ à la mesure. >on génie môme Ta entraîné à croire que la clef qui ouvrait tant de portes fermées aux anciens ouvrirait toutes les portes et (]ue toutes les questions de la philosophie naturelle se résoudraient parla géométrie. Mais, si les erreurs où il est tombé dans ( •tt»* voie sont bien des erreurs, elles •litf» rent foncièrement de celles (|u'engendrent la faiblesse ou le vague de la mé-
thode; elles portent la marque de la méthode, claire et parfaite en soi-même et dans les justes limites de son emploi, qui les a produites; elles sont pleines de lumière. On en dirait autant de ce qui est trouvé d'inadmissible dans la philosophie que Leibniz a construite en généralisant l'emploi des principes du calcul infinitésimal. Ces systèmes reçoivent quelque chose d'impérissable de l'instrument universel de connaissance qui a servi à les établir, qu'ils nous ont légué, ou du moins au destin et au progrès duquel ils se sont intimement associés. Par là, ils peuvent être périmés à bien des égards; ils vivent et agissent toujours dans la tradition de la science. Ce sont des maisons qui ont des parties en ruines, mais qui gardent de grandes fenêtres d'oii s'offrent sur l'ordre du monde des perspectives pleines de fécondité. Ils sont admirables pour l'éducation de l'esprit.
Rien de pareil dans les systèmes allemands. Ce sont des maisons sans ouvertures, si même ils n'ont quelque chose de
lro|i aiiiurj.ih- |.uiir «ju ua li\s C()iii|>aro à f..^ I., .;..., s. l II ilrfaulabiïolu ili» ^éiiéraiitt* liHir nu'llioiie. Celle-ci est proprement et uniquement la méthode d'un !iy»tènie; elle ne vaut que pour lui et ne vaut (\uo cv qu'il vaut. La manière ' * Kiclile. >rlielling. Hegel forment, en- Dent les idées, ne peut servir qu'à édifier (je renouvelle ma réserve sur la justesse de cette métaphore), les systèmes de Fichte. Scheiling et Hegel. Vainement, voud riez-vous y avoir recours pour la solutiiui il un problème d'ordre quelconque, mathématique, physique, politique, juridique ou moral, si ce problème est, comme il doit l'être, posé en termes définis et riaii > : VOUS la trouveriez absolument sans prise; ce n'est que grâce à un obscurcissement préalalde des questions qu'elle permet, je ne dirai naturellement pas de les résoudre, mais d'en disserter. On me dira que ces Allemands sont des métaphysiciens et que la ditîérence d'objet qui existe entre la mitaphvsique et les autres sciences doit e\i«iti t lu^si entre leurs méthodes
respectives. Soit! mais, ici comme là, c'est le même esprit humain qui est à l'œuvre et, pour cette raison, il ne se peut qu'il n'y ait pas de profonds traits de ressemblance entre la méthode d'une saine métaphysique et les méthodes générales qui ont fait leurs preuves dans les autres domaines du savoir. Cette ressemblance, la méthode propre à chacun de ces philosophes post-kantiens ne la possède pas; elle est sui generis, elle est indéfinissable, inclassable, et n'a pas de nom; c'est un intuitionnisme obscur s'exerçant sur les données d'un encyclopédisme vague et qui se flatte de trouver dans un tel mélange les moyens d'une explication intégrale de la nature et de l'histoire, ce dont il ne réussit à réaliser le semblant qu'en répandant sur la face de la nature et de l'histoire un voile de fumée, en jetant du trouble et du vague dans la notion de tous les faits qui en composent la trame. Si les conceptions d'Aristote, de Descartes, de Leibniz, sans oublier celles des grands empiristes, sont placées sur la voie royale où s'accom-
le«îi)- ç:t*riiiaiiique« en sont à l'écart;
ce sont des nuages qui se sont levés à côté du chemin de lumière et qui menacent de le recouvrir. Ils sont tout au moins absolument stériles pour la science; nmis ils ont aussi une grande puissance de Tigarer fl cela s'est vu), pour peu qu'elle en revoive les inspirations. On ne trouverait de caractères comparables aux leurs que dans les systèmes de la philosophie ulexandrine, qui est une philosophie demi orientale, et dans lu philosophie de Spinoza dont il est, en dépit de son habit cartésien emprunté, permis d'en dire autant. Ne >»rait-il pas vrai qu'il y a, comme on Ta -ouvent soutenu, dans la race allemande, • (••s aflmités asiatiques? J'en trouverais NoIoiitiiTS un indice dans la nature des (lorlriiifs qu'ils ont enfantées, dans la direction que la spéculation métaphysique a spontanément prise chez eux depuis qu'ils se sont émancipés de la communauté intellectuelle européenne. Gobineau raconte que, quand il s'amusait a exposer
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Schelling et Hegel à des Tartares intelligents, il avait l'impression de ne leur révéler rien et de les ennuyer, tant cette manière de voir les choses était sur la pente de leur propre pensée. Aristote et Descartes les intéressaient davantage, mais ils y mordaient à grand'peine ; ils ne sy sentaient pas chez eux.