‹ Cinquante ans de pensee francaiseChapitre 15 sur 21 · IV. — Position du kamisme · texte numérisé non relu

IV. — Position du kamisme

J'entends l'objection. On va me dire qu'il n'est pas permis de caractériser la philosophie de l'Allemagne d'après ses monuments caricaturaux et dilîbrmes, et qu'il y a Kant, qui suffirait à la gloire philosophique des Allemands. Kant n'est-il point un vrai grand philosophe? N'appartient-il point à la philosophie universelle? Schopenhauer a traité ses successeurs et notamment « le stupide Hegel » — der geisîlose Hegel — avec le dernier mépris. Mais de Kant, tout en le combattant avec

âprelé «ur i"mih .hi^. ; ^.,, i uiume d'un grand homme.

Ne sêparoiiH pas. dirai-je, ce qui ne doit pas i^tre »é|ittré. Certes, il exisU» entre K :mi t^i «es succosseunt de grandes difî»*- > tout à Tavantage du premior. Kunt fsl encore d'un temps où, conformément à la sage ri^gle posiN* par IMalon, on ne se fût pas permis dalmrder la philosophie • sans être gcomèlre •• ; il possède les mathématiques, la physique, les seienees naturelle- idées sur Forigine du

moinle, saiLs a^iiTocher en im|H>rtance de celles de .Newlun ou de L^placo, ne sont |>as négligeahle<(: eVst un esprit supérieur.inent exer< \rai savant. Fichte,

>< ' t des brouillons ency-

( !• - d'un amus de con-

nu- et mal éclaircies; ils

noiii il pratique personnelle d'aucune x'ience, d aucun art; vainement chercherail-oii .i.ins leurs écrits quehjue référence à une lii uni lion ou notion vraiment exacte tt précise. Kant s^exprime autant que possdile dans les formes de la raison li

définit, analyse, explique, discute, démontre. Le langage de ses successeurs est un pathos où Fidée, impuissante à se dégager clairement, s'en remet aux vagues suggestions des images et des mots du soin de la faire entendre. C'est eux qui ont introduit dans la philosophie le règne de la phrase et créé le détestable genre d'écrire qui, transplanté en France par Victor Cousin et marié par lui aux formes redondantes de la rhétorique latine, est devenu cette « philosophie oratoire » tant et si justement honnie par Taine. Mais toutes ces différences et la situation privilégiée qui en résulte pour Kant n'excluent aucunement (et c'est là l'essentiel, c'est ce qui nous importe), la sohdarité, la continuité des doctrines. Les systèmes de Fichte, Schelling, fJegel, leur façon effroyable de philosopher, sont la mise en œuvre d'un principe issu du kantisme. Ils sont le fruit que le kantisme ne pouvait manquer de produire. Kant est un jardinier qui, quant à lui, conserve du respect pour l'arrangement traditionnel du jardin ; mais il élabore et sème la

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graine d*où jaillira la (liante monstrueuse qui ne tanlera pasàil^von^retfiaccager tout.

Je ilirais oncoi < raignais

d'abuser des ccnn;- ; l des meta-

jdiores. que Kaiit i>l .. |....a incliné sur lequel la pliilosophie allemande glisse hors du commun terrain sur lequel s'élevaient les doctrines de TOccident vers les régions qui lui sont propres et où elle n'entraînera que trop la pensée européenne.

Cette transition se fait par deux voies, lieux voies non indépendantes Tune de Tautn , mais solidaires et reliées : la théorie kantienne du Devoir, que Ton pourrait appeler la théorie du Dieu intérieur, et ridéalisme subjectif.

A. — Le Dieu intériem 1 Le point de ilepart des idées de Kant,

11; no.iia, dans celte suiniiTi»i<in .ir m<»ii »*hm«*, •inon traiter, du moins effleurer le tujet de la ino-

le relativisme empirique et rincrédulité religieuse du dix-huitième siècle. « Hume m'éveilla du sommeil dogmatique », ainsi s'exprime-t-il. Il commence par souscrire aux conclusions de la critique de Hume qui ruine la métaphysique et le dogme religieux en refusant à rintelhgence humaine tout pouvoir d'atteindre des réalités d'un ordre supérieur à la nature. L'homme n'a de contact qu'avec la nature oii tout est changeant et mobile, où tout dépend de mille conditions, naturelles elles-mêmes, où il n'y a de stabilité et de permanence que dans un sens relatif. Nous ne connaissons que du relatif. Les idées d'Absolu, d'Éternel, de Cause première, de Fin dernière ne correspondent à aucun objet dont nous puissions percevoir ou conclure légitimement l'existence objective. H va de soi que cette thèse n'a rien d'allemand.

raie de Kant, je renvoie à un admirable et célèbre article de mon regretté maître Victor Brocbard, dans la Revue philosophique. Ce morceau est, à mon sens, ce qui a été écrit en France de meilleur sur la question.

Elle se rattache à une tmilitiontrt^s ancienne de la ptiiloj^ophie universelle, aussi anri»»""' -tus iloute que la lurtapliysique »*ll .à cAlA (le qui on la voit clie-

niiihi .1 II. IN siècles. C/esl la doc-

Irine des • su|ihi.Hles » grecs, des épicuriens, de Luerrce, dr Moiilaign»*, tir Bayle, di» Locke, de (j8>sendi, de Fontenello, de Ituflon, de Voltaire, comme ce sera celle • I Augusli' Comlf. lie Sainte-Beuve, de Htiian, de Taine. Le changement le plus impurtant apporti* par le dix-huitième -1' • !,-. c'est Trclat avec lequel s'affirme loctrine, dont la destim^e avait été ju>que-là discrète, la popularité qu'elle ar(|in»»rt. le nombre considérable d'adeptes «j 11 «lie recrute dans la société.

Les principales causes qui ont concouru sultat apparaissent très manifesteuunl 1rs sni\aiil»*s : progrès d«»s sciences pli\ -"!"-. historiques et psychologi(|ues » t les de position qui en nsultent

{HMir lies croyances dogmatiques qui se fondent sur le merveilleux et présupposant l'inspiration divine spéciale dr

tains livres humains; évolution logique qui a conduit jusqu'à la libre pensée Télite intellectuelle du protestantisme anglais, passion de propagande de cette élite et de nos encyclopédistes, affaiblissement des institutions d'autorité qui réprimaient les critiques publiques de la religion. Ces données, ces raisonnements, ces influences, ont fait succéder à la vieille foi Témancipation des esprits. Et celle-ci, Kant commence par la tenir pour légitime et justifiée. Il commence, dis-je. Je n'entends point par là qu'il ait professé certaines idées pendant un certain temps pour en adopter plus tard de différentes. Il s'agit d'un commencement logique, d'un premier pas, d'une première étape dialectique de sa philosophie.

A cette étape correspond la Critique de la raison pure. Il y démontre à son tour la relativité de toute connaissance, mais en introduisant dans la thèse des complications d'apparence scolastique qui, à mon avis, font de cet ouvrage quelque chose de bien inférieur en soi-même à l'ensemble

deiranalyâeségalnineiit iiégativegde Lo€k(3, (loiiilillac et lltiiuo : coir.plicatioiiK lendant'i»' - tant (Mir 1-

ilu i ..,.,., «^ii.» |»ar rintthi...,.

de pré|iaror. d'amorcer certaines con(!lusionslatéralen, voulues et choisiead*a?ance. Kant, dir;ii-je, in^le à la thèse d«' tinrî • • ■ 'r T ; - * • ' "^rieuse i\r> n riî ^ a rarrière-|)*

il' s'en libérer, de sVn évader. Elle n'est pour lui qu*uii moments • ou une

i\''- ' ^ Il - .^ •' : elle en est la face

inl il» , j llicuiique ». Au regîird de

rint^'IligiMice pure, de la raison spécula- 1 admet que toute aftirmation con- « • t iidfit l'au-delà est vaine et incapable de SM tii-frndrt» vict(>rien.«iement contre la critique. Mai&, iiaulre part, au point de vue « pratique «, comment se passer de telles afiirmations? yue île vient la morale, si I liMMime n'a de nipporb^ qu'avec la nature el. par conséquent, do conseils à recevoir q!ie d'ell*»^ L'obligation absolue du devoir ue devient la destinée huuuiiii' M Aiti nVst pas en relation avec de

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l'absolu, de l'éternel? Kant, selon l'expression d'Alfred de Musset, a « déclaré le ciel vide » ; mais le vers de Musset se trompe d'un hémistiche : Kant n'entend pas « conclure au néant » .

De la préoccupation qui l'inspire ici, je dirai pareillement qu'elle n'est pas allemande : elle est humaine, elle a quelque chose d'universel. Elle répond à un problème qui n'a pas été inventé par Kant; car ce problème dépend d'un fait dont il est d'autant plus impossible de nier la réalité que, par l'ampleur de ses corrélations et de ses conséquences, il a exercé et exercera sans doute longtemps encore, sur la destinée de l'Europe, l'influence la plus lourde et la plus étendue. Le mouvement d'incrédulité du dix-huitième siècle n'a pas été un épisode passager de l'histoire ; il s'est continué. Et il en est résulté pour l'époque moderne une véritable crise de la religion, une crise du christianisme, dont la littérature du dix-neuvième siècle porte de toutes parts le témoignage direct. D'une part, une philosophie qui exclut la foi aux

rralito suriiattin*lli'^ m^taplt}. niques

montre une tello puissance de pêni'*trulion

«isive dans les esprits que plus d'un

• <■ rell«» foi comme d'or»- * ' jà

cuh.: f à une décadence irrtii. :. .: le.

Et, d'autre part, le christianisme, qui est tuut rempli du surnaturel et du divin, a (de Taveu de presque tous les hommes nés chr •'"••- , si foncit'Tement contribué à la ci\ il par Tamélioration des masses

et par la perfection ajoutée à certains sentiments, que l'incrédule est bien obligé de se demander si l'élimination du christianisme n eiitrainerait pas pour les sociétés et pour 1rs individus une désastreuse perte «!•• noblesse, si elle ne serait point payée par le triomphe du matérialisme et de la vulgarité. En thèse plus générale, la religion nous apparaît, dans tout le cours de l'histoire, intimement associée au déTeloppement de la vie supra-animale du genre humain. Kt la discipline rationaliste ou positiviste de rinl«'lligente, cjui est pourtant une des manifestations, un des ( ouronnements de cette vie supérieure.

se montre meurtrière pour la religion.

En présence de ce vaste et profond conflit, diverses sont les attitudes des esprits qui s'en rendent compte. Les uns n'en attendent le dénouement que d'un retour étendu à la foi et à l'institution traditionnelles. D'autres rêvent à quelque élaboration mystérieuse de l'avenir par où seraient refaites l'unité et l'harmonie rompues de la nature de l'homme. D'autres enfin, plus hardis, se plaisent à admettre que l'humanité chrétienne pourrait sauver du naufrage de ses vieilles croyances le trésor des déhcatesses de l'âme qui s'y trouvaient enveloppées. La crise demeure ouverte. Je n'apporte ici l'expression d'aucun sentiment personnel sur le fond de la question. Mon but est seulement de faire entendre le rôle essentiel, dominant, qu'elle a joué dans la direction prise par la philosophie allemande à partir de Kant et dans l'étrange destinée européenne qui en est résultée pour cette philosophie.

Kant a conçu sa philosophie comme un remède à la crise rehgieuse moderne. C'est

• )«• Il fiVsl au fond que do là, que

cette |ihilo9ophit* a tiré son crédit et son anl.trili* (i Csl de son ' ««n. do son

nruntation relijfiouse, i: ..iis plus que

de sa substaiirt» doctrinale et de sa valeur intrinsi^que. Le dessein dont elle s'inspire la fait ! t d'une recommandation

* nii. I au malaise que beaucoup

- ont ressenti de la rupture survenue entre la sdence et la religion, entre u.i I : Im : ! intransigeance critique (i de souscrnc au surnaturel et les .ii..i». «•'i"»îilurelles de la sensibilité > la formule de l'intention no préjuge pas toujours la qualité de Tacte •'t il y a remède et remède. Il y a des

r •' ■ r-î's qui* le ir: ! < " -• ' r-- ':•

I in*n.

diolir la contradiction i i t reliai! de la raison, comment s'y prend ' 11 se donne uni* ' facilité : il

... il* les données du j " «'t, si je

puis dire, il les abaisse. Il . les exi-

::• !.< .^ respertÎYes des deux pui.«isances antinomiques à coneil: H "U émousse

les susceptibilités. Il rend la raison moins scrupuleuse et moins regardante sur le vrai, il rend le sentiment religieux moins difficile sur la délicatesse et la poésie de l'objet proposé à sa ferveur et à son culte. Il trouble la limpidité de la raison et détruit le charme de la religion. Si la solution qu'il apporte a bien ce caractère (je vais le montrer), qui ne conviendra de ce qu'elle offre de lourdement onéreux? Qui ne verra qu'elle ne saurait prévaloir et se répandre qu'au prix d'une diminution de la nature humaine à qui elle coûte la fleur de ses facultés et de ses acquisitions les plus nobles et les plus précieuses, à la fois du côté de l'intelligence et du côté du sentiment? La crise religieuse aura été résolue en quelque manière, mais au détriment de la civilisation intellectuelle et morale; la solution en aura été cherchée au-dessous du niveau que les portions supérieures de l'humanité avaient atteint. Elle aura abouti, non à un progrès, comme nous devons en former le vœu, mais à un recul.

Toute crise fraye la voie à des pertur-

RANÇAfSe batioDH ruîn«>ii- la winli*

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