U CINQUANTE ANS
tion philosophique et d'intelligence universelle qui permettent de l'appeler, sans prétendre le définir par ce mot : un disciple de Renan. La critique de Jules Lemaître offre un caractère semhlable.
Paul Bourget se glorifie d'être un élève de Taine et il en applique, comme critique et comme romancier, la méthode même, avec moins d'éclat d'imagination, mais aussi avec moins d'aventureuse témérité constructive et une entente beaucoup plus délicate et vive de la psychologie des individus. Ses écrits respirent partout le goût et les habitudes de pensée de la philosophie expérimentale. Les Déracinés, ce livre de tant d'importance, oii Maurice Barrés, individualiste de cœur à qui son intelligence fait entendre le cri d'alarme de la communauté, choisissait d'une main sûre le genre de problèmes qui allaient occuper ses méditations, relèvent aussi, de la manière la plus originale, de l'école de Taine, de son traditionalisme sensé, ennemi d'un rationalisme artificiel et vide, de son haut naturalisme social.
SE
(leponJaiit, apn^s 1890, dan» les année» qui ont suivi les dates proche» de la mort do Taine et de la mort de Henan. des ques-
*' r...i . 'lit. auxquelles on se
I ^ s tr«'nssenl pas de
réponse, de légitini > t . n,. s. faisaient <^ontir dans les Ames, qu on leur reprochait de ne | tenter. Génération de cri-
tiques, vi. „.. a d'eux, et qui a abusé de la critique, laissant les volontés sans direction et ne proposant aucun objet à l'activité des sentiments. Haut mancenillier à Torabre duquel nous avons f;randi et qui nous a versé une désolante langueur morale dont nous voulons être délivrés.
Il y avait certes de la vérité, do la sincé-rite dan- '* lainte. C'était un malh(*ur.
une laiii . petitesse qu'elle s'en prit
à un usage prétendu immodéré de l'intelligence, pauvre idée qui a fait fortune depuis (si du moins cela peut se dire de la pauvreté) et qui, pour peu qu'on la presse, n'olFre aucune espèce de sens. La vérité est que l'accablement et le désarroi, où les leçons de ces maîtres laissaient les gêné-
rations nouvelles d'où s'exhalait ce grief, n'était autre que l'accablement et la désolation de sensibilité dont ils avaient souffert eux-mêmes, indépendamment de tout conseil de l'intelligence, bonne conseillère toujours, quand on ne prend pas une autre voix pour la sienne. J'ai montré leur pessimisme de source romantique, leur fond de nihilisme, dont un des aveux les plus émouvants se trouve dans la note finale et presque désespérée ànPort-Royal de Sainte- Beuve. Mais cette disposition de l'âme avait laissé magnifiquement intacte chez eux l'énergie de la curiosité et de la pensée. Et c'est cette énergie, qui se montrait défaillante chez les accusateurs levés maintenant contre eux.
Le besoin de buts d'action était plus fort. Ces maîtres s'en étaient passés. La jeunesse d'alors (nous en étions) souffrait de ne s'en point connaître de dignes d'elle. Il ne lui en était pas proposé. Elle se voyait comme devant un horizon désert.
La vie pubhque s'était affaiblie. Un certain vague régnait dans la politique natio-
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nalp ou du moins danH l'impression qu'on .lit. Les iilres dt» revanche et de res- :. .: ition nationale iravaiiMil jiu aboutir à aiu un résultat héroïque. On y était toujours fidèle et elles restaient inscrites en tôte du catalogue de nos devoirs. On n'y croyait plus activement. Le régime, tout
pé des soins de la démocratie, ne
res.sait pas beaucoup à l'élite. Il ne la soutenait pas, ne lui ouvrait pas un chemin, la laissait dispersée et impuissante à jouer son rôle. Elle ne se sentait associée à rien de grand, à aucune œuvre d'avenir. Cette absence, cette vaine quitte d'une orientation, explique le sort que beaucoup se montraient disposés à faire à tout conseil, tout appel qui rendait un son vaguement moral, religieux, humanitaire ou a social •. Ainsi trouvèrent quelque succès les invites qu'on nous adressait à « aller au peuple », ou bien à prendre chez Tolstoï des leçons sur « la pitié pour les humbles • et sur « le sens de la vie •, ou bien à cultiver en nous • la religion de la souiïrance humaine •, comme une règle
qui suffit à tout. C'est le temps où Ton découvrait la « solidarité » et où Taccueil grave et aduiiratif fait à cette découverte étonnante prouve combien il y avait alors d'esprits qui ne savaient à quoi se raccrocher.
Ce que ces années ont produit de meilleur, c'est un courant de lyrisme qui circule à travers leur aridité morose comme un ruisseau délicieux. Petit lyrisme, diraije, si je regarde la matière légère de ses inspirations, mais sans vouloir, certes, le déprécier par ce mot; car il a chez ses meilleurs représentants et, au-dessus de tous, chez Paul Verlaine, son premier père, le plus exquis naturel; il a doucement brisé la forme trop métaUique du Parnasse, restitué la fluidité au vers, apporté dans l'expression mille renouvellements délicats, subtils et dangereux, conquis à la poésie française un nouveau royaume frêle et charmant qui ne périra pas. Lyrisme des Fêtes galantes et de la Bonne chanson, qui sent n'avoir rien à chanter de grand, qui le sent avec une
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mélanculi»* ironique où se marque la fino aristocratie de son Àinc, et qui se dêiloinmage du moins par le gotU raffmi* avec lequi»! il se f^irde dt» jamais rirn chanter de gros; qui lrou%e unt* consolation à la chétinté d(> Texistence et au mauvais sort «ics poètes dans les élégances d'un rêve >ans . ' et sans fadeur, malicieuse-
incal dépourvu d illusions sur la
vie, ayant horreur dVn entier les images «l Tesprit de ne lui demander rien ; tout fil miam-.'s d'émotion et de sentiment qu'il a 1 ixtniue crainte de rendre pesantes et que traverse parfois comme une (lèche rapi«it . discrète, à peine perceptible, le ni «lu rtpur. • Parlons bas, parlons en inunnurfs sur des riens, et que pourtant ce que nous aurons dit reste ifi-»i«|.î! 'l.l.. ., tellt» pourrait t^tre sa devise.
Que notre àme, d» . ps, tremble et
[s'étonne.
Lyrisme gonflé d'une musique impondérable qu'en ont extraite les mains magi-
ciennes de Fauré, Debussy, Chausson.
Tout ce que Fâme de ces dernières années du dix-neuvième siècle pouvait produire de fragile beauté, Verlaine et ces artistes inspirés de sa veine Font saisi. Ils Font rendu dans une forme d'art, vaporeuse comme ce qu'elle avait à rendre et cependant très fixée dans ses moyens, sans quoi elle ne mériterait pas son nom.
A tous ces traits, ne semble-t-il pas que, dans ces années entre 1890 ou 1895 et 1900, l'âme française ait pâti d'une sorte d'affaiblissement profond, de rapetissement craintif, de doute foncier sur son destin? Rarement, dans l'histoire, l'a-t-on vue à ce point manquer de joie et d'élan et, comme si elle n'eût plus trouvé de direction en elle-même, se livrer avec autant de pusillanimité à l'influence, délétère pour elle, de poésies, d'esthétiques, de philosophies et de morales venues de loin et échauffées d'un génie barbare. Plus vivante, elle eût su extraire de ces barbaries leurs puissants et savoureux arômes, sans leur demander des leçons. Oui, c'est en ce
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temps que nous voyons la difaite de 1870 et la diminution de la patrie accom|ilir enfin, apr» heurtées pendant vingt
ans à la r. . i.i..ct* de générations mieux trempées, non de cœur, mais de cervelle, son œuvre de dépression intellectuello et morale.
Au milieu de cet alanguissement, Taffaire Dreyfus, aux répercussions immenses, ouvre brusquement une nouvelle période sur laquelle je serai très bref, parce que les caractères en sont encore dans toutes les mémoires. Voici, à ce qu'il me semble, les principaux.
Depuis 1870. la politique et les lettres .■i\ai»-iil -uisi >l<'ux routes séparer- .1 n'avaient outre elles que peu de contacts. Une idée très répandue (et saine au fond) chez les hommes de pensée et chez les aiii>t. . littéraires, c'était de considérer comme un point d'honneur et de pudeur
pour eux de ne pas toucher à la politique, du moins à la politique du jour, comme s'ils n'eussent pu que souiller à ce commerce la pureté spirituelle de leur mission. Mais voici que, dans une espèce de tourbillon irrésistible, la politique les assaille et les oblige, bon gré mal gré, à s'occuper d'elle, à lui faire front.
Il n'appartient pas à mon sujet d'exposer par suite de quels événements les idées d'un radicalisme absolu, destructeur de toute organisation et institution traditionnelles et les idées d'un socialisme cosmopolite, internationaliste et antimilitariste, placé sous l'influence particulière de l'Allemagne, sortirent alors du domaine de la spéculation pour entrer dans la lutte, y déployer une grande puissance de combat et adresser aux gouvernements des sommations inquiétantes. Ce fut de la part de tout ce qui représentait en France la pensée indépendante et la haute culture de l'esprit un mouvement de réaction très général que de se dresser contre des entreprises qui menaçaient, avec les bases de
l»K PKNSfn: FRANÇAISK
i'i!xisttMice iittlioiiale, la consenatiun iii«*iiie lit* 1 i(ii'*e iJ(* patrie et qui inipliquaicnt le lurpris cIcH raison» d'iHre les plus rvidente^i. dos tlêments les plus profondéments constitutifs de la civilisation séculairt» de la France. Défense des traditions nationales, des institutions sociales naturelles lior> dexpielles il n'est point de salut pourles mœurs, des principes éternels de la politique nécessaire à la durée et à Findèpen ' iiî la patrie, défense des sources
et : iplines d'une culture intellec-
tuelle et littéraire sans laquelle la France ne serait plus la France et mériterait de perdre son être et son nom, tel a été, dans les quinze années qui ont précédé la guerre, Tobjet dominant, l'inspiration continue et ardente d'une grande partie de notre littérature, non seulement théorique et critique, mais poétique, dramatique' et romanesque.
Ln grand instinct, un instinct sauveur
la poussait
ir cette orienta-
lion r "
elle 1
lement con-
i'aratiou ;.,
^> de la longue
et terrible résistance militaire et de la victoire. Elle a obéi à cette grande loi de la vie, qui veut que, si l'on a de la raison et du cœur, on commence par aller au plus pressé, quand même on serait attaché par ses vieux goûts et ses nobles habitudes au moins pressé, qui a, d'ordinaire, plus d'agrément.
Fatalement, les intérêts de la pensée n'ont pas été sans souffrir de l'urgence de cette nécessité vitale quelque dommage.
Quand on pense et écrit au milieu des engagements d'une guerre civile qui a pour enjeu les plus précieux et les plus indispensables des biens communs, on est un peu entraîné à considérer les idées, non pour ce qu'elles ont de durable vérité et de réel fondement en elles-mêmes, mais pour le réconfort immédiat qu'y trouveront ceux avec qui on mène la lutte et pour l'abus que ne manquera pas d'en faire, s'il le peut, un adversaire acharné dont il ne faut pas escompter la bonne foi ni l'honnêteté critique. Ce n'est pas là un critérium entièrement pur. Cette situation
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