XXIX. — LES DEVOIRS MUTUELS DU POUVOIR ET DES SUJETS
verJueux, intègres, comprenant les intérêts sociaux et religieux, généraux et particuliers, et sachant les défendre... Mais achevons.
Si de la notion du pouvoir, il découle pour les sujets des devoirs à accomplir envers leurs chefs : semblablement, de cette même notion bien comprise, il découle pour les chefs, de quelque nom qu'ils s'appellent, sous quelque forme qu'ils gouvernent, des devoirs à accomplir envers leurs sujets. Et pour les énumérer seulement, car notre rôle modeste de prôniste ne nous permet rien de plus : ■
Qu'ils soient désintéressés. Le pouvoir est un service public, une grande servitude, comme disaient les Anciens, magna servitus, 7nagna fortuna. Ceux qui en sont investis, ne l'ont reçu qu'en vue du bien général, et non pour leur utilité propre. Il n'est jamais permis de le détourner de son objet.
Qu'ils soient pères, les pères de leurs peuples. C'est-à-dire qu'ils inclinent à la modération dans l'imposition des charges, et à l'indulgence, tout en appliquant, selon le besoin, les sévérités de la loi. C'est le mot de saint Augustin : En te faisant roi, Dieu n'a pas voulu te faire superbe (1). Saint Louis est admirable, lorsque, entre autres avertissements qu'il donne à son fils, il lui dit :. Mieux vaudrait qu'un Écossais vînt d'Ecosse, qui gouvernât bien^ qu'un roi sorti de ta race, qui fût méchant pour ses sujets (2)...; Sur ce point, non plus, les Anciens ne pensaient autrement que nous, encore qu'ils ne fussent pas éclairés des lumières de l'Évangile. Non seulement leurs poètes, mais leur langage habituel en témoigne. Pour eux, l'art de gouverner n'était que l'art de savoir être modéré dans le commandement (3).
Qu'ils soient justes. Mais que de choses sont exprimées par ce
(1) In. D. 125. n. 7.
(2) RoHUBAcriER. Hist, de l'Eglise Livre 74,
(3) Savez-vous, me demandait un jour le Cardinal, avec une lenteur cadencée et ce rythme méridional dont se souviennent tous ceux qui l'ont entendu, savez-vous. pourquoi les violents ne sont pas aptes au gouvernement? Consultez l'étymologie, elle; vous le dira. Les Romains dont le génie n'excella pas moins dans radministr'alion que dans la conquête, employaient le mot moderari pour exprimer l'idée de gouverner tant j1 est vrai qje la mesure, (modus), la possession de soi-même, la pondération, .sont des qualités indispensables aux hommes chargés de conduire les autres. Kxlrait àe VOraison f'mèbt'e du cardinal Guibert, archevêque de Paris.'
seul mot ! Pour le pouvoir, être juste: c'est réprimer le mal, et le punir, sans pourtant excéder la mesure, en ceux qui le commettent: le glaive qu'il porte, il ne le porte que pour cela: Non eniyn aine causa g ladium portât (,i). Être juste: c'est promouvoir au bien, par de bonnes lois ; car, comme le dit excellemment saint Thomas : telle est la fin de toute loi, de tendre à former des hommes honnêtes et vertueux: Finis citjuscumque legis est ut homines efficiontur justi et virtuosi (2). Enfin — et d'une manière générale, il est impossible, en effet, de tout dire par détail — pour le pouvoir, être juste : c'est, non pas, à la vérité, procurer par luimême et immédiatement, à ses sujets, tout ce à quoi ils ont droit mais les mettre à même de l'acquérir, et leur en assurer la paisible jouissance, soit dans l'ordre moral, soit dans l'ordre temporel, soit dans l'ordre spirituel ; et dans ce dernier ordre, d'atteindre au but final en vue duquel ils ont été créés : Car la puissance publique a été établie pour l'utilité de ceux qui sont gouvernés, et quoiqu'elle n'ait comme fin prochaine que de conduire les citoyens à la prospérité de cette vie terrestre, c'est cependant un devoir qui lui incombe, de ne point diminuer, mais d'accroître, au contraire, pour l'homme, la faculté de parvenir à ce bien su prème et souverain dans lequel consiste l'éternelle félicité des hommes. Or, sans la religion, cela est impossible : quo perveniri 7ion potest religione neglecta^. C'est pourquoi les chefs de l'État doivent la conserver, cette religion, et la protéger, s'ils veulent, comme ils en ont l'obligation, pourvoir prudemment et utilement aux intérêts de la Communauté: Ilaque hanc {vellgionem) qui rempuhlicam gerunt conservent, hanc tueantur. si volunt prudenter atqiie lUiliter, ut debent, civium communilati consulere{3).
(l) Rom. c. XIII, V. 4.
(2)1. 2. q. 107. art. 2.
(3) Encyg. Lihertas, voir le texte entier. — H est intéressant, à plus de douze siècles d'intervalle, de rapprocher l'enseignement ex cathedra de Léon XIII, du passage suivant d'une lettre de S. Grégoire-le-Grand à l'empereur Maurice : Ad hoc enim potestas super omnes homines dominorum meorum pietati ccelitus data est : ut qui bona appetunt, aijuventur; ut cœlorum via largius pateat ; ut terrestre regnum cœlesti regno famuletur : La puissance souveraine sur tous les hommes a été donnée d'En-Haut à votre Mnjepté, à cette fin : que la vertu soit aidée, que la voie du c'el soit élargie, et que l'empire terrestre serve à l'empire céleste... Ce te.\te plait à