‹ Cinquante-deux prones sur le décalogueChapitre 109 sur 223 · XXXI. — LE SCICIDE · texte numérisé non relu

XXXI. — LE SCICIDE

sens donc, de tous les actes que le cinquième Commandement réprouve, le suicide est-il le plus criminel? Le Docteur angélique, saint Thomas, va répondre : moindre, dit-il, le péché de fornication que l'homicide ; même moindre le péché d'adultéré que l'homicide; mais aussi, moindre l'homicide d'un autre que l'homicide de soi : Constat mimes esse peccatum fornicatio7ieni vel adulterhcm, quain homicidiu7n, et prœciptie suiipsius; celui-ci, l'homicide de soi, le suicide, ajoute-t-il, est le plus grave de tous : qiiod est gravisshnicm ; et il en donne tout de suite la raison : C'est que tout homme étant tenu, par Tordre de la charité, de s'aimer plus qu'aucun autre homme, celui qui se tue est plus coupable par cela seul qu'il se tue lui-même, que s'il tuait tout autre homme : qiàa sihi ipsi nocet, cui maximam charitatem débet (1)... Et par conséquent, si nous avons bien saisi cet enchaînement : moindre que le suicide, n'importe quel autre homicide ; moindre l'homîcide d'un époux; moindre l'homicide d'un enfant; moindre l'homicide d'un frère ; moindre, le dirai-je, l'homicide d'un père ou d'une mère : toujours pour cette même raison, que quelque soit ou doive être l'amour, l'amour d'un époux pour son conjoint, d'un frère pour son frère, d'un père pour son enfant, d'un enfant pour son père : plus grand doit être l'amour que nous nous devons à nous-mêmes. Le suicide est au premier chef un homicide qualifié.

Le suicide est de tous les homicides le plus préjudiciable à son auteur, qui en est en même temps la victime. Ah ! je le sais. Dieu est riche en miséricorde ; dans le bonheur qu'il éprouve à le dire, le pasteur trouve une compensation à la contrainte qu'il s'impose plus d'une fois, pour annoncer des vérités sévères. Dieu est donc miséricordieux, infiniment miséricordieux ; au pécheur contrit et humilié, quelle que soit l'énormité de ses forfaits, il pardonne, il pardonne encore, il pardonne toujours, qui facit misericordiam in millibits (2) ; là où l'iniquité abonde, la grâce rédemptrice surabonde, ubi abundavit delictum, superabundavit et gratia (3)... Supposez Judas, après sa trahison, se repentant du crime qu'il a -commis, et au lieu d'aller jeter sur les dalles du temple le prix

•djlbid.

<2) Jerem. c. xxxii, V. 18.

<3) Rom. c. XV. v. 20.

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de son infâme marché, tombant aux pieds de son Maître, et implorant miséricorde : le bon Rabbi lui eût-il pardonné? Oui, le l)on Rabbi lui eût pardonné. Supposez le même Judas renonçant à son satanique projet de suicide, humilié, mais confiant, et disant à Dieu, comme le prodigue, dont il savait toute l'histoire par cœur, pour l'avoir entendue de la bouche même de Jésus : Père, Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous : le Père céleste lui eûL-il pardonné? Oui, le Père céleste lui eût pardonné... On en a vu, de ces malheureux désespérés, se précipiter vers la mort, puis s'arrêter à temps sur la pente fatale I Rapatriés, réconciliés avec la vie, ils fondent en larmes, ils demandent pardon à Dieu et aux hommes, ils donnent des signes non équivoques de repentir. Deviennent-ils de grands saints ? Je ne le crois guère ; mais du moin» leur salut final n'est plus compromis... Mais c'est l'exception ; encore qu'il le puisse. Dieu n'est pas tenu de faire un miracle, à chaque tentative de suicide ; le grand respect qu'il a de notre liberté, suffit à l'en empêcher : le plus souvent donc, sinon toujours, il ne le fera pas : il ne fera pas que ce fer ne perce pas, que cette poudre n'éclate pas, que ce poison ne brûle pas, qu"e ce feu n'asphyxie pas, que cette eau devienne solide et vous porte comme si elle était une terre ferme. Vous voulez obstinément mourir; vous mourrez. Mais après ?... Ah ! ce n'est pas la première mort qui est redoutable; ou bien, si elle l'est, il y en a une autre plus redoutable mille fois, c'est celle que les Écritures appellent la seconde mort, c'est-à-dire la mort éternelle, la réprobation éternelle, l'enfer éternel. Le malheureux qui se tue finit par un crime, le dernier acte qu'il fait en ce monde est un crime ; et^ puisque la vie est close désormais, plus de repentir possible, plus de confession possible, plus d'absolution possible; ce crime ne sera, jamais remis, il ne peut l'être; et c'est précisément, dit saint Thomas, ce qui fait que, de tous les péchés, le plus préjudiciable, le plus funeste, le plus rempli de dangers, c'est le suicide : Est etia^n periculosissimuin, quia non restât tempus, ut per 'pœnitentiam eœpietur (1)... Et si à cette réprobation de l'éternité, vient encore s'ajouter la réprobation du temps ! A la vérité, ce n'est qu'un accessoire ; mais quel accessoire ! Le Lieu-Saint restera fermé de-

(1) s. Thom. 2. 2. q. 64. art. 5.

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