XXXI. — LE SUICIDE
cette vie bienheureuse qui attend l'âme après sa séparation d'avec le corps, se précipita d'un lieu élevé, et trouva la mort dans sa chute. C'était grand, ajoute saint Augustin, pourtant ce n'était pas bien, certes, et Platon lui-même aurait pu le lui dire : Quod tamen magne potius factu7n esse qicam bene, testis ei potuit. esse Plato (1). Pour une aberration d'esprit, répréhensible, sans aucun doute, mais inspirée par un motif généreux, combien d'autres plus répréhensibles mille fois, parce que rien de louable n'y entre ! Malfaiteurs de plumo ou de parole, orateurs, poètes, romanciers, vous dites, ou vous écrivez : qu'il n'y a d'autre Dieu que l'aveugle destin ; que l'âme, c'est-à-dire un principe vital, uniquement spirituel, distinct du corps, n'existe pas; que l'homme, simple composé de molécules plus artistement arrangées, est matière, tout matière, rien que matière : prenant à tâche d'enlever au peuple sa foi, de saper délibérément toutes ses cro^^ances, et n'y réussissant que trop, ne voyez-vous pas que vous semez en ceux qui vous écoutent ou vous lisent, des germes de suicide ? Vous dites ou vous écrivez : que quand on est mort, tout est mort ; qu'il n'y a rien à craindre, rien à espérer au-delà de la tombe ; finalement, qu'il n'y a point d'autre vie que celle-ci : mais comme en celle-ci précisément il y en a qui sont très malheureux et le seront toujours, qui n'ont point leur part de jouissances et ne l'auront jamais : leur ôtant l'espérance en un monde meilleur, ne voyezvous pas que vous les poussez à la révolte contre les lois qui régissent le monde présent, lois religieuses, lois sociales ellesmêmes, ou que tout au moins vous leur ouvrez toute grande la porte du suicide ?... Autrefois, quiconque se tuait, à moins qu'il ne fût devenu un être sans raison, inspirait une sorte d'horreur, on ne prononçait point son nom, on laissait son souvenir s'éteindre dans l'oubli ; mais vous, orateurs, dans vos discours, vous, poètes, romanciers, dans vos livres, dans vos pièces de théâtre , vous l'en tirez, de cet oubli, vous l'en relevez, de ce déshonneur mérité, vous le réhabilitez, ce criminel, vous en faites un être in-
(1) Quamobren si magno animo fieri putandum est, cum sibi homo ingerit mortem ille Cleombrotus in hac animi magnitudine reperitur, quem ferunl : lecto Platonis libro, ubi de immortalitate animae dispulatur, se prœcipitem dédisse de muro, atque ita ex hac vita migrasse ad eam quam credidlt esse meliorem.. . quod tamen magno potius etc. S. AuGUST. De Civit. Dei ; Lib. 1. cap. 22.
téressant, que dis-je, vous en faites presque un héros : (1) ne voyezvous pas que vos paroles ou vos écrits, qui sont plus que des encouragements, porteront leurs fruits en leur temps, et quels fruits !. ..
Ah! Chrétiens, loin devons tous ces discours, tous ces livres, tous ces drames, glorificateurs du plus affreux des crimes ! Loin de vous toutes ces doctrines malfaisantes, vraies causes de mort! L'Évangile, les enseignements de l'Église, les leçons du pasteur dans le prône de chaque dimanche: voilà la seule nourriture qui vous convienne, en tant que vous êtes des hommes, mais des hommes enfants de Dieu, et destinés ù une fin surnaturelle. Si vous êtes éprouvés dans votre âme, rappelez-vous ces paroles del'Arpôtres : Que les quelques moments, bien vite passés, de la tribulai-ion d'ici bas, vous préparent dans un monde meilleur un poids éternel de gloire (2). Si vous êtes affligés dans votre corps, faites et dites comme ces martyrs dont parlent nos saintes Annales: Ils avaient été condamnés à passer toute une nuit sur un étang glacé, et ils se disaient les uns aux autres : Courage, une mauvaise nuit nous vaudra une éternité de bonheur. .. N'oublions jamais la vraie, la seule vraie notion de la vie présente : Courte et traversée de mille maux, la vie présente est ordonnée à une autre vie, à la vie éternelle, qui, si nous le voulons, sera pour nous éternellement bienheureuse ....
(1) Voir une très belle étude sur l'honneur qui est fait au suicide dans la littératu re contemporaine {Univers, 5 octobre 1888.)
(2) II Cor. c. IV, v. 17.
CINQUIÈME COMMANDEMENT
TROISIÈME PRONE Le Duel.
Non occides.
Vous ne tuerez point.
t)etestahilis duellorum usus, fabricant Diabolo, introductus, ut cruenta corporum toorte, animarura etiam perniciem Incretur, ex christiano orbe penitus exterminetur.
Concil. Trident. Sess.^b. cap. 19
Une expérience presque quotidienne n'en témoigne malheureusement que trop : détestable coutume, comme l'appelle le SaintI Concile de Trente, invention imaginée par le diable lui-même, pour que, au moyen de la mort violente des corps, les âmes fus-' sent plus sûrement entraînées à leur perte éternelle, vrai fléau' enfin, et digne de tous les anathèmes, le duel, puisqu'il faut le nommer, entre de plus en plus dans les mœurs... Gela étant, au grand détriment de l'Église, et de la société civile elle-même, le devoir des pasteurs est tout tracé : le combattre à outrance, ce fléau homicide; en rompre la trame, de cette entreprise satanique; l'exterminer, s'il se peut, cette coutume détestable, honte du nom chrétien. Pour notre part, nous y voulons travailler, dans la mesure de nos forces ; et à cet effet, nous établirons ces deux propositions qui, il nous le semble du moins, renferment toute la matière :
Rien ne justifie le duel.
Tout condamne le duel.
Dieu veuille nous aider de sa grâce...
Le duel : on appelle de ce nom le combat d'un homme contre un autre homme, ou de plusieurs hommes contre plusieurs autres hommes, entrepris de leur autorité propre et pour une cause privée, mais cependant avec désignation préalablement faite du temps, du lieu, des armes, et de témoins juges du combat : duerum aut plurium certamen,privata causa et privata auctoritate susceptum, desig7iatis antea artnis, judicibus, loco et tempore confligendi (1).
Or, le duel ainsi- défini, et se produisant dans ces conditions : Quoi donc le peut justifier?
Serait-ce son origine ?... Si cette origine était quelq-ue peu honorable ; par exemple, si elle provenait d'une nation policée et faisant bonne figure dans l'histoire : ce n'est |.>as, certes, que le duel dût y trouver une excuse — ce qui est intrinsèquement mauvais, et le duel l'est, ainsi que nous le dirons bientôt, ne peut dans aucun cas être excusé — mais il aurait, du moins, comme un prétexte, et une apparence lointaine de raison. Or, il n'en est' point ainsi, tant s'en faut. Les Grecs et les Romains, peuples très policés et les plus belliqueux de l'Ancien Monde, pour ne parler que de ceux-là, ne connurent point le duel, on n'en trouve chez eux aucun vestige (2). Non, pour quiconque a lu et sait l'histoire, la preuve est faite : le duel n'est rien autre chose qu'un reste de barbarie, tirant son origine, en des siècles d'ignorance, de certaines tribus nomades, lesquelles, à défaut de lois, de tribunaux réguliers, laissaient leurs membres recourir aux armes, ou même le leur enjoignaient, pour terminer les contestations qui s'élevaient entr'eux... N'insistons pas davantage sur ce point. L'origine du duel ne justifie pas le duel.
Serait-ce son utilité, comme instrument de droit, c'est-à-dire comme moyen d'établir la vérité en matière de justice, et de savoir
(1) LiBERATORE. Institut. Ethic. p. 159.
(2) Ibid. — Bien au contraire, on y rencontre des hommes, un Thémlslocle, par exemple, répondant à Eurybiade, qui déjà avait levé son bâton pour le frapper r frappe, mais écoute... et Eurybiade, touché de la modération de son contradicteur; l'écoulant en effet, et se rendant à ses raisons.