XXXII. — LE DUEL
qui est innocent et qui est coupable?... On y croyait autrefois, ou on feignait d'y croire : Dieu, juge souverain et souverainement intègre, ayant pour premier devoir, en cette qualité, de se déclarer contre l'oppresseur en faveur de l'opprimé — comme si Dieu devait prendre parti pour tel ou contre tel dans les querelles humaines, et se voir, à notre réquisition, obligé de faire des miracles — comme si l'Église, non telle Église particulière, sujette à erreur, mais l'Église universelle, c'est-à-dire les Papes et les grands Conciles, n'avait cessé d'improuver cette pratique superstitieuse, sacrilège même — comme sienfm, le simple bon sens ne suffisait pas à démontrer que dans tout duel, judiciaire ou autre, l'issue du combat dépend, non de la culpabilité, non de rinnocenco des combattants, mais de leur plus ou moins, ou de vigueur, ou d'adresse, ou de sang-froid, ou d'audace, et le plus souvent du hfx- BVivô. seul :Ciimve?'o quoad exitum valde pendeat ex robore, et dexteritate pugnantium, maxime vero ex fortuna : duellum nullo modo favet justœ causœ potius quam iniquœ (\)... Ici encore n'insistons pas davantage, L'utilité du duel, plus que contestable, puisqu'elle est absolument nulle, ne justifie point le duel.
Serait-ce donc l'une ou l'autre des quatre raisons qui vont suivre, car il faut, s'il se peut, épuiser ce sujet : ou bien, le devoir résultant d'un ordre qu'il n'est pas loisible de discuter ; ou bien, le droit qui revient à tout homme insulté de recouvrer son honneur ; ou bien, la crainte, il n'en est guère de plus légitime, d'être tenu pour un lâche ; ou bien enfm, la certitude que l'on tire des conditions elles-mêmes du combat, qu'il n'aura point d'issue fatale? Reprenons, l'une après l'autre, toutes ces raisons, et démontrons qu'aucune ne vaut.
Le devoir résultant d'un ordre qu'il n'est pas loisible de discuter: cette raison ne vaut. De devoir, au sens propre du mot, c'est-àdire de devoir vrai, obligeant en conscience, il n'y en a point ici,, pour cette raison très simple qu'en cette matière l'ordre donné,, l'ordre de se battre en duel est radicalement nul. C'est un abus de pouvoir. Personne au monde, aucun supérieur hiérarchique, si haut placé qu'on le suppose, fût-il général d'armée, fût-il prince, roi ou empereur, n'a qualité pour imposer par ordre, un acte mauvais de
(1) LiBERATORE. In eodeiï! loco.
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sa nature, un acte contraire à la conscience. Supportez tout, la prison, la perte de vos biens, la mise en disponibilité, si vous êtes militaire, ou chargé d'un service quelconque, plutôt que de faire €6 que la conscience réprouve. C'est le mot des Écritures, et c'est aussi le bon sens : Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes (1).
Le dt-oit qui revient à tout homme insulté de recouvrer luimême, et s'il le faut, par le duel, son honneur : cette raison ne vaut. Comme en matière de duel, le devoir résultant d'un ordre n'est point un devoir; semblablement le droit de venger l'honneur, par l'emploi de ce moyen, n'est point un droit. Entre l'honneur prétenduement outragé, ou même le fût-il réellement, et l'effusioû du sang, il n'y a point de proportion. D'autres ressources d'ailleurs restent à l'offensé, ressources légitimes, les lois, les tribunaux, et ce qui est à rechercher encore plus que la sentence des magistrats, l'estime, la considération des hommes sensés et honnêtes. A ce sujet, me permettrez-vous de citer un trait historique du temps présent ; il appartient à la première moitié de ce siècle ? Oui, vous me ^p permettrez, sans aucun doute, le prône, instruction simple, même, au besoin, familière, comportant ces sortes de récits. L'empereur Nicolas de Russie avait les duels en horreur; à ses 3^eux, tout le sang qui n'était pas versé pour son service ou pour celui du pays était criminellement versé, et il punissait le coupable des peines les plus sévères. Donc, un jour, un militaire l'abordant — Sire, je suis désh(?»noré, il faut que je me batte. — Que veux-tu dire ? — J'ai été frappé au visage. — Ah ! dit l'empereur en fronçant le sourcil... Eh bien, je ne puis te permettre de te battre en duel. Mais viens... viens avec moi. Et le prenant par le bras, il le conduisit devant la Cour rassemblée, et l'embrassa en présence de tous sur la Joue souffletée — Va maintenant, lui dit-il, et reprends ta tranquillité d'esprit, ton affront est lavé... C'était vrai; cet homme avait l'estime de son souverain, et avec l'estime de son souverain, celle de tous les gens sensés (2).
La crainte, que l'on pense être bien fondée, quoiqu'elle ne le soit guère, d'être tenu pour un lâche : cette raison ne vaut. Laissons parler ici une bouche plus autorisée que la nôtre. « Non, ceux qui,
(1) ACT. c. V, V. 29.
(2) Extrait de l'Univers, octobre 1891.