XXXIII. — l'homicide excusable et l'uomicide légitime
la législation humaine qui le dit, tant ecclésiastique que civile ; le mot suivant, devenu adage en cette matière, est connu : S'agit-il de repousser la force par la force, toutes les lois et tous les droits le permettent : Vim vi repellere, omnes leges et omnia jura permittunt (1). C'est le Catéchisme Romain, notre guide autorisé, qui le dit : Il est de toute évidence que celui qui, en défendant sa propre vie, tue son semblable, malgré les précautions qu'il prend pour éviter ce malheur, n'est point coupable d'homicide : Qua etiam ratione, si quis salutis suœ defendendœ causa, omni adhibita cautione, alterum interemerit, hac lege non teneri satis apparet (2). C'est toute la Théologie qui le dit ; étant faites les réserves dont nous parlerons bientôt, elle enseigne, que pour protéger votre vie, ou même l'intégrité de vos membres, vous pouvez tuer l'injuste agresseur qui vous menace de l'un ou de l'autre de ces maux (3) ; elle enseigne, à la presque unanimité des maîtres en cette science, que vous pouvez tuer l'homme de rapine qui vous enlève, non, à la vérité, telle partie minime, mais une portion notable de vos biens, parce que cette portion notable de biens est comme une annexe, une dépendance nécessaire de votre vie (4) ; elle enseigne par le même motif, et à meilleur litre encore, qu'à toute femme attaquée dans son honneur de femme, il est permis de tuer l'infâme qui tente de la corrompre, son honneur de femme étant le premier et le plus précieux de ses biens (5). — Enfin, c'est la raison elle-même qui le dit, non pas parce que les précédents le disent, la proposition contraire est la vraie * les précédents le disent, parce que la raison le dit ; elle dit que la défense de soi, par la mort de l'injuste agresseur est de droit naturel. En vertu du droit naturel, j'ai le droit de me garder tel que je suis, et dans toute l'intégrité de mon être : Hoc est cuilibetnaturale, qiiod se conservetin esse, quantum potest (6) En vertu du droit naturel, je suis tenu d'aimer le prochain comme moimême, je ne suis pas tenu de l'aimer plus que moi-même, et par-
Ci) Jus can. c. xviii, de homicid.
(2) Catech. Rom.
(3) GURY. n. 395. 397.
(4) Ibid.
(5) Ibid n. 398.
(6) S. TiiOM. 2. 2. q. G4. art. 7.
PLAT. — LE DEC. — 2i
tant la vie de qui veut m'enlever la mienne, m'est moins chère que la mienne elle-même : plus tenetur homo vitœ suœ providere, quam vitœ alienœ (1).
Mais attention : Si toutes les lois, naturelle, divine, humaine, m'autorisent à ôter la vie à qui menace la mienne, il y a des réserves à faire; déjà je les ai laissé entrevoir, il est temps de les énoncer, en donnant à chacune d'elles le développement qui lui convient: c'est ce que la Théologie appelle le moderamen inculpatœ tutelœ. — Première réserve : Il faut que l'agression soit actuelle, et non présumée ; si vous prenez l'offensive, si vous attaquez, avant d'être attaqué, vous change/ les rôles, vous perdez vos droits ; si vous attaquez, étant passé depuis un temps plus ou moins long le coup de force dont vous avez failli être victime, ce n'est plus défense, c'est vengeance. — Seconde réserve : Il fnut qu'il n'y ait aucun autre moyen, pour vous mettre à l'abri, que la mort de l'agresseur. S'il en est quelqu'autre, employez-le: fuyez, si la fuite est possible ; criez, appelez au secours, si crier et appeler au secours suffisent ; si c'est assez de blesser, ne faites que blesser. Aller au-delà du nécessaire, sortir des limites de lïndispensable, c'est-à-dire user de plus de violence qu'il n'en faut pour se préserver, ce n'est plus justice, dit saint Thomas, c'est péché : Si aliquis ad defendendam jwopriam vitam, utatur violentia plus quam oporteat, erit illicitum (2). — Troisième et dernière réserve : Il faut qae la mort de l'injuste agresseur soit voulue et poursuivie, non comme fin à atteindre, mais seulement comme moyen à employer, pour mettre sa propre vie en sûreté. Ce n'est point ici vaine subtilité. Un même acte peut avoir deux effets. De ces deux effets, celui-là seul est imputable, qui seul est dans l'intention de l'auteur de l'acte (^3). Je veux uniquement sauver ma vie: dès lors je ne veux la mort de mon agresseur que comme ir.oyen de sauver ma vie.
Tout homicide est-il un crime ? Non; il y a des homicides commandés. Vous avez deviné ma pensée. Je veux parler de la guerre. J'en veux dire d'abord; que de tous les fléaux c'est le plus ancieu
(1) s. Thom. Ibil.
(2) Ibid.
<3) Ibid.
XXXHI. — L'HeMÏCiDE EXCUSABLE ET l'HOMICIDE LÉGITIME 323
«et le plus effroyable. Le plus ancien : alors qu'il n'y avait encore en ce monde que quatre personnes, dont deux frères, la guerre éclata entre ces deux frères. Et depuis... l'histoire humaine, à' en suivre la trame la plus apparente, est-elle autre chose que l'histoire de guerres sans cesse renaissantes, de famille à famille, de tribu à tribu, de nation à nation ? Le plus effroyable : que de sang répandu ! que de vies d'hommes tranchées en leur plein épanouissement! que de larmes! Pour tout dire, il faudrait ici celui des prophètes qui égalait les lamentations aux douleurs... De ce fléau destructeur, quand donc sera la fin? Quand les travaux utiles de la paix succèderont-ils, pour n'être plus interrompus désormais, aux fureurs insensées de la guerre? S'accomplira-telle, un jour, cette vision : De leurs épées ils forgeront des socs de charrue, et de leurs lances des faux ; et l'on ne verra plus un peuple s'armer contre un autre peuple (1) ? Nous le souhaitons vivement, mais nous l'espérons peu. La guerre est un mal inhérent à notre condition actuelle ; elle est le fruit du péché ; elle est l'application en grand de cette parole des Écritures : Par un homme le péché est entré en ce monde, et par le péché la mort : Per unum hominem peccatum in hune mundum intravit, et per peccatum mors (2).
Et pourtant si la guerre -est juste! Je ne dis pas qu'elle le soit toujours, il s'en faut ; mais elle peut l'être; offensive ou défensive, elle peut l'être. Et elle l'est en effet, si elle réunit toutes les conditions que je vais dire : premièrement, si elle se fait par ordre du pouvoir suprême, soit Prince, soit Assemblée^ car, comme le dit saint Thomas qui en donne les raisons^ la guerre est essentiellement une des attributions de l'autorité puDlique à son plus haut degré ; secondement, si elle se fait, non pour de vains motifs, mais pour une cause juste, légitime, fondée sur l'équité, approuvée par la saine raison, par exemple^ ou pour repousser une invasion, ou pour obtenir satisfaction d'une injure, car, dit saint Augustin, c'est en cela même que les guerres sont justes : venger les injures reçues : Justa bella soient defîniri, quœ ulciscuntur injurias (^) ', troisièmement enfin, si elle se fait de la manière;
(1) Isa. c. iii, V. 4.
(2) Rom. c. V, V. 12.
(3) In Josuii. Qwéest. lo«
324 LE DÉCALOGUS
dont elle doit se faire : notamment, si avant de la commencer, on. a mis en œuvre tous les moyens de conciliation : négociations, notes diplomatiques, entremise d'un tiers, en vue d'arriver à un arrangement amiable par quelques concessions mutuelles; car la guerre est un si grand mal, et elle traîne à sa suite tant de calamités, qu'il ne faut l'entreprendre qu'après avoir tout essayé pour l'éviter. C'est une remarque de simple bon sens: que du jour où elle cesse d'être nécessaire, toute guerre cesse d'être juste : Ubi enim belliun desinit esse îiecessarium, desinit quoque esse justum (1).,. Et maintenant que tous ces préliminaires [sont exposés, et, je l'espère, bien compris, si donc la guerre réunit toutes ces conditions d"équité : Sujets du pouvoir suprême, répondez à l'appel qu 'il vous fait ; officiers de tous grades, formez vos cadres ; soldats de toutes armes, mobilisez-vous, entrez en campagne, courez à l'ennemi, semez la mort dans ses rangs... Puisque la guerre est juste, et qu'elle n'a pu être évitée, la guerre est un devoir. Puisque la guerre est juste, et qu'elle ne j)eut être terminée que par mort d'hommes, l'homicide est commandé .
Mais ici, comme précédemment, attention. Il ne faut faire que le nécessaire, l'indispensable. Il faut se tenir dans les limites d'une juste agression ou d'une légitime défense, sans aller au delà. Ceux qui tuent l'ennemi dans une guerre juste, ne son^ point coupables d'homicide, pourvu qu'ils n'agissent en cela que pour le bien de la patrie, et non pour satisfaire deu:: instincts mauvais, qui sont trop souvent, l'histoire en témoigne, la grande tentation des hommes de guerre, la cupidité et la cruauté : Qua ratione ne illi qiiidem peccant. qui juste bello, non cupiditatej aut crudelitate impulsi, sed solo publicœ utilitatis studio^ cltam hostibus adhnunt. Ainsi s'exprime le Catéchisme P,omain. C'est l'enseignement de la Théologie ; et c'ect aussi ia loi de Téquité. Ce mot est connu : Si vous voulez la paix, préparez la guerre... Celui-ci serait-il moins juste: En faisant la guerre, at tout en ia poussant avec- Vigueur, préparez la paix : Sic bellum gvratMVj ut j^ax acaairatur i^2).... C'est-à-dire que le vainqueur use modérément de la . victoirt, et d.;s droits qu'elle lui donne ; qu'il évite les exactions^
(1) Catech. Bom.
(2) G. AUG. ap. THO.M. 2.2. q. 40. art. 1. ad 3.
xxxiTi. — l'homicide excusable et l'homicide légitime 325
les pillages, les injustices, de quelque nature qu'elles soient; que les propriétés restent inviolables, plus inviolables encore les personnes, celles surtout qui sont sans défense, les femmes, les enfants, les vieillards... Autrement, on attise la haine, les représailles succèdent aux représailles, et jusqu'à ce que l'un des deux peuples soit exterminé, c'est la guerre en permanence ; alors qu'elle ne devrait être que la très rare exception, elle passe à l'état d'habitude, pour le plus grand malheur de l'humanité... Mais 11 faut finir.
Tout homicide est-il un crime ? Non ; il y a des homicides nécessaires. Si ma pensée, cette fois, vous apparaît moins clairement, elle ne tardera pas à se révéler : Vous ne laisserez point vivre les malfaiteurs, dit le Seigneur, au livre de l'Exode : 3Ialeficos non patieris vivere (1) . De l'ancien Testament, passez dans le nouveau ; saint Paul écrit aux Romains : Si tu as fait le mal, redoute le Prince; ce n'est pas sans motif que le Prince porte le glaive ; le Prince est le ministre de Dieu, et il le venge avec une juste colère contre celui qui fait le mal (2). Ce que les Écritures disen\, la raison elle-même l'établit. Chaque homme n'est qu'une partie d'un tout; du tout social, partie qui n'a sa raison d'être qu'autant qu'elle est ordonnée au tout, et la perd du jour où elle se fait nuisible au tout. Autrement dit, il en est du corps social, comme du corps humain. Pour celui-ci, c'est faire œuvre utile, c'est l'assainir, que de couper un membre gâté, propre à gâter le reste : de même, c'est agir très justement et au mieux des intérêts du corps social, que de retrancher l'homme pervers, le scélérat, qui met en péril le corps social, dit saint Thomas, de qui nous tirons cette belle démonstration : Ideo si aliquis homo sit periculosus communitati^ et corruptivus ipsius pr opter aliquod peccatum^ laudahiliter et salubriter occiditur, ut bonum commune servetur (3). Ce n'est pas assez; le magistrat fait mieux que d'exercer un droit, il accomplit un devoir ; la peine capitale est plus que légitime, elle est nécessaire, comme est non seulement légitime mais nécessaire l'amputation d'un membre gâté, comme est non seulement per-
(l)ExoD. c. xxir,v. 18.
(2) Rom. c. XIII, V. 4.
(3^ S. Thom. 2. 2. q. 64. art. 2.
1326 Lli DÉCALOGUE
■mise mais commandée, urgente, dans un incendie, la part à faire'^ au. feu, dans une inondation, la part à faire à l'eau, afin de ne pastout perdre. Ces vérités sont évidentes, et s'imposent au plus vulgaire bon sens . Pour écarter le glaive du crime de dessus la tête du citoyen paisible et honnête, ii faut teni** suspendu sur la tête du scélérat le glaive de la justice. Il y a des homiues dont le sens moral est tellement perverti, et la crainte de Dieu et de sa justice éternelle à ce point éteinte, qu'ils ne redoutent pl^is riea, Téchafaud excepté. Les vaines déclamations de certains pkilesephes, soi disant amis de l'humanité, ne prévaudront jamais coa4f« l'expérience et les faits. Le débordement des plus perverses passions a déjà bien de la peine à être contenu : que serait-ce doEfi, si cette barrière était rompue ? La peine de mort abolie, cette vi • sion du prophète serait vite accomplie: un déluge de crime iao»,. derait la terre : Maledictum, et mendacium, et homiçidium,et fiirtum^ et adalterium inundaverunt, et sanguis sanguniem tetigit (Ij.
Résumons : Il y a des homicides excusables... Il y a des homicides permis... Il y a des homicides commandés. .. Il y a des homicides nécessaires. . . Quelle conclusion donnions-nous à ce ce que nous venons de dire ? Pour le moment, aucune. C'est la pi'ochaine Instruction qui servira de conclusion à celle-ci ; et v©\*g- .verrez, je l'espère, qu'il ne saurait y en avoir de ai.^|lieLu;^.a.
(1) «JSE^. C. IV, V. 1. %,
CINQUIÈME COMMANDEMENT
CINQUIÈME PRONE La partie affirmative du cinquième commandement
Non occides Vous ne tuerez point
Cum autem hujus legis vim Dominus explicaret, in ea duo contineri ostendit. Alterum, ne occidamus, quod a nobis fieri vetilum est. Alterum quod facere jubemur, ut concordi amicitia charitateque inimicos complectamur, pacem habeamus cum omnibus, cunctaque incommoda patienter feramus.
Catech. Rom.
Comme tous les autres préceptes du Décalogue, le cinquième est négatif et affirmatif, en même temps. Autrement dit : il défend, et il commande. Il défend telles choses, et il commande telles autres choses. Celles qu'il défend, nous les avons dites, à peu près toutes : le meurtre, le suicide, le duel. De celles qu'il commande, nous allons dire les principales, qui sont : d'aimer nos ennemis, de vivre en paix avec tout le monde, de supporter patiemment les maux qui nous arrivent. Dieu nous aide de sa grâce. ..
C'est la très judicieuse remarque du Catéchisme Romain, que, s'il y a peu d'hommes qui soient homicides de la main, il y en a beaucoup qui le sont de volonté : Multi reperiuntur qui, si minus manu, animo saltem cœdis scelus comtnittiint.
Homicide, non de la main, mais do volonté, l'homme jaloux.
qui sèche de dépit à la vue des avantages du prochain, et de la considération dont il jouit, comme si la sienne propre en était at teinte et amoindrie. Gomment cet état d'âme peut finir : la sainte Écriture nous le dit dans une page toute pleine d'enseignements. Maintes fois déjà nous l'avons lue, il est bon de la relire : Abel était pasteur de brebis, et Gain agriculteur. Or, il arriva que faisant, l'un et l'autre, un sacrifice au Seigneur, Gain offrit ce qu'il avait de moindre parmi les fruits de la terre, et Abel au contraire les premiers-nés de ses brebis, les plus belles pièces de son troupeau. Et le Seigneur regarda favorablement les présents d'Abel, et détourna les yeux des maigres offrandes de Gain. G'est pourquoi Gain en conçut tant de dépit que son visage parut tout abattu. Et il dit à son frère Abel : Sortons dehors. Et ils sortirent ; et quand ils furent dans les champs. Gain se jeta sur son frère Abel, et le tua : Cumque essent in agro, consurrexit Caïn adversus fratreni siiiini Abel, et interfecit eum (1).
Homicide, non de la main, mais de volonté — quoique ici encore, l'acte matériel ne suive que trop souvent le mouvement désordonné de l'âme — l'homme colère, colère jusqu'à l'outrage, jusqu'à la rixe sanglante, jusqu'à la mutilation. Un moraliste, de grande distinctiou, doué d'un coup d'œil très juste, trace quelque part le portrait de l'homme colère : Gelui qui se laisse subjuguer j)ar cette passion perd toute décence ; les yeux s'enflamment' ,les veines se gonflent, les cheveux se hérissent, les lèvres frémissent, la bouche écume. Nulle affection de l'âme n'altère autant la physionomie humaine . . . L'Auteur continue pendant plusieurs pages encore; puis il ajoute ; Nul fléau n'a plus coûté au genre 'humain que la colère. Jetez les yeux sur les ruines, à peine reconnaissables aujourd'hui, des cités jadis les plus florissantes, c'est la colère qui les a amoncelées. Parcourez du regard ces immenses .solitudes, veuves d'habitants, c'est la colère qui les a dépeuplées. Les incendies consument les édifices, les fontaines sont empoisonnées, des familles entières succombent : ces crimes et une foule d'autres ont été commis par la colère. On se croirait au milieu d'une troupe de bêtes féroces, et non dans une société humaine.
(î) Gen. c. IV. — Les commentateurs disent que Caïn s'était l'cservé ce qu'il f a^ait de meilleur. Cornel. a Lap. in h. 1.