XXXIV. — LA PARTIE AFFIRMATIVE DU CINQUIÈME PRÉCEPTE
Encore les bêtes féroces s'épargnent-elles mutuellement, les hommes, au contraire, se déchirent à l'envi (1).
Homicide, non de la main, mais de volonté, l'homme haineux, méditant des projets de vengeance, s'en repaissant, toujours prêt à les exécuter, comme l'explosif à vomir une pluie de fer. C'est la parole de saint Jean dans sa première Épître : tout homme qui hait son frère, est homicide : Omnis qui odit fratrem suum homicida est (2) ; non en fait, disent les commentateurs, mais de désir, ex affectu (3). Et si à cette disposition intérieure s'ajoutent quelque provocation, quelque excitation venant du dehors, un conseil déshonnête, une suggestion perfide ! . , . Tout le monde n'est pas aussi sage que David. Tout le monde n'a pas Fâme aussi haut placée. Oh ! que cette page des Écritures est intéressante, plus instructive encore qu'intéressante ! Son implacable ennemi, Saûl, voulait le faire mourir, et ne négligeait rien de ce que la malice peut inventer pour mettre à exécution ce criminel projet. Un jour donc que Saùl, seul et sans escorte, s'était mis à l'abri dans une caverne profonde, David qui s'y tenait caché avec • une partie de sa garde, aurait pu le tuer facilement, l'occasion était belle, ses gens l'y poussaient : l'heure de la délivrance est venue, lui disaient-ils, votre ennemi est entre vos mains, passezlui votre épée à travers le corps — Non, non, leur répondit David. Dieu me garde de pareille chose, et de sacrilège mainmise sur Toint du Seigneur : Propitms sit jnihi Dominus, 7ie faciam hanc rem^ ut mitta7n maniera rneani in euni, quia christus Domini est... Et il se contenta de couper le bord du manteau de Saûl, silencieusement, dit l'Écriture, silenter, c'est-à-dire, sans que celui-ci s'en aperçût; et encore s'en repentit-il par après, comme si, en faisant une action pourtant bien inoffensive, il lui avait manqué de respect ; Post hœc, percussit cor suum David, eo quod^ abscidisset oram clamydis Saûl (4).
Mais ce n'est pas assez, certes, de démontrer Tamour des enne-
(1) Le Cardinal Bona : Manuductio ad cœlum. cap. vii. traduction française, par. LaHautiére.
(2) I JoANN. c. m, V. 15.
(3) Non sunt longe ab occidentibus, qui anime occisionis oderunt : On est bien prèsi de tuer, quand on hait à mort. Salvien. De Provid. Lib. 8,
(4) I Reg. cap. XXIV,
mis comme devoir à accomplir, d'une manière indirecte, par la considération de son contraire. Nous avons mieux. Nous avons un commandement positif, le commandement de Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même.
Commandement formel, clairement édicté : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent, et vous calomnient (1). Et encore : Si étant sur le point de porter votre présent à l'autel, vous vous souvenez qu'un de vos frères a quelque chose contre vous, laissez-là l'offrande, et allez d'abord vous réconcilier avec l'offensé ; après quoi vous viendrez offrir votre don (2). C'est-à-dire, comme le remarque un ancien Père, que Dieu néglige son propre honneur, pour y substituer l'amour du prochain ; il veut que son culte soit interrompu, plu* tôt que la charité délaissée; un cœur paisible et sans fiel, une âme sincèrement réconciliée, voilà le sacrifice qui lui plaît : Honoreni suum despicit pro charitate erga proximum. InLerrumpa-^ tur cultus, utcharitas maneat ;nam veresacrificiumest, reconciliatio cum fratre (3)
Commandement renouvelé par les Apôtres, parlant comme le Maître et en son nom : Si votre ennemi a faim, dit saint Paul, donnez-lui à manger ; s'il a soif, donnez-lui à boire ; agissant ainsi vous amasserez des charbons de feu sur sa tête (4). .. c'est-à-dire vous l'obligerez à vous aimer. Le même ne s'exprime pas en termes moins saisissants, quand il demande à l'homme irrité de ne point laisser le soleil se coucher sur sa colère : Sol non occidat super iracundiam vestram (5). Et Bossuet le commentant dans son beau langage : Il ne veut pas que la colère demeure longtemps dans son cœur, de peur que s'aigrissant insensiblement, comme une liqueur dans un vase, elle ne se tourne en haine implacable. Il ne peut comprendre qu'un chrétien, enfant de paix et de charité, puisse faire un sommeil tranquille, avec un cœur ulcéré contre son frère . Il appréhende les ténèbres de la nuit ; durant lejour l'esprit diverti par ailleurs, ne s'occupe pas si forlement dô.
(1) Î4i*»fl. cap. V.
(2) Ibid.
(3) S. Chrysosï. in Maïth.
(i) BOM. c. xii, V. 20.