I JOANN. C. III, V
je ne vous dirai pas de parcourir la collection de ses Conciles, les catéchismes de ses Évoques, les prônes de ses Pasteurs, les traités presque innombrables de ses Théologiens. Un exposé plus sommaire suffit. Le Catéchisme Romain lui-même ne va pas au delà : les curés satisferont à leur devoir, dit-il, s'ils se bornent à choisir les meilleurs fragments de ceux des anciens Docteurs qui ont le mieux écrit sur ce sujet : Pètent ea parochi ex viroriim sanctissimoi^iun lihris, qui de eJeemosyna prœclare scripserunt et quibus huic miineri satïsfacianl (1). Le Catéchisme Romain a raison ; rien de plus concluant, en effet.
Ils ont dit, ces puissants organes de l'Enseignement de l'Église, en matière d'aumône : Que celui-là n'obtiendra point miséricorde, qui n'aura pas été lui-même miséricordieux ; ni ne pourra rien prétendre auprès de la divine bonté, s'il reste insensible à la prière du pauvre : Neqiie enim promereri misericordia^n Domini poterit, qui misericors ipse non fuerit; aut hnpetrahit de divina pietate aliquid in precibus, qui ad preceni pauperis non fuerit hiimanus (2).
Ils ont dit : Que la charité étant déjà le sommaire de la loi, et partant, le plus grand des préceptes, charitas, ut summa legis, prœceptorumque omnium primum et maximum, elle a encore cela de particulier, qu'elle consiste principalement à subvenir par l'aumône aux besoins de nos frères malheureux : Hujus prœcîpuam partem in eo sitam esse co7nperio,ut pauperes amore ac tenevolentia complectaniur (3),
Ils ont dit : Que les pauvres ayant leur fardeau, et les riches le | leur : les pauvres de n'avoir pas ce qu'il faut, oyius paupertatiSt non habere ; les riches le fardeau d'avoir plus qu'il ne faut, divitutn onus, plus quam opus est, habere : (4) c'est le devoir de ceux-ci de donner de leur abondance temporeUe,par l'aumôn^î le devoir de ceux-là de donner de leur abondance spirituelle, par le crédit dont ils jouissent auprès de Dieu, afin qu'entre les uns et les autres, selon le mot de saint Paul, l'égalité se fasse : Ahundantia vestra illorum ijiopiam suppléât^ ut et illorum
(1) Catech. Rom.
(2) S. Gyprien.
(3) S. Grégoire de Naziance»
(4) S. Augustin.
ItLIV. — LE DEVOIR CORRÉLATIF AU DROIT DE PROPRIÉTÉ 425
àbundantia vestrœ inopîœ sit suppiementicm, ut fiai œqiialilas. (1)
Ils ont dit, en entrant plus avant dans le vif de la question : Qu'encore que ceux à qui appartiennent les biens de ce monde, en s^oient les vrais propriétaires, et cela en vertu delà loi de Dieu, ces biens, pourtant, quant à l'usage, ne sont pas seulement à eux,
liais aussi à ceux-là mêmes qui, autrement, resteraient dans un léel besoin : Bona temporalia qiiœ hotnini divinitus conferuntur,
jus quidem supJ quoadproprietatetn,sed quantum ad usumnon solum debent esseejus, sed etiam alioriim qui ex eîs sustentari possunt. (2) Et c'est pourquoi, partant de ce principe, ils ont ajouté, iju'après qu'il a été suffisamment pourvu aux exigences de la vie, le reste ne doit pas servir aux inutilités, mais être versé au trésor céleste par le moyen de l'aumône ; que si nous ne le faisons pas, entendez cette conclusion : nous sommes les détenteurs, non devant les hommes, mais aux yeux de Dieu, d'un bien qui n'est pas à nous : Quidquid, excepta victu et vestitu rationabili superfuit, non liixui reservelur, sed in thesauro cœlesti per eleemosynatn l'eponatur. Quod si noji fecerimus, res aliénas invasimus (3).
Est-il possible d'exprimer en termes plus nets, et tout à la fois plus énergiques, l'obligation de l'aumône ? Le sujet pourtant n'est pas épuisé. Ne vous ai-je pas dit qu'une première vérité, solidement établie, servirait de support à une foule d'autres ? Si l'aumône est obligatoire, et elle l'est, quand l'est-elle ? Sous quelle peine l'est-elle ? En quelle quantité l'est-elle ? Envers qui l'estelle ? Restez attentifs.
Quand l'aumône est-elle obligatoire ? — L'est-elle en cas de nécessité extrême? G*est à peine si cette question a sa raison d'être, tant elle est résolue déjà, par cela seul qu'elle est posée. Oui, certes, l'aumône est obligatoire dans le cas de nécessité extrême. Voilà un homme qui va mourir : ou bien, c'est la faim et la soif qui le torturent; ou bien^ c'est la fièvre qui le dévore ; ou bien, comme le voyageur de l'Évangile, il est gisant sur le bord du
(1) In II. Cor. c. viii, v. 14.
(2)S.Thom. 2. 2. q, 32. avt. 5. ad. 2. (3) S. Augustin.
chemin, criblé de blessures, baignant dans son sang : si vous nelui venez en aide; si vous ne lui donnez de votre pain, de votre vin, de votre huile, de votre argent ; si même, au risque pour vous d'aller à pied, vous ne lui cédez votre monture pour le conduire à l'Hôpital : entendez saint Ambroise qui vous crie de sa grande voix : Vous ne l'avez pas secouru, le pouvant faire, c'est comme si vous l'aviez tué : Si non pavisti, occidisti (1), — L'estelle dans le cas de nécessité pressante ? On appelle nécessité près- ^ santé, celle où un homme va perdre, non la vie, mais la santé, ? mais l'honneur, ou déchoir de sa condition. On appelle encore nécessité pressante, toute calamité ayant un caractère public, telle une inondation, telle une épidémie, telle une famine, telle une invasion de territoire. Oui, l'aumône est obligatoire dans le cas de nécessité pressante. Qui ne le voit clairement ? Si le prochain n'est pas secouru, alors qu'il est en danger de perdre, ou la santé, ou l'honneur, ou le rang qu'il occupe légitimement ; ou bien, quand, ou la famine, ou une inondation, ou une épidémie, ou une invasion de territoire le serre de près : dans l'un ou l'autre de ces cas, qui ne voit que de simplement grave et pressante qu'elle est encore, elle va devenir extrême et intolérable? — Enfin, l'est-elle dans le cas de nécessité commune ? La nécessité commune se présente tous les jours à nos j^eux, c'est celle des pauvres que, ou leur âge, ou leurs infirmités, ou le manque de travail, ou une insuffisance quelconque réduit à tendre la main. Oui encore, dans le cas de nécessité commune, l'aumône est obligatoire. Est-ce que les paroles de Jésus-Christ ne sont pas générales : J'avais faim, et vous ne m'avez pas donné à manger ; j'avais soif, et vous ne m'avez pas donné à boire ; j'étais nu, et vous ne m'avez pas vêtu; j'étais sans abri, et vous ne m'avez pas recueilli ? (2)... Est-ce que il'Apôtre de la dilection, saint Jean, ne vise pas toutes les nécessités, la nécessité commune, comme la nécessité pressante, comme la [nécessité extrême, quand il dit : Celui qui possède la substance de [ce monde, s'il voit quelqu'un de ses frères souffrir de la nécessité, [,et qu'encore qu'il le voie, il ferme ses entrailles sur ses besoins^ [comment la charité de Dieu est-elle en lui (3) ?
(1) Ap. s. Thom. 2. 2. q. 32. art. 5. ad 2. (â) Matth. c. XXV, V. 41.
i^) I JOAKN. c. m, V. 17.