XLIV. — LE DEVOIR CORRÉLATIF AU DROIT DE PROPRIÉTÉ
extrême, et de nécessité pressante, auxquels cas, de l'aveu de tous^ l'aumône est certainement obligatoire : si elle cessait de l'être dans le cas de simple nécessité, elle ne le serait plus que de la manière la plus intermittente possible : ce qui équivaudrait à une radiation à peu près complète du nombre des devoirs (1).
Une dernière question reste à résoudre : Envers qui l'aumône est-elle obligatoire ? Réponse : Envers tous ceux qui se trouvent dans un véritable et réel besoin, sans exception, qu'ils soient justes ou pécheurs, fidèles ou infidèles, catholiques ou hérétiques, compatriotes ou étrangers. Seraient-ils vos ennemis, l'obligation resterait encore : Faites du bien à ceux qui vous font du mal, dit Notre Seigneur : Benefacite ris qui oderunt vos (2). Et dans la loi ancienne, beaucoup moins parfaite pourtant que la loi évangélique : Si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger ; s'il a soif^ donnez-lui à boire : Si esurierit inimicus ticus, ciba illiim ; si sitierit, potuni cla illi (3). .. Il n'y a qu'une seule catégorie de personnes, à laquelle l'aumône ne soit pas due, et même doive êtrerefusèe, en certains cas, du moins, à celte catégorie de gens qui se font un vil métier de la mendicité, et qui, comme le disait un ancien auteur, aiment mieux gueuser toute leur vie, que de sedonner la peine de travailler (4). C'est l'enseignement autorisé de la Théologie, nous sommes dans lo vrai, ici, comme dans tout')» les questions pratiques que nous avons traitées, au cours de cette Instruction : Nulla obligatio eleemosyjicun faciendi paiiperibus laborare nolenlïbus ; imo illicitiun foret utpote illis nocivic7n (5).
Mais quand nous disons que c'est le devoir d'assister tous les pauvres dignes d'intérêt, sans exception, ce n'est pas pourtant qu'il n'y ait quelque distinction à faire entre tel et tel, entre ce-
(Ij GURY. Ji. 228. toluB.
(2)Matth. c. V, V. 44.
(3) Prov. c. XXV, V. 21.
(5) Chevassu, ancien prôniste, un peu vieilli, mais qu'on peut lire encore avea profit, t. 4, p. SO."?.
(5) GuRY. n. 229. — Autant il y a une pauvreté honnête, autant il y a une pauvreté dégradante : lorsque l'homme mendie pour ne pas travailler ; lorsque, ayant un état honnête qui rapporte trois francs par jour, il s'avilit à demander, parce qu'il déclare (historique) que ce dernier métier rapporte davantage. L'abbé Lecourtier, Confé ^ r&tices sur F aumône, p. 178.
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lai-ci et celui-là. Dans la charité, comme en tout, il faut de l'or- 1 dre. Toutes choses égales d'ailleurs, mieux vaut secourir qui a ; plus besoin, que qui a moins besoin; qui est vieux, que qui est jeune encore et peut se pourvoir sans trop de peine. La nature a bien quelque droit antérieur, et l'amitié, et la religion aussi. Donnez à votre parent, ou à votre ami, de préférence à qui ne [ vous est rien ; à votre compatriote, de préférence à un étranger ; \ à ce pauvre de votre paroisse, de préférence à tel autre qui n'en est pas ,' à ce coreligionnaire, de préférence à cet infidèle ; à cette personne, autrefois dans l'aisance, aujourd'hui déchue, de préférence à cette autre, qui ayant toujours été dans la gêne, mendie plus facilement, et sent moins le poids de l'indigence.
J'indique plutôt que je ne développe, car il est temps de mettre fin à cette instruction déjà longue.
Beatus qui intelligit super egenuni et pauperem, dit le prophète royal (1) : Bienheureux celui qui a l'intelligence du pauvre et de l'indigent : c'est-à-dire, celui qui considère l'aumône, non comme une chose facultative, ou comme un conseil qu'il est loisible de suivre ou de ne suivre pas, mais comme une loi, un précepte, un devoir, au sens absolu du mot; c'est-à-dire, celui qui sachant quelle obligation lui incombe, à cet égard, fait l'aumône quand il faut, à qui il faut, en telle quantité ou en telle autre, selon qu'il, le peut, et selon les besoins, qu'il s'agisse, ou d'une nécessité commune, ou d'une nécessité pressante, ou d'une nécessité extrême... Donc, bienheureux celui qui a l'intelligence du pauvre et de l'indigent : car Dieu le bénira, souvent même ici bas ; que de fois cette parole du Sage s'est accomplie à la lettre : tels donnent ce qui est à eux et sont toujours riches ; tels autres ravissent ce qui ne leur appartient pas et restent toujours pauvres : AZu dividunt propria et ditiores fiunt; alii rapmnt non sua et semper in egestate sunt (2) ! Surtout, et ce qui vaut mieux, Dieu le délivrera, au jour mauvais : In die mala liberahit euni Dominus (3). C'est de la charité qu'il est écrit: qu'elle couvre non seulement les péchés, mais la multitude des péchés (4). C'est de
(1) PSAL. XL.
(2) Prov. c. XI, c. 24.
(3) PSAL. XI..
-(4) Prov. c. x, v. 12.
XLTV. — LE DEVOIR COËRÉLitlF AU DROIT DE PROPRIÉTÉ 431
raumône qu'il est dit : que comme Teau éteint le feu, ainsi l'aumome éteint le péché (1). Je ne me souviens pas, écrivait saint Jérôme, d'avoir vu mourir de male-mort. un homme qui a exercé pendant sa vie les œuvres de charité. Il est impossible que ce grand nombre de personnes qui prient pour lui, et s'intéressent à son salut, ne soient pas exaucées : Non memini me legisse 7nala morte ^nortuum, qui libenter opéra charitatis exercuit ; habet enim intercessores multos, et impossibile est muUorum preces non exaudiri (2)..,
(1) I Pktr. c. IV, V. 8.
(2) Epist. Ad Nepot.
HUITIEME COMMANDEMENT
PREMIER PRONE Le faux témoignage
Non loqueris contra proximum txium falsum testlmù^
nhim.
Vous ne porterez point de faux témoignage contre votre
prochain.
Prior hujus prascepti pars habet hanc rationem, ut quamvis nomine faisi testimonii significatur quidquid in malam partem de altero dicatur, sive in judicio, sive extra judicium : tamen pra>.cipue probibeatur illud testimonium quod in judicio, falso dicitur a jnrato.
Catech. Rom.
Ce qui est à nous légitimement, en vertu du droit de propriété, tel que le septième Commandement l'établit, n'est pas le seul bien dont nous ne puissions être dépouillés sans crime . Notre honneur, notre réputation, dont les Saintes Écritures nous enjoignent particulièrement d'avoir souci, sont choses d'un si grand prix, que Dieu a fait un Commandement, distinct du précédent, pour nous en assurer la tranquille possession : Non loqueris contra proocimion tuum falsum testhnonïuin : Vous ne porterez pas de faux témoignage contre votre prochain; et par extension : vous ne mentirez pas ; vous ne ferez pas de détraction ; vous vous interdirez le jugement téméraire lui-même, parce que le prochain a
droit à votre estime autant de temps qu'il n'a pas mérité de la. I perdre. Nous parlerons aujourd'hui du faux témoignage. Dieu, nous aide de sa grâce...
Pour être exact, ou du moins pour ne pas rester trop incomplet en cette matière, disons d'abord que le faux témoignage peut être pris dans une acception générale, et dans une acception restreinte.
Dans son acception générale, le faux témoignage, d'après le Docteur angélique, saint Thomas, et le Catéchisme Romain a puisé à cette source, c'est tout péché qui est commis par la langue : Omnia 7iocumenta quœ pertinent ad locutiones, sicut detractiones, blasphemiœ, et si quœ hujusmodi, intelliguntur prohiteri in falso tesiimonio (1).
Et dans ce sens, vous comprenez tout de suite, que rien n'est plus commun que le faux témoignage. Celui-là est parfait, dit l'Apôtre saint Jacques, qui ne pèche pas par la langue : Qui non offendit verbo, hic perfectus est (2). Mais où est-il, cet homme parfait, l'homme irrépréhensible de tout point, en toutes ses paroles ? Je le cherche dans le monde entier, s'écrie le psalmiste, et fje ne le trouve nulle part, et malgré le dépit que j'éprouve à le dire, je suis obligé de reconnaître que toute bouche humaine est menteuse : Dixi in excessu meo : ojnnis homo mendax (3).
Et en même temps qu'il faut avouer que rien n'est plus commun que les péchés de la langue, force nous est aussi d'ajouter ,<jue rien n'est plus pernicieux. Par la langue en effet, combien deipéchés graves sont commis chaque jour ! C'est la langue qui sert (d'instrument aux détractions, soit calomnies, soit médisances, aux blasphèmes, aux paroles impures, lascives^ ou simplement 'bouffonnes. C'est de la langue que procèdent les plaintes, les mur- 'murefe, les querelles entre particuliers, les ruptures violentes en- .tre familles. Vous savez le proverbe : un coup de langue est pire iqu'un coup de lance; et si vous voulez des autorités encore plus ^compétentes, quoique pourtant, selon un mot connu, les proverfjbes soient la sagesse des nations, écoutez l'Ecclésiastique nous •dire : que s'il est mort bien des hommes par le tranchant da
(i)S, Thom. 3. 2. q, 422, art, 6, ad 2, (2) Jacob, c, in, v. 2, (8)PSAL.CXy, V. 11,