‹ Cinquante-deux prones sur le décalogueChapitre 152 sur 223 · XLV. — LE FAUX TÉMOIGNAGE · texte numérisé non relu

XLV. — LE FAUX TÉMOIGNAGE

glaive, il en est mort bien davantage par leur propre langue : Multi ceciderunt in ore gladii^ sed non sic quasi qui interierunt per linguam suam {1) . Ecoutez l'Apôtre saint Jacques ; il n'est rien de plus saisissant, ni de plus vrai, que le portrait qu'il fait de la langue : C'est un tout petit membre, dit-il, et comme le moindre de ceux qui entrent dans la composition du corps humain, modicmn quidem 7nembrum, et pourtant c'est un feu qui dévore» tgnis est, c'est un monde d'iniquités, universitas iniquitatis, c'est un mal qu'on ne peut réduire, tout plein d'un venin mortel, plena veneno mortifero. L'homme est assez fort pour dompter toutes sortes d'animaux, les bêtes de la terre, et les oiseaux, et les reptiles ; au moyen d'un mors, qui n'est qu'un simple morceau de fer, il vient à bout des chevaux les plus fougueux, il les fait tourner et se mouvoir à son gré : avec un tout petit gouvernail^ qui n'est qu'une mince planche de bois, il conduit et dirige, ici ou là les plus grands vaisseaux, même sur les mers les plus orageuses. Mais pour ce qui est de la langue, c'est autre chose ; bien qu'elle soit le moindre de nos membres, elle est intraitable, elle est ingouvernable, nul ne peut l'assujettir, linguam autem nullus domare potest (2).

Voilà le portrait que l'Apôtre saint Jacques trace de la langue ; et vous avez trop l'expérience des personnes et des choses, pour ne pas reconnaître, ainsi que je l'exprimais moi-même, il n'y a qu'un instant : qu'autant il est saisissant dans la forme, autant il est vrai pour le fond.

Mais assez dit sur le faux témoignage, pris dans son acception la plus large ; il reste maintenant à expliquer ce qu'il est, pria dans son acception restreinte.

Eh bien, en ce sens, le faux témoignage est une déposition faite en justice, avec serment, contre la vérité : Illud testimonium est, quod, in judicio,falso dicitur a jurato {^). Ainsi, par exemple^ un crime, ou simplement un délit, a été commis, vous en connaissez, ou vous êtes présumé en connaître l'auteur : on vous assigne donc à comparaître devant le juge ; ce juge est compétent, comme

(1) EccLi. c. XXVIII, V. 22. et seq.

(2) Jacob, c. m.

(3j Catech. Rom.

AoQ LE DÉCALOGUE

je le suppose ici, d'autre part il procède juridiquement, et vous, vous prêtez serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.. . Eli bien ! si vous ne le faites pas, si vous la déguisez, cette vérité, si vous la mutilez, si vous chargez un innocent, si vous faites acquitter un coupable, votre déposition est un faux témoignage. Péché très grave, péché énorme, de toutes les injustices une des plus criantes, parce qu'elle est la violation de tous les droits. Voulez-vous que j'en fasse la preuve en quelques mots ?

Le faux témoignage est la violation des droits de Dieu, parce que le témoignage ne se produisant que sous le couvert de ce nom trois fois saint, testes ?ion adniittantiir nisi jurati (1) : l'abus sacrilège qu'on en fait ne tend à rien moins qu'à rendre Celui qui le porte, Dieu lui-même, auteur, complice, garant de la fausseté qu'on avance. C'est pourquoi, dit saint Thomas, de ce chef le faux témoignage est toujours, dans tous les cas, péché mortel : Ex hoc sempe?^ est peccatiim mortale (2).

Le faux témoignage est la violation des droits du juge, parce que le juge, après que la société a fait choix de sa personne, étant le représentant de Dieu, et iuA^esti de son autorité pour rendre des sentences équitables : du moment qu'il fait comparaître devant lui un sujet soumis à sa juridiction, et qu'il interroge selon les formes voulues de la justice, il a le droit strict, rigoureux, de connaître la vérité, laquelle, dans la majeure partie des cas, ne peut se faire jour qu'au moyen du témoignage : Est enim in humanis rébus maximus usiis veri testimonii, quia sunt innumerabiles res, quas a nobis ignorari necesse est, nisi eas ex testium fide cognoscamas (3).

Le faux témoignage est la violation des droits de la partie lésée, c'est-à-dire de la partie innocente, puisque je la suppose lésée. Qui, cette partie lésée? Si vous le voulez, c'est la vertueuse Suzanne, qui, sur Taccusation calomnieuse de deux infâmes vieillards, vient d'être condamnée à être lapidée (4). C'est l'innocent Naboth, à qui l'on confisque judiciairement sa vigne, héritage de ses pères, parce que deux hommes pervers, vrais enfants du diable,

(1) s. Thom. 2. 2. q. ',0 aiV.. 3,

(2) Ibid.

(3) Catech. Rom.

(4) Daniel, cap. xiii.

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