XLVI. — LE MENSONGE 4i
Que le mensonge est une flétrissure, et une honte, pour celui qui s'en rend coupable : In niendacio opprohriiiin (1).
Qu'en même temps que des yeux altiers, des mains qui versent ic sang, une âme qui machine de perfides desseins, des pieds prompts à courir au mal, et des frères qui sèment la discorde. Dieu a en horreur la langue menteuse : Sex sunt quœodit Deiis.., Iingua7n ynendaceni (2).
Quoi de plus ! Elles disent : que le premier des menteurs, c'est le diable lui-même^ parce qu'il est menteur, non par emprunt, ou par imitation, mais de lui-même et de son propre fond : Ille, cuni mendaciuin loquititr, ex proprio loquitur (3).
Vous voyez le contraste. Autant Dieu le Père a engendré son Fils qui est appelé par David, dans un esprit prophétique, le Dieu de vérité (4), qui se dit lui-même être la vérité (5), et venu dans le monde en cette vue unique, de rendre témoignage à la vérité (6) : autant le diable a engendré le mensonge; il en est le père : Mendax est, et pater ejus ; ceux qui mentent sont ses fils : Vos ex paire Diabolo estis; ils sont remplis de son esprit, ils exécutent ses ordres, ils accomplissent ses désirs, ils font œuvre de démon : Et desideria patris vestri vultis i7nplere (7).
Ne disons pas davantage sur ce premier aperçu. La preuve est faite. Le mensonge est péché, péché grave, très grave s'il est pernicieux, péché moindre s'il est officieux, notablement moindre s'il est joyeux, mais pourtant quel qu'il soit, ne fût-il que véniel, très véniel même, toujours défendu, jamais permis : quand bien même, en faisant avec saint Augustin les suppositions les plus extrêmes, il s'agirait de procurer à une âme son salut éternel : Ad sejnpilernani salutem nulliis ducendus est, opitulante mendacio (8) ; le grand Docteur va encore plus loin : quand bien même on espérerait ramener, par ce moyen, au giron de l'Église, tous les déserteurs de la foi, et faire sortir des trous où ils se cachent tous les
<1) EccLT. cap. XX.
<2) Prov. c. VI.
<3) JOANN. c. VIII.
('a) Psal. XXXVIII.
/5) JoANN. cap. XIV.
(6) Ibid. cap. xviii.
<7) Ibid. cap. vm.
(8) S. AUGUST. Contra menu, ad Conventium,\
renards de l'hérésie : Tolerabilius in sicis foveis delitescerent hœreticœ impietatis viclpes, quam propter illas capiendas in mendacii foveam caderent venatores (1).
Mais sile mensonge, quel qu'il soit, engage toujours, à un degré ou à un autre, la responsabilité de la conscience, est-il moins dommageable, considéré au point de vue des relations sociales t
Saint Paul ne le pensait pas, lorsqu'il écrivait aux fidèles d'Éphèse : Vous êtes tous les membres les uns des autres; c'est pourquoi quittez le mensonge, et que chacun de vous n'ait d'autre langage avec ses frères que celui de la vérité : Déponentes 7nenda~ cium loquimini veritatem unicsqinsque cum proximo sico, quoniam siimiis invicem menibra (2). Saint Paul voyait juste; il n'est personne qui ne conclue à la légitimité de son argumentation. Qu'on suppose, en effet, pour un moment, tel membre du corps humain doué de raison, et n'usant de cette faculté que pour tromper les autres, se pourrait-il imaginer rien de plus monstrueux ? Par exemple, où en serions-nous, si Fœil venait à persuader à la main que les charbons sont des fleurs, et les fleurs des charbons, au palais que tel aliment est un poison, et tel poison un aliment, aux pieds qu'un lac est une terre ferme, et une terra . ferme un lac ? *
Saint Augustin ne le pensait pas. En homme qui a étudié son sujet, et le possède (3), il tire sa démonstration du don fait à l'homme de la parole. De tous les êtres qui peuplent la terre, l'homme seul est en possession de cet inestimable bien. Il parle. Pourquoi ? Serait-ce dans le but de déguiser sa pensée, comme on l'a dit misérablement ? Non, certes, mais bien au contraire 4 pour la communiquer à ses semblables, et non moins que sa pen- ' sée les sentmients intimes de son âme : Verba propterea sunt instituta,non per quœ hommes se invicetn fallant, sedper quœ in alterius quisque notitiam cogitationes suas perferat. C'est pourquoi, ajoute-t-il aussitôt, mentir,, faire servir la parole à la tromperie, c'est la pervertir, c'est la détourner de son légitime
(1) Ibid.
(2) Eph. c. IV, V. 25.
(3) Saint Augustin est peut-être celui des anciens Pères qui a le pkis écrit sur cesujet. Il y fut amené par ses nombreuses contioverses avec les hférétiques, dont,, l'aime principale a toujours été l'arine du mensonge. > --^ . ^ j