XLVI. — LE MENSONGE
usage, c'est aller à rencontre des lois de la nature, c'est se rendre I coupable d'un acte mauvais : Verbis ergo uti ad fallaciam, non ad qiiod instituta sunt, peccatum est (1). Autant vaudrait dire que l'aiguille posée sur son cadran, y est à cette fin, d'induire le public en erreur, tandis que dans la réalité, et en vertu du mécanisme qui la fait mouvoir, elle y est vraiment pour indiquer, à une minute près, les différentes heures du jour.
Saint Thomas, non plus, ne le pensait pas. Cette vérité, tant de fois répétée, devenue presque banale : que l'homme est fait pour vivre en société : Quia homo est anùnal sociale, le saint Docteur la pose en principe, c'est-à-dire, comme une vérité indiscutable, qui porte sa preuve dans son énoncé même. Mais cette sociabilité qui est dans les instincts de l'homme, et que ses plus impérieux besoins réclament, dites donc ce qui la rend possible ? Jamais question fut moins embarrassante, un enfant la pourrait résoudre : c'est la mutuelle confiance, la sincérité des rapports, la loyauté des procédés ; moyennant quoi vous avez la paix, l'union, la concorde, des transactions honnêtes, des amitiés durables, une société enfin, c'est-à-dire, non pas seulement des êtres juxtaposés, mais des membres appartenant à un même corps, et formant un tout harmonieux. Au contraire, de tout cela faites que rien n'existe, ni bonne foi, ni franchise, ni droiture; imaginez un état de choses, où il soit permis à chacun de mentir comme bon lui semblera, ou bien comme ses passions et son intérêt le lui dicteront ; essayez d'une société, si tant est qu'on l'appelle encore de ce nom, où personne ne pourra plus se fier à la parole d'un autre, se reposer sur les promesses d'un autre, s'entretenir confidentiellement avec un autre, sans courir le danger d'être trahi par cet autre : quelle confusion ! quel chaos ! quel enfer même ! plus de relations désormais, plus d'affaires publiques ou privées, plus de traités de paix entre nations, ni d'échanges entre particuliers ! partout l'inquiétude, la défiance, le soupçon !.. Reprenons, il est temps, le texte de saint Thomas : l'homme est né sociable, il ne se conçoit pas autrement ; donc tout homme doit à ses semblables ce sans quoi la société ne tiendrait pas debout : Quia homo est animal sociale, naturaliter unus homo débet alteri id sine qico societa&
(1) Enchiridion. cap. 22.
humana servari non potest. Impossible aux hommes de vivre les uns avec les autres, s'ils ne se confient les uns aux autres, et ne se disent mutuellement la vérité : Non autem ponsunt homï- 7i'is ad inv ice m convive re, nisi i?ivicem çrederent, tanguam sibi ùivicem veritateni vianifestantibus; c'est \)Ouvquoi, la vérité, si elle n'est toute la justice, conclut le Docteur angélique, elle est du moins une partie intégrante de la justice : Unde veritas est fars justitiœ, in quantum anncctitur ei: et conséquemment, la dire est un devoir à remplir, une dette à acquitter : Et ideo virtus verilatis aliqiio modo attendit rationeni debiti (1).
Nous l'avons expliqué assez longuement : le menteur est l'en-* nemi, et autant qu'il est en lui, le perturbateur de l'ordre, puisque, par l'indigne usage qu'il fait de la parole, ou de l'écriture, qui est la parole écrite, il ne tend à rien moins qu'à renverser la société. Ajoutons pour finir, qu'il est tout autant l'ennemi de luimôme, et le destructeur par ses propres mains de son honneur personnel, en posant des actes les mieux faits pour le compromettre. Qui ne s'en rend un compte exact? Qui n'a été à môme cent fois d'établir ce contraste, tant il s'impose aux moins clairvoyants? Voilà un homme qui ne dit pas toujours tout ce qu'il pense, mais qui pense toujours tout ce qu'il dit ; il est véridique, droit, franc, loyal, sa parole vaut sa signature... on l'aime, cet homme, on l'entoure, on recherche ses conseils, ceux-là même qui ne partagent pas toutes ses opinions, ne lui refusent point leur estime. C'est vraiment l'honnête homme. Je serais étonné qu'il ne fût pas chrétien ; mais s'il ne Test pas encore, le jour où il le deviendra, ce sera l'homme parfait... Ah ! combien différent, l'homme fourbe, astucieux, l'homme qui ment, ou bien qui, s'il dit vrai sur un point, ne le fait que pour mieux tromper sur un autre ! Qui donc l'aime ? Qui le respecte, et l'estime ? Qui ne le méprise, au contraire? Qui ne le craint, et n'évite sa rencontre? Qui ne le juge déjà^ et avec une sévérité qui ne sera dépassée que par celle de Dieu lui-même ? Sur trop de points, hélas ! le monde ne pèche pas par excès de scrupule, il s'en faut; pour telle faute, pour tel crime même, il a l'indulgence facile, et l'absolution prompte. Seul, ou presque seul, le mensonge fait exception. Personne ne
<1) s. TiioM. 2. 2. q. 109 art. 3.