XLVI. — LE MENSONGE
veut être qualifié de menteur. Si quelqu'un l'est, et qu'on le lui dise, la rougeur lui monte au front. S'il ne l'est pas, et qu'ainsi l'imputation tombe à faux, il se tient pour très grièvement offensé... Étrange contradiction, en vérité 1 Aujourd'hui, vous vous récriez, et avec raison, contre un blâme immérité; et pas plus tard que demain, peut-être^ vous direz telles et telles paroles, ou vous ferez tels et tels actes, par lesquels vous l'aurez encouru dix fois !...
Concluons : Puisque le mensonge est bien tel que nous venons de le dire : un acte peccamineux, et engageant toujours, à un degré ou à un autre, la responsabilité de la conscience ; un acte contre nature (1), tendant à fausser, et même à détruire les relations sociales, pour lesquelles l'homme est fait ; un acte enfin, au point de vue simplement personnel, nuisible à son auteur, et lui imprimant une flétrissure qui le désigne au mépris : que personne donc ne mente jamais, en quelque circonstance que ce soit. Autant de temps que Dieu me laissera en ce monde, disait le saint homme Job, donee superest halitits in me, et qu'il me restera un souffle de vie, et spiritus Dei m narihus 7neis, mes lèvres ne prononceront rien d'injuste, 7ion loquentur lahia mea injustitiam, ni ma langue ne proférera aucun mensonge, nec lingua mea meditabitur mendacium (2)... Que personne, non plus, n'use d'équivoque et de détour, chaque fois que l'équivoque ou le détour serait l'équivalent du mensonge. Dire oui, quand il faut dire oui, dire non, quand il faut dire non, est, est, non, non, voilà toute la diplomatie de l'Évangile. Le surplus ne vaut rien, il vient du mauvais, c'est-à-dire du diable : Quod his ahundantius a Malo est (3)... Est-ce donc à conclure qu'il faille toujours, en toute rencontre, dire ce que l'on sait, tout ce que l'on sait ? Non pas ; une remarque que nous avons déjà faite est particulièrement applicable ici. Gomme plusieurs autres préceptes, le builiéme est tout-àlafois négatif et affirmatif. Entant qu'il est négatif, c'est-à-dire qu'il oblige à ne pas déguiser la vérité, il >.blige toujours, et dans tous les cas; autrement dit,
(1) Cùm vocss naturaliler sunt signa intellectuum, innaturalc est qrod aliquis voce wgnificct quod non habet in mente. S. Thom. 2. 2. q. 110. art. 3. (2; '(>!-. c. xxvil. V. 4.
TLAT. — LE DEC. — 29
toujours, dans tous les cas^ sous quelque prétêx'te que ce soit, oa quelque avantage qu'on en puisse tirer, il est interdit de recourir au mensonge, parce que le mensonge étant intrinsèquement mauvais, rien au monde n'en peut justifier l'emploi. En tant qu'il est affirmatif, c'est-à-dire qu'il oblige à dire la vérité, il n'oblige pas toujours, à tout instant^ à l'égard de toute personne. C'est le mot de saint Augustin: Autre chose est de dire ce qui est faux, autre chose de taire ce qui est vrai: Aliud est falsum dicere, aliud verum tacere (1). En maints cas il est prudent de ne pas dire tout ce que l'on sait. Vous choisissez ce que vous allez manger, ajoute le même docteur, semblablement choisissez ce que vous allez dire: Sicut eligis quo vescaris, sic elige quod loquaris (2). Ce n'est pas assez : en maints autres cas, il est absolument nécessaire de ne rien dire de ce que l'on sait. Vous êtes juge, vous êtes avocat, vous êtes notaire, vous êtes médecin, vous êtes prêtre: allez-vous révéler ce que vous ne savez qu'en cette qualité ou de juge, ou d'avocat, ou de notaire, ou de médecin, ou de prêtre ?.i Cette parole du Sage trouve ici sa place : Celui qui a de la fidélité dans le cœur, garde avec soin ce qu'un ami lui a confié : Qui fidelis est animi, celât ainici commissuryi (3).
Le dernier mot de cette Instruction, sous tant de rapports, très pratique, je l'adresse aux parents et aux maîtres. Je veux bien, et de grand cœur, tenir pour vraies les qualités que saint Jean Chrysostome attribue aux enfants, qualités, ajoute-t-il, qui motivèrent cette parole de Notre Seigneur : Le royaume des Gieux est aux enfants, et à ceux qui leur ressemblent (4). Pourtant, le tableau qu'il en fait n'est exact que dans sa généralité. Il y a des enfants auxquels s'applique cette remarque sévère des Écritures : Ils se sont égarés dès leur naissance ; à peine s'ils peuvent parler, que déjà ils savent mentir : Erraverunt ab utero ; locuti sunt falsa (5). Vous donc, parents, et vous maîtres, qui avez la belle mission, et en même temps la lourde responsabilité d'élever les
(1) s. AUGUST. Eaarr. in psal. T.
<2) In Psal. l.
(3) Prov. c. XI. V. 3.
(4) Brev. Rom. Die 20 Julii.
(5) Psal. lvii.