‹ Cinquante-deux prones sur le décalogueChapitre 159 sur 223 · XLVI. — LE MENSONGE · texte numérisé non relu

XLVI. — LE MENSONGE

•enfants, ne laissez point l'habitude du mensonge prendre racine dans leur âme. Traitez-les avec bonté, s'ils avouent franchement leurs fautes, mais n'épargnez pas la correction, s'ils les nient. Agir ainsi, c'est faire œuvre utile, c'est travailler au bonheur de ces enfants, non moins qu'à la gloire de Dieu...

HUITIÈME COMMANDEMENT

TROISIEME PRONE La dé traction

Noîi loqueris contra proximum tuiim^ falsum testi-

monium.

Vous ne direz point de faux témoignage contre votre

prochain.

Prohibentur autem hoc prcccepto non modo falsum teslimonium, sed detestabilis etiam libido et consuetudo detrahendi alteri : qua ex peste incredibile est quam multa, et quam gravia, et incommoda, et mala nascantur. Hoc vitium passim improbant divinœ Scripturas.

Catech. Rom.

Notre devoir est tracé d'avance par le Maître dont nous nous sommes fait Tiiumble disciple . Après avoir traité du faux témoignage, et du mensonge, nous avons à parler de la détraction ; de la détraction, dit le Catéchisme Romain, qui est un vice détestable, une coutume déplorable, une peste d'où, comme d'u-ne source empoisonnée, découle un nombre incalculable de maux très graves, très fâcheux, et de toute espèce. Si les saintes Écritures en témoignent, hoc vitium passim improbant divinœ Scripturœ, la raison elle-même., ajoutons-nous, le démontre amplement. C'est ce que nous allons voir dans cette Instruction. Dieu nous aide de sa grâce...

Parler mal d'un absent, lorsqu'il n'y a aucun motif légitime delà faire, mais en vue seulement de le dénigrer, et de lui enlever sa réputation : telle est la notion exacte du péché de détraction : Detractio est occulta et injusta violatio famœ alienœ, seu dénigratio injusta famœ proximi absentis (1).

La détraction définie, est-il superflu de dire une fois de plus, à la suite de tous les moralistes, de quelle source elle procède, sous quelles formes variées elle se produit ? Il ne nous le semble pas.

De tous les péchés, la délraction est le plus commun, pour cette première raison : que notre nature vicieuse et corrompue s'y porte d'elle-même. Ce que Tertullien disait de son temps, est vrai dans tous les temps : que la perversité du cœur humain est à ce point, que l'on croit plus facilement au mal faux, qu'au bien réel, et que l'on ne ment jamais avec plus de plaisir, que quand on forge des calomnies plus atroces : Facilius falso malo, quant vero . bono creditur, et felicius in acerbis atrocibusque mentitur (2). Pour être moins véhémente de forme, la remarque de saint Augustin est tout aussi judicieuse pour le fond : qu'autant noua sommes paresseux à réformer notre vie^ autant nous sommes empressés à vouloir connaître celle des autres : Curioswin genus humanum ad cognoscendain vitwin alienam, desidiosum ad corrigendam sitam (3).

De tous les péchés, la détraction est le plus commun, pour cette seconde raison : qu'il y a une foule de manières de le commettre, les unes directes, les autres indirectes.

Par exemple : vous imputez sciemment et méchamment au prochain une faute qu'il n'a pas commise, ou bien vous lui attribuez des défauts qu'il n'a pas : c'est une détraction directe, et même la pire de toutes; pour la dénommer, le mot de simple détraction ne suffit plus, c'est une détraction composée, additionnée de mensonge : c'est une calomnie.

Ou ])ien, sans inventer, comme dans le cas présent, vous exagérez, vous augmentez notablement, vous dites beaucoup plus de-

(i^ GURY. n. 445.

(2) Tertul. ad nationes. lib. 1.

(3) S. AUG. onfess. lib. 10, c. m.

XL vif. — LA DKTriACTlON 455

mal qu'il n'y en a; la faute du procliaiu était une paille, à peine, vous en faites une ])Outre, à force de ia grossir, semblable en cela à ces verres artificiels, très justement appelés grossissants, qui donnent aux objets des proportions iiors de nature. C'est une détraction directe.

Ou bien, sans inventer, ni même exagérer, vous divulguez une faute vraie, mais ignorée, un défaut réel, mais caché, des secrets sur les familles, ou sur des particuliers, que la plus élémentaire discrétion vous ferait encore un devoir de garder, alors même que vous n'y seriez pas tenu en vertu de la plus stricte justice. Non; au lieu de couvrir tout cela du manteau de la charité, vous prenez un malicieux plaisir à le dévoiler, à le i-épandre, à en entretenir le public, d'ailleurs très friand lui-m:ème en cette matière. C'est une détraction directe.

Ou bien encore, vous interprétez en mauvaise part des actions bonnes ou du moins indifférentes; en les inettanl en un tout autre jour que celui qui leur convient, vous les faites passer poui* criminelles. Un tel est dévot, mais c'est par hypocrisie... tel autre fait l'aumône, mais il lui est aisé de donner à Dieu une partie de ce qu'il a pris aux hommes... Détraction directe, que tout cela; détraction à laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même a été en butte, lorsque, semant les bienfaits sous ses pas : c'est pour tromper le peuple, disaient ceux-ci; ou bien, quand chassant les démons du corps des possédés : c'est au nom de Béelzébulh, prince des démons, qu'il chasse les démons, clamaient ceux-là. On le chicanait sur tout, dit Bossuet. Ils n'eussent pas craint, le jour du sabbat, de retirer d'un fossé leur âne ou leur bœuf; mais guérir, ce même jour, une fille d'Abraham, en la délivrant du malin esprit qui l'opprimait ; à leurs yeux c'était un crime abominable (1).

Ou bien enfin, si vous ne pratiquez la détraction d'aucune des manières que nous venons de dire, vous y arrivez pourtant par un chemin^ à la vérité, plus long, mais tout aussi sûr. Que sont» en effet, même aux yeux des moins clairvoyants, ces négations injustifiées du mérite d'autrui, ces demi-mots calculés, ces réticences pleines d'artifice, ces regards qui parlent sans parler, ^^

(1) Bossuet. Elévations. XYIl Sem. XII Elevât.

qui disent bien plus que les paroles mêmes, ces gémissements perfides, ces airs de compassion composée, et tous ces tours étudiés qui commencent par la louange pour finir par la cruauté ? Quelle langue ! Quelle langue, celle du détracteur, qui est détracteur sans vouloir passer pour l'être ! Est-elle moins rude que la langue du lion, qui dans le temps même où elle lèche, écorche la peau et tire le sang ! Ou plutôt, et pour emprunter le langage des Écritures : ne dirait-on pas ces traits meurtriers dont parle le psalmiste, traits qu'on a soin de tremper d'huile, avant de s'en servir, pour qu'ils creusent dans les chairs des plaies plus profondes : Molliti sunt sennones eorum super oleum, et ipsi sicnt jacula (1).

Et le sujet n'est pas épuisé. La détraction directe n'est pas toute la dé traction. Ce péché porte très loin. Dites-nous jusqu'où il s'étend, vous qui nous servez de guide dans ces délicates et difficiles matières ? — Ceux-là sont des détracteurs, répond le Catéchisme Romain, qui écoutent la détraction, la favorisent, y applaudissent ; il ne tient pas à eux, par l'assentiment qu'ils y donnent, qu'elle ne fasse s©n chemin, et n'amoncelle des ruines : Nec vero ab horum hominujn numéro et culpa sejunguntur,quidetrahentibus et 7naledieentihus patefacientes auras, non reprehendunt obtrectatores, sed illis libenter assentiuntur. — Ceuxlà sont des détracteurs qui, par de faux rapports, ou par quelqu'autre artifice que ce soit, désunissent des amis, excitent entr'eux des inimitiés irréconciliables, et les mettent en guerre l'un contre l'autre : In eodem génère sunt, qui suis artificiis distrahunt homines... summasque conjunctiones ac societates fictis sertnonibus dirimentes, amicissimos viros ad immorlales inimicitias, et ad arma compellunt. — Ceux-là enfin sont des détracteurs, qui flattent le prochain par des complaisances, par des louanges simulées; ceux principalement qui usent de ce moyen pour le surprendre et causer sa ruine : Peccant denique in hanc partejn blandi homines et assensatores . ., et quidemhoc in génère illa est assentatio deterior quœ ad proximi calamitatem et perniciem adhibetur (2). 0 détracteurs ! 0 détracteurs ! 0 engeance maudite ! 0 race, au moral, plus pullulante que no

(1) PSAL. LIV.

(2) Catech Rom. cap. 36.

Page 1