‹ Cinquante-deux prones sur le décalogueChapitre 160 sur 223 · XLVII. — LA DÉTRACTION · texte numérisé non relu

XLVII. — LA DÉTRACTION

l'est, au physit^ue, la plus prolifique des espèces créées !... Nous sommes amené par ce qui précède, à dire : quel péché est la détraction. La réponse ne sera ni difficile ni longue. A ^ moins qu'elle n'ait une excuse dans l'inadvertance de celui qui la ■ commet, ou que la matière qui en fait l'objet soit une quantité à f peu près négligeable, la détraction est toujours péché mortel. Les saintes Écritures le disent équivalemment en cent endroits divers : Le détracteur est digne de mort (1). . . Le détracteur est odieux aux yeux de Dieu (2) ... Le détracteur est assimilé aux avares, aux impurs, aux ravisseurs de biens d'autrui, et comme tel exclu du royaume des cieux (3). L'Église le répète par l'universalité de ses docteurs, de ses théologiens, de ses prônistes, de ses catéchistes, de tous ceux enfin qui, à un titre ou à un autre, ont mission d'enseigner. La raison le démontre ; c'est en effet la doctrine de celui qui est une des plus hautes expressions de la raison humaine, saint Thomas, que parmi les biens de l'ordre naturel, le plus précieux, après la vie, le plus nécessaire pour vivre en homme d'honneur, et mieux encore pour vivre en homme de bien, c'est la réputation ; il faut citer ce beau texte : Inter res temporales vîdetur fama esse pretiosior, per ciijus defectum impeditur homo a multis bene agendis {\). Or, ce bien du prochain, le plus excellent de tous, la vie seule exceptée, ce bien qui lui e^t propre au sens absolu du mot, et qui, dans le cas même où il aurait mérité de le perdre, reste encore sa possession, jusqu'à ce qu'il en soit dépouillé par une notoriété de droit, ou par une notoriété de fait : ce bien, dis-je, vous le lui enlevez, sans nulle raison solide, sciemment, méchamment — laissons de côté l'enseignement de TÉglise, même celui des saintes Écritures — la seule raison suffit : vous commettez un péché mortel très grave, non seulement contre la charité, mais encore contre la justice, conséquemment un péché qui vous fait contracter une obligation sérieuse de conscience, jp une obligation que la loi humaine n'impose pas toujours, mais W dont la loi divine ne dispense jamais, hormis le cas d'impossibilité absolue, l'obligation de réparer le tort causé, de restituer le bien

(1) Rom. câp. 1.

(2) Ibid.

(3) Cor. cap. vi.

(4) S. ThOxM. 2. 2. q. 73. art. 2.

458 LE DÉCALOGL'E

enlevé ; c'est encore l'enseignement de saint Thomas, qu'il faut citer jusqu'au bout: Ei tenetur aliquis ad restitutionem famœ, sicut ad restitutionem ciijuslibet rei subtractœ (1).

Et il reste à dire. Ce n'est pas seulement de la détraction en général, mais encore des espèces plus ou moins odieuses de détraction, de la détraction composée, de l'accueil complaisant fait à la détraction ou simple ou composée, de la susurration ou faux rapport, de la flatterie elle-même, que j'ai à parler, pour mesurer la culpabilité de chacune d'elles, et établir les responsabilités encourues.

La détraction composée, c'est-à-dire la calomnie : de sa nature péché mortel très grave, plus grave que la détraction simplement dite, parce qu'il contracte une malice spécifique plus grande, à raison du mensonge qu'il renferme... Calomniateurs, artisans de fausses nouvelles, écrivains sans conscience qui égarez l'opinion, qui faussez l'histoire, qui appelez bien ce qui est mal, et mal ce qui est bien, rétractez, rétractez, le salut est à ce prix... Hélas ! même la rétractation faite, de l'impression causée il restera encore quelque chose, trop de chose, comme au membre lié par un très fort nœud, l'empreinte demeure, même après que le nœud a été rompu.

L'accueil fait à la détraction : pour celui qui l'écoute, qui la favorise, qui Tencourage, qui y applaudit, de sa nature péché mortel. C'est le péché de cooj^ération directe,, positive, efficace. Comme il n'y aurait point de voleurs, s'il n'y avait point de receleurs ; semblablement il n'y aurait point de détracteurs, s'il n'y avait personne à accueillir la détraction. Ce qui fait dire à saint Bernard : il m'est difficile de décider lequel des deux est le plus coupable, du médisant ou de celui qui écoute le médisant : Detrahere, aut detrahentein audire, quid horum damnabilius sity non facile dixerim (2j. Au lieu de cette complaisance pour les détracteurs, que n'ont-ils ces auditeurs de la détraclion, l'indignation du saint homme Job : Je frappais sur la bouche du méchant, et je lui arrachais la proie d'entre les dénis : Contereham molas iniqui, et de dentibas illius auferebani prœdam (3)... ,oa bien le zèle

(i; îbid.

(2; De considérât. Lib. 2»

(3; Joe. t. :'U.:x, .. il.

Page 1