‹ Cinquante-deux prones sur le décalogueChapitre 162 sur 223 · XLVII. — LA DÉTRACTION · texte numérisé non relu

XLVII. — LA DÉTRACTION

pèchent ainsi de penser au péril extrême dans lequel il se trouve : et ejus animum avertunt ab omni cura et meditatlone extremorum pei^iculorum in quibus maxime versatur.

Concluons. Nous avons assez dit, pour démontrer que le péché de détraction est de tous les péchés le plus commun ; et qu'autant il est le plus commun, autant dans beaucoup de cas il est grave,, et dans plusieurs autres exceptionnellement grave. N'en soyez donc |ni les auteurs, ni les fauteurs, autrement dit, avec saint Jérôma écrivant à Népotien : N'ayez ni une langue légère, ni des oreilles curieuses : Cave ne linguam aut aures haheas prurientes (1)... J'ajoute : Plaise à Dieu que vous n'en soyez pas, non plus les victimes !

N'en soyez point les auteurs, ni directement, ni indirectement,, ni par la médisance, ni par la calomnie, ni par le faux rapport, ni par la flatterie, formes variées sous lesquelles la détraction se produit. Les paroles n'ont pas d'anses par où on les puisse reprendre. Une seule étincelle suffit à allumer un vaste incendie qui dévorera tout. Qu'on jette une pierre dans un étang : vous voyez se former à la surface de l'eau, des ronds, petits d'abord, plus grands ensuite, tout l'étang finit par être agité. Vous avez compris. Ce défaut, vrai ou faux, que vous savez, ou que vous croyez savoir, vous le dites à votre ami, votre ami le dit à son ami : d'ami en ami, de bouche en bouche, d'oreille en oreille, le cercle s'élargissant. toujours^ qui sait ou s'arrêtera votre confidence toujours indiscrète, souvent coupable ?

N'en soyez point les fauteurs ; ce feu est déjà trop vif, ne l'attisez plus, cette eau est assez trouble, ne la remuez pas davantage. Faites mieux encore : chassez impitoyablement, comme les pires ennemis de l'ordre social, et vos pires ennemis à vous-mêmes, le médisant, le calomniateur, Thomme aux faux rapports, et celui dont les paroles caressantes, mais perfides, entraînent au péché, comme les Sirènes au naufrage. Cette histoire est connue ; ne serait-ce pas plutôt une allégorie ? Naviguant sur une mer pleine d'écueils, en certaines passes plus dan<.^ereuses, où se faisaient entendre des voix de femmes qui attiraient les navigateurs imprudents vers les abîmes, le sage Ulysse se mit de la cire dans les

(1) Ap. s. Thom. 2. 2. qL. 73. art. *♦:

oreilles, et en emplit pareillement les oreilles de ses compagnons. Je vous laisse faire l'application...

Enfin — et de ma part, c'est un vœu très sincère — plaise à Dieu que vous n'en soyez pas les victimes. Mais pourtant si mon vœu n'est pas exaucé ; si la malignité se donne carrière, à votre sujet : devrez-vous vous irriter, maudire la langue qui vous a tou- <;hés, vous en plaindre amèrement, jusqu'à rendre le ciel responsable de l'injure qui vous est faite? Non ; lisez seulement le chapitre seizième du second livre des Rois. Séméï maudit David : fils de Bélial, lui crie-t-il, homme de sang... et en même temps il lui jette des pierres. Et David, à la vérité, innocent de la mort de Saùl que Sémeï lui reproche, mais coupable de celle du plus brave de ses officiers, Urie, à laquelle Sémeï ne pense pa? même, David, dis-je, le laisse faire ; et si un homme de sa suite, indigné de tant d'audace, s'apprête déjà à courir sur Séméï, pour lui couper la tête : Arrête, lui dit l'humble roi ; qui sait si ce n'est pas Dieu qui lui a enjoint de me traiter ainsi (1)... A cet exemple, excellent à imiter, j'ajouterai un conseil non moins bon à suivre. Ayez compassion de celui qui a mal parlé de vous. Il s'est fait plus de tort réel à lui-même, qu'il ne vous en a causé. Père, Père, on a mis le feu à la grange du monastère, toutes nos récoltes brûlent, qu'allons-nous devenir sans provisions? Quel malheur nous arrive ! — Dites donc quel malheur arrive au méchant homme qui a commis ce crime, répondit le bon Père !... Du novice inexpérimenté qui ne voyait que la perte de biens temporels, perte appréciable, sans aucun doute, mais d'ordre inférieur ; ou du Maître plus calme, plus réfléchi, pour qui la perte d'une âme était tout, qui donc avait raison ? Vous ferez la réponse juste, et le prie Dieu qu'elle reste dans vos esprits, comme un des fruits de cette Instruction...

(I) II Reg. c. XVI, V. 7. et seqq. Voir aussi la manière de dire et d.e faire, sur ce sujet, de St. François de Sales. Hamon. t 2. p. 447.

HUITIÈME COMMANDEiMENT

QUATRIÈME PRONE Le jugement téméraire

: Qui detraliil fralri^ aut qui jndicat fratrem sHum, delrahit legi^ et jndicat legetn (1).

Celui qui parle contre son frère, ou qui juge son frère, parle contre la loi, et juge la loi.

Quando deest cerlitudo rationis, puta cum aliquis de bis judicat qu;e sunl diibia et occulta, propter aliquas levés conjecturas : et sic dicitur judicium suspiciosum et temeratum,

S. TnOM. 2. 2. q. GO. art. 2.

Si peu que l'on réHéchisse sur les paroles que je viens de citer, ■(le saint Jacques, cette remarque vient vite à l'esprit : que l'Apôtre met sur la même ligne, et comme côte à côte, celui qui parle mal du prochain, sans motif, et le frère qui juge son frère : Qui

I delrahit fratri^ aut qui judicat fratrem .. C'est juste. Sinon toujours, du moins le plus généralement, on ne parle mal du pro- •chain que parce que déjà on l'a jugé avec défaveur. Donc, ne séparons pas deux choses si étroitement liées. Dans la précédente Instruction^ nous avons parlé du péché commis par la langue ; ^n celle-ci nous parlerons du péché commis par la pensée, autrement dit, du jugement téméraire. Dieu nous aide de sa grâce...

(1) s. Jacob, cap. 4.

4o4 tE DÉCALOGUE

Avant d'aborder ce sujet, dont le caractère pratique n'échappera à personne, il importe beaucoup de le bien préciser, et de donner aux mots qui l'expriment, leur sens propre nettement défini.

Tout jugement, en effet, n'est pas téméraire. Il y a des actes si manifestement criminels, qu'il est permis, je ne dis pas assez^ qu'il est commandé de les juger. Le jour où, rencontrant un jeune homme qui se mit à rougir de ce qu'on le voyait sortir d'un mauvais liea, Socrate lui adressa cette sévère, mais utile parole : mon fils, la honte... c'est d'y entrer, mais non d'en sortir: Socrate usait d'un vrai droit. Quand dans son Évangile, Jésus-Christ interdit à ses fidèles de juger leurs frères (1), Bossuet qui a interprété ce passage, comme il l'a fait de tant d'autres, avec son grand esprit : Non, non, s'écrie-t-il, ne croyez pas que ce soit le dessein de notre Dieu, que l'on fasse un asile au vice, qu'on l'épargne, ni qu'il triomphe. Au contraire, il veut qu'on le trouble, qu'on l'inquiète, qu'on le blâme, qu'on le condamne (2). C'est dans le môme sens qu'il entend cette recommandation faite par saint Paul à son disciple Tite: Reprends-les durement: Increpa illos dure (3). C'està-dire qu'il faut presser les pécheurs, et leur jeter, pour ainsi dire, quelquefois au front des vérités toutes sèches, pour les faire rentrer en eux-mêmes ; parce que la correction, qui a deux principes, la charité et la vérité, doit emprunter ordinairement une certaine douceur de la charité, qui est douce et compatissante ; mais elle doit aussi emprunter souvent quelque espèce de rigueur et de dureté de la vérité, qui est inflexible (4).

Mais ce n'est pas assez de connaître le jugement téméraire d'une manière simplement négative, en se bornant à savoir ce qu'il n'est pas ; il faut l'examiner de plus près, et dire ce qu'il est positivement et en soi. Qu'est-ce donc que le jugement téméraire? S'il vous plaît de faire quelque effort de mémoire, vous vous souviendrez peut-être de l'Évangile que l'Église nous donne à lire le mercredi de la quatrième semaine de Carême ,- c'est l'Évangile de l'aveugle -né. Ne disons mot, ni des pharisiens, qui en cet'.e circonstance^ comme toujours, se montrèrent méchants et hai-

(1) Luc. C. VI, V.

(2) Bossuet. t. 2 des Sern:on3«

(3) TiT. c. I, V. 13.

(4) Bossuet, Jn eodem loc.

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