‹ Cinquante-deux prones sur le décalogueChapitre 165 sur 223 · XLVIII. — LC JL CEMENT TÉMÉRAIRE · texte numérisé non relu

XLVIII. — LC JL CEMENT TÉMÉRAIRE

Ion les circonstances. Mortel, s'il est volontaire, c'est-à-dire porté en toute connaissance de cause ; s'il est vraiment téméraire, c'està-dire s'il repose sur des preuves peu ou point concluantes, sur des indices Incapables de fixer un homme raisonnable; enfin et surtout s'il roule sur quelque matière grave, Si sit de aliqua gravi, parce qu'alors, comme le remarque saint Thomas, il entraîne avec soi le mépris de la personne qui en est l'objet : Si sit de aliquo gravi, est peccatum tnortale in quantum non est sine conteynptu proximl fl). Véniel, si l'une ou l'autre de ces conditions fait défaut, et à plus forte raison si les trois manquent à la fois.

Enfin, il est péché, grave ou léger, mortel ou véniel, au sens que nous venons d'expliquer, toujours péché contre la charité et contre la justice.

Contre la charité. A qui en douterait, il ne faudrait que rap> peler cette vérité première: Ne faites point à autrui ce que vousne voudriez pas qu'on vous fit à vous-même. . . ou donner à lire la page admirable dans laquelle saint Paul nous trace le portrait de la charité : La charité n'est point soupçonneuse, elle ne pense pas le mal, elle est patiente, elle est douce, elle ne se réjouit pa& moins du bien que fait le prochain, qu'elle ne s'attiiste du mal qui lui arrive (2) . ^

Contre la justice. C'est l'enseignement de saint Thomas, et de la saine raison: qu'un jugement n'est licite qu'autant qu'il est un acte de justice, et qu'il n'est un acte de justice qu'autant que celui qui le fait, a pour le faire l'autorité compétente, la connaissance requise, et cette rectitude d'esprit qui le dispose, qui l'ineline à être équitable; autrement, ce ne sera plus qu'un jugement yicieux et illicite: Quodcumque autpm horum defuerit, judicium erit vitiosum et illicitum (3). On ne saurait mieux dire ; et pour le sujet qui nous occupe les conséquences coulent comme de source»

Vicieux et illicite, le jugement téméraire, parce qu'il se fait sans %utorité.Qui êtes-vous donc, vous qui jugez le prochain? De quel titre juridique pouvez- vous vous prévaloir ? Ayez'-vous'seule'ment

(1) s. TaOM. 2. 2. q. 60. art. 3,

(2)1 Cor. c. xjii.

(3)^, Thom. 2. 2^ q. 60. a£t. 2.

4G8 LE DÉGALOGUE

un titre coloré, c'est-à-dire une apparence de juridiction? Eh, quoi ! celui qui entrerait dans la maison d'un autre sans avoir auparavant frappé à la porte, serait tenu, et à bon droit, pour un incivil... Quiconque, sans l'autorisation du copropriétaire, ouvrirait une fenêtre dans un mur mitoyen, poserait un acte condamnable, passible des peines édictées par la loi... Et vous, vous vous attribuez le pouvoir, non seulement de pénétrer chez autrui, mais encore de vous insinuer dans le secret de son cœur, de vous faire jour jusque dans cet abîme que Dieu s'est réservé pour être seul à en sonder les profondeurs! c'est-à-dire, comme l'explique Bosquet en son beau langage, qu'indépendamment de l'attentat par vous commis contre la liberté de vos frères que vous jugez, sans tivoir reçu commission à cet effet, vous entreprenez encore sur les droits de Dieu, unique souverain, unique juge : en cela même doublement coupables, ajoute ce grand homme, puisque vous vous rendez tout à la fois, et les supérieurs de vos égaux, et les égaux de votre supérieur, violant ainsi du même coup, et les lois de la société, et l'autorité du Maître (1).

Vicieux et illicite, le jugement téméraire, parce qu'il se fait sans connaissance. Je ne dirai rien, certes, que vous ne sachiez parfaitement. N'est pas juge qui veut. Pour le devenir il faut pouvoir l'être. Qu'il n'aspire point aux fonctions judiciaires si redoutables par les devoirs qu'elles imposent et les responsabilités qui en sont la suite ; ou bien qu'il descende de son siège, s'il y est, celui qui n'a pas la science juridique suffisante, pu qui l'ayant, ne saurait discerner, en tels cas particuliers, entre le vrai et le faux, le certain et le douteux, le plus et le moins probable. Juger ainsi, ce n'est pas juger, c'est conjecturer, c'est prononcer des sentences sujettes à erreur: In similitudinem arioli et conjectoris, œstimat quod ignorat'^%). Or, cette double connaissance du droit et du fait, l'avez-vous? Ce sujet, qui n'est pas vôtre, et dont vous faites indûment votre justiciable, le connaissez-vous? Son intérieur, le voyez-vous? Ses intentions, les pouvez- vous discerner sûrement? Si vous le jugez d'après les apparences: c'est une première témérité, il n'est personne qui ne le sache et ne le dise : que les appa

<1) BossuET. t. 2. des Sermons.

<2) Prov. c. XXIII, V. 7.

Page 1