XLVIII. — LE JUGEMENT TÉMÉRAIRE
rences sont trompeuses ; que parmi les hommes beaucoup ne sont pas ce qu'ils paraissent être, et beaucoup ne paraissent pas être ce qu'ils sont. Si vous le jugez d'après les rapports d'autrui : c'est une seconde témérité; ce que vous ne savez pas vous-même, le plus souvent autrui ne le sait pas mieux que vous, et asseoir votre jugement sur un fondement aussi ruineux, c'est vouloir être injuste à plaisir. Si vous jugez de son présent par le passé, ou de son avenir par le présent : c'est une troisième témérité... 0 Pharisiens, qui faites les étonnés, lorsqu'au fond vous n'êtes que des envieux: cette femme que vous voyez aux pieds de Jésus, elle était pécheresse, mais elle ne l'et^t plus, et le temps approche où son nom sera prononcé avec honneur dans le monde entier... Semblablement, ôjuge téméraire, ce pécheur que vous avez sous les yeux, il ne tient pas à vous qu'il ne soit précipité au fond des enfers f savez-vous donc si déjà il ne s'est pas repenti, ou s'il ne se repentira pas, et s'il n'est pas un de ceux dont la conversion réjouira le ciel ? Puisque vous ignorez ces choses, pourquoi le jugez-vous donc si durement ?
Enfin vicieux et illicite, le jugement téméraire, parce qu'il se fait sans intégrité. Mais quoi ! Si l'intégrité manque; c'est-à-dire si les innombrables jugements que nous ne cessons de porter contre le prochain, ne procèdent pas ea: inclinatione justitiœ, de cetterectitude d'esprit qui incline le vrai juge à être équitable : d'où viennent-ils donc ? De la précipitation ? Peut-être. De Fimpressionnabilité, si prompte à prendre les devants sur la froide raison? C'est possible. Mais en combien de cas la malice ne joue-t-elle pas un rôle prépondérant, sinon unique ! L'homme est ainsi fait qu'il prête à autrui ses qualités, et beaucoup plus souvent ses défauts. L'insensé s'imagine que tous ceux qu'il rencontre en son chemin sont insensés comme lui (1). Quiconque est méchant, dit saint Thomas, n'a pas de peine à croire que le reste des hommes lui ressemble : Ex hoc quod aliquis malus est, faciliter de aliis malum opinatur (2). Vous me croyez bon, écrivait saint Jérôme à saint Paulin, parce que vous êtes bon vous-même, et que vous me mesurez à vos vertus : Metiris me virtutibus tuis. Ainsi font les Saints. Mais ceux qui ne le sont pas en agissent tout autre-