XLIX. — LA CONCUPISCENCE
Mais, hélas ! car il y a un maiSi suivi d'une douloureuse exclamation... s'il existe une concupiscence, qui est bonne, il en existe une autre, qui est mauvaise, concupiscentia prava. Mauvaise, cette autre, parce que, autant celle qui est bonne est de Dieu, et Ta pour auteur : autant celle qui est mauvaise vient du péché, et est le fruit du péché. Dieu a fait l'homme droit, dit le Sage (1), et cette droiture native consistait en ce que l'esprit étant parfaitement soumis à Dieu, le corps, à son tour, était parfaitement soumis à l'esprit. Ainsi l'ordre régnait en haut et en bas, partout ; et c'est cet ordre que nous appelons la justice et la droiture originelle. Mais le péché est survenu : il a défait ce que Dieu avait fait, et bien fait. L'esprit ayant secoué le joug de Dieu, le corps s'est affranchi de celui de l'esprit, et l'homme, comme le dit excellemment saint Augustin, qui par la parfaite soumission du corps à l'esprit, devait être tout spirituel, même dans sa chair, est devenu tout charnel, même dans son esprit: Qui futurus erat carne spiritalis , factus est mente carnalis (2). Mauvaise encore, cette autre, parce que, autant celle qui est bonne, précieux don de Dieu, a pour but, dans les intentions de son auteur, de faire de l'homme un être raisonnable, par l'assujettissement des puissances inférieures aux puissances supérieures, et de l'aider à atteindre sa fin surnaturelle, par l'accomplissement rendu plus facile des devoirs ordonnés à cette fin : autant celle qui est mauvaise, née du détournement libre de la volonté, conséquemment, fruit du péché, et désormais foyer de péché, pousse l'homme, par la criminelle direction qu'elle lui donne, ou vers une jouissance défendue, ou vers une possession interdite. Des exemples nous ont •donné l'idée juste de la bonne concupiscence; semblablement des exemples nous rendront plus compréhensible la mauvaise» Par exemple donc, vous désirez le mal, ou l'homicide, ou l'intempérance, ou l'adultère, ouïe stupre, ou la fornication, ou tout autre péché impur, quel qu'il soit, ou de luxure consommée, ou de luxure non consommée, car le neuvième Commandement s'étend aussi loin pour proscrire les désirs, que le sixième pour proscrire les actes : c'est la concupiscence mauvaise, qui vous attire et vous
(1) ECCLE. C. VIT, V. 30.
<2) De Civit. lib. 16. c. xv.
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fait aspirer à une jouissance défendue : non concupisces uxorem 'proxinii tui. Autre exemple : ce n'est plus le fils du roi de Sicheni, ni David, faisant enlever, pour satisfaire une criminelle passion, celui-là, la fille de Jacob, l'imprévoyante Dina (1), celui-ci, la femme d'Urie, la trop séduisante Bethsabée (2) ; non, c'est Achab, cette fois, Achab qui convoite la vigne de Naboth, le plus humble de ses sujets, pour agrandir d'autant son jardin potager : Da mihi vineam tuam, ut faciani mihi liortum olerum (3)... Et si vous l'imitez, si vous jetez un regard d'envieuse jalousie^ ou sur la maison, ou sur le champ de votre prochain, ou sur ses serviteurs pour vous les attirer, ou sur ses animaux domestiques pour les faire servir à votre usage ; le Catéchisme Romain entre dansdes particularités qui ne sauraient être déplacées dans un prône^ puisqu'il est lui-même le premier parmi les prônistes : si vous dé~ sirez, vous, gros commerçant, ou même petit marchand, la disette ou de grains ou de moindres denrées, pour acheter à [bon compte, et vendre très cher ; vous, ouvrier, l'absence de tout concurrent, ou s'il en est un, sa ruine, pour imposer vos prix ; vous, médecin, une épidémie, vous, avocat, des procès, pour en tirer profit (4) — tous ces cas sont-ils donc si rares, en ce temps de lucre et de cupidité effrénée ? — C'est la mauvaise concupiscence qui vous attire,, et vous fait aspirer à une possession interdite : Non concupisces doinum proximi lui, non agrum, non servum, non ancillam^ non bovem, non asinum, et universaquœ illiussunt..
Le sujet pourtant n'est pas encore épuisé. S'il existe une concupiscence mauvaise ; et nous venons de voir qu'à cet égard le doute est impossible ; les plus saints personnages eux-mêmes en ont connu les atteintes : Je sens dans les membres de mon corps, s'écrie saint Paul, une autre loi que la loi de l'esprit, qui combat contre celle-ci, et me rend captif sous la loi du péché (5)... Si donc il existe une concupiscence mauvaise, est-ce à dire que, par cela seul qu'elle est mauvaise, elle nous soit imputable à péché^ Indépendamment de toute participation, de toute coopération dô