XLIX. — LA CONCUPISCENCE
notre part ? — J'aborde ici un des points les plus intéressants, les plus importants surtout de la morale pratique. Pour particulariser davantage encore, je vise deux sortes d'Ames, les unes, d'une conscience trop large, les autres, timorées à l'excès, celles-ci s'imaginant pécher toujours, celles-là aimant à se persuader qu'elles ne pèchent jamais. — Non, quoique venant du péché, et pouvant y conduire, la concupiscence mauvaise, par ce seul fait qu'elle est mauvaise, ne constitue pas un péché ; l'enseignement de l'Église est formel sur ce point (1) ; l'opinion contraire, si malheureusement et si inopportunément soutenue, n'aurait abouti, s'il lui eût été donné de prévaloir, qu'à accréditer la plus monstrueuse des erreurs : la négation de la liberté, ou, en d'autres termes, la nécessité de pécher. Tout dépend delà volonté. Sans la volonté, la concupiscence mauvaise, ou, ce qui revient au même, la tentation de pécher n'est rien, si violente ou persistante qu'on la suppose ; quelque désordonnés que soient, ou les désirs qu'elle fait naître dans le cœur, ou les images qu'elle fait passer devant l'esprit, ou les mouvements qu'elle excite dans la chair. Sans la volonté, la délectation elle-même n'est rien, la délectation qui accom^pagne la suggestion ou proposition du péché, la délectation, c'està-dire ce quelque chose de subit, d'instantané, d'inaperçu, qu'il est impossible de ne pas sentir, pas plus qu'il n'est possible de ne pas sentir l'étincelle qui part du foyer, et vous saute sur la m.ain. Enfin, sans la volonté, et à plus forte raison, si elle proteste et s'indigne, l'acte lai-même n'est rien, encore que, matériellement parlant, il soit le plus mauvais possible. Exemple: sur l'ordre d'Antiochus, Eléazar a été jeté en prison, c'est un beau et vénérable vieillard, et l'un des premiers parmi les docteurs de la loi, on le presse de manger des viandes défendues, on en vient même à cet excès d'insolence délai ouvrir la bouche par force : Eleazarus, unus de iwùnoribus scinbarum, vir œtate j^rovectus, et vultu decorus, aperto ore hi'ans, compellabatur carnem porcinam manducare (2). Eléazar ne pèche pas; son acte est un acte forcé, et non peccamineux. Autre exemple: C'est une jeune chrétienne de
(1) Conc. Trid. Sess. 5. c. v. — et cinq propositions contraires de Baïus, condamnées par Pie V et Grégoire XIII. Ap. Goschler. t. v, p. 147.
(2) Maghab. c. VI, V. 18.
Syracuse, Lucie est son nom ; on l'a amenée au prétoire, pour qu'il soit prononcé sur son sort : Est-il vrai que le Saint-Esprit soit en toi, lui demande le préfet Pascase. — Tous ceux qui. sont pieux et chastes, sont les temples du Saint-Esprit. Le préfet reprend: Je te ferai conduire au lupanar, afin que le Saint-Esprit te quitte. — Si tu ordonnes que je sois violée malgré moi, au lieu d'une couronne, j'en aurai deux : Si invltam jusseris violariy castitas mifii duplicabitur ad coronam (1). N'insistons pas davantage ; c'est la volonté seule qui fait tout, tout quant au mal,, tout quant au bien : Voluntas est qua peccatiir , etrecte vivitur (2), Il en est de la volonté, comme d'un cavalier qui se sert de son cheval, ou pour fondre sur l'ennemi, ou pour prendre la fuite ; cette action de courir en ce sens ou en cet autre est proprement l'action du cheval : mais la gloire, mais la honte, la gloire dans le premier cas, la honte dans le second^ revient uniquement au cavalier, qui use de l'éperon, moyennant quoi le cheval court à toute bride.
Mais attention... Deux questions se présentent ici, l'une et l'autre demandant à être examinées de près et à bon droit.
La première... Si la volonté est requise, comme condition indispensable pour pécher, suffit-il, pour ne pas pécher, qu'elle soit simplement passive ? ou bien est-il nécessaire qu'elle résiste positivement? Réponse : il faut qu'elle résiste positivement : Le péché est consommé, dit le Catéchisme Romain, lorsque les mouvements de concupiscence s'étant élevés dans l'âme, l'âme prend plaisir aux choses vers lesquelles ces mouvements la portent, soit qu'elle y consente, soit seulement qu'elle n'y résiite pas : Cùm his rébus pravis vel assentitur, vel non répugnât (3;. Dans la pratique, quelque divergence qui se soit produite entre théologiens, selon la diversité des cas, cette doctrine doit être tenue pour la seule vraie, surtout quand il s'agit de qitelque tentation d'impureté (4). Y a-t-il donc si loin de la délectation non désavouée, non rejetée, au consentement à peu près parfait ? Et pour revenir à une comparaison dont nous avons déjà fait usage : ne faut-il pas, dès
(1) Brev. Rom. 13 décemb. Lèct. 6. — S. Thomas dit : ra|i«^^^n^^applicantur ;operi, niei per consensum rationis . 1. 2. q. 77. art. 7,' ' (2) S . AUGUST. lib. 1 . retract, c. 9. 1(3) Voir le texte tout entier.
(4) Voir S. LiGUORi. Lib. 5 n. 6 et 7,