NEUVIÈME ET DIXIÈME COMMANDEMENTS
DEUXIEME PRONE Excellence, nécessité, opportunité de ces deux Commandements;
Non concupisces uxorem proximl tui : non domum^ non aqruni^ non servum, non ancillam^ non ùovem, non aslniun, et omnia quœ illius sunt.
Vous ne convoiterez point la femme de votre prochain : ni sa maison, ni son champ, ni son serviteur, ni sa servante^ ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui est à lui .
Slii'ps ac germen malorum omnium est pravu concupiscentîa, qua qui incensi sunt, prœcipites feruntur in omne flagitiorum et scelerum genus.
Catccïi. Rom^
Le neuvième et le dixième Commandements sont unis l'un a l'autre et se compénètrent en quelque sorte dans le texte commun, (jui les exprime. La dernière Instruction les a laissés tels; nous les laissons encore tels en celle que nous nous proposons de faire aujourd'hui ; et de ces deux Commandements ainsi conjoints nous dirons : l'excellence, la nécessité, l'opportunité, de nos jours plus,, grande que jamais. Dieu nous aide de sa grâce...
Et d'abord, rien qu'à ce seul énoncé : Vous ne convoiterez point la femme de votre prochain ; vous ne convoiterez point non plus, ni sa maison, ni son champ, ni son serviteur, ni sa servante, ni
PLAT. — LE DEC. — ol
482 LE DÉOALOGUE
son bœuf, ni son âne, ni quoi que ce soit qui lui appartienne : rien qu'à ce seul énoncé, disons-nous, une première réflexion se faitjour dans l'esprit : l'excellence de ces deux Commandements et leur supériorité marquée sur le reste duDécalogue, et à plps forte raison sur les lois humaines — sur le reste du Décalogue : que visent, en effet, les autres préceptes ? les actes, uniquement les actes, par ' J exemple : Vous ne ferez point d'images taillées pour les adorer... Vous ne vous parjurerez point... Vous ne tuerez point... Vous ne ' • commettrez point d'adultère... Vous ne déroberez point... Vous '^ ne porterez point de faux témoignage — sur les lois humaines : \ la môme réponse esta faire, et à meilleur titre encore; les lois " humaines, elles aussi, n'atteignent que les actes extérieurs répréhensibles, par exemple en matière de justice : depuis le simple empiétement sur le champ du voisin, ou Tusurpalion par l'un des copropriétaires, d'un mur mitoyen, jusqu'aux vols les plus éhontés et aux dilapidations les plus scandaleuses. Quant aux pensées, intentions, projets, convoitises, la loi est impuissante, et la conscience s'enfermant chez soi, force lui est de s'arrêter sur le seuil. Il y a plus : fût-il même ou Solon, ou Lycurgue, ou quelque autre, le législateur prêterait à rire, s'il lui prenait fantaisie de léoiférer sur ces matières, parce que, étant inaccessibles à toute investioation, et, par une conséquence nécessaire, à toute répression, la loi faite en vue de les régir, deviendrait caduque le jour même où elle serait portée. Toute loi non -sanctionnée par une peine à subir, en cas d'infraction, est une loi mort-née (1). Mais pour Dieu, il n'en va pas ainsi. Comme d'une part, il voit tout, il sait tout, et que pour emprunter le langage des Écritures, ses yeux plus lumineux que le soleil, percent jusqu'au fond des cœurs, en pénètrent toutes les pensées, en découvrent les ressorte; les plus cachés (2) ; et que d'autre part, il n'est pas moins bien pourvu du côté de la répression au moyen de sa toute-puissance, qu'il ne l'est du côté de l'investigation par son omniscience ; c'est-i'-dire qu'en même temps qu'il peut lire couramment dans l'âme et voir tout
(i) Vim coactîvam lex habere ricbet, ad hoc quod efficaciter inducit ad virtutem. S. Thom.1. 2. q. 90. art. 3 ad 1. Ce qui équivaut à dire que la loi ne peut tomber que sur les choses pour lesquelles elle peut ordonner des peines.
(2) Lucidiores sunt on:]\ c jus super solem, hûminum corda intuentes in abscondita» partes. Eccli. cap. xxui, v. 28.
î,. — EXCELLENCE, NÉCESSITÉ, OPPORTUNITÉ 483
ce qjdî û y passe, il lui est loisible, s'il le veut, de la tirer du corps qu'elle occupe et de la jeter en enfer : c'est pourquoi, agissant dans la plénitude de son pouvoir et de ses droits : Vous ne convoiterez point, dit-il, non concupisces. . . Non seulement vous ne commettrez point d'adultère, ni aucun péché extérieur d'impureté, de quelque nature, et par quelque mode que ce soit, mais vous n'en concevrez pas même le désir, ni même volontairement la pensée, ni même l'image accompagnée de complaisance, si fugitive qu'elle puisse être... Non seulement vous ne déroberez point au prochain ce qui est à lui, mais vous ne désirerez pas même quoi que ce soit qui lui appartienne : ni sa maison, domum, c'est-à-dire comme l'explique très judicieusement le Catéchisme Romain, sa fortune territoriale, la situation sociale qu'il occupe, l'estime et la considération dont il jouit, toutes choses qui font partie de la maison, nam hœc ad domum pertinent, ni son bœuf, ni même son âne, aict bovem, aut asinum, c'est-à-dire, ajoute le même interprète autorisé, les biens d'un ordre inférieur, quelque peu importants qu'ils soient, et de quelque espèce qu'on les suppose:,
non solum quœ magna, ut do7niis,nobiLitas et gloria, sed etiam
parva, qicaliacumqice illa sint, sive animata, sive inanimata.., O loi de mon Dieu, que vous êtes admirable ! Vous êtes bien celle que le royal prophète a chantée dans un de ses plus beaux cantiques : la loi sainte, la loi immaculée, la loi convertissant et purifiant les âmes, lex Domini îmmaciclata, convertens animas^ la loi vraiment droite, vraiment lumineuse, mettant la joie dans les âmes, puisque ce qui contribue le plus à nous rendre misérables, c'est l'insanité de nos désirs, justitiœ Domini rectœ, lœtiflcan' tes corda, prœceptum Domini 'lucidutn, la loi très juste en^-i, qui se recommande d'elle-même et porte en soi le témoignage de sa propre excellence, judicia Dominivera, justificata in semetipsa. (1)
Mais il reste encore beaucoup à dire. La nécessité du neuvième et du dixième Commandements n'est pas moins digne d'attention que leur excellence. Cette nécessité pourtant n'apparaît pas à première vue. S'il est interdit, en vertu delà loi divine, de commettre l'adultère, logiquement il est interdit d'en avoir le désir. Si la»
(1) PBAL. XVIII.
même loi divine condamne le vol, il ne faut que du bon sens pour conclure que la pensée du vol est criminelle. Il n'est pas permis de vouloir ce qu'il n'est pas permis de faire : Non enim ea nobi's appetere lieôt, quœ possidere omnino nefa<, est (1). Mais depuis quand l'ignorance et les passions s'inspirent-elles donc de la logique et du bon sens? Pour les Juifs, peuple grossier, et à tête' dure, comme les Écritures en témoignent, les actes extérieurs étaient seuls répréhensibles ; la pensée de] ces mêmes actes ne comptait pas. Que cette opinion fût bien la leur, ce n'est pas douteux, puisque, à l'époque où vint Jésus-Christ, quinze cents ans après la promulgation du Décalogue, malgré l'enseignement des prophètes qui n'avait cessé qu'à l'approche des temps évangéliques ; malgré la lecture de la loi, et l'interprétation authentique^ doctrinale, qu'on en faisait chaque sabbat dans toutes les synagogues, c'était encore celle d'un très grand nombre, même parmi les érudits (2). Et en preuve, cette parole de Notre Seigneur aux Scribes, aux Docteurs : Vous savez ce qui a été dit aux Anciens : Tous ne commettrez point cVaclultève ; pour moi, voici ce que je vous déclare — ils l'avaient donc rayé et ne l'enseignaient plus, pour que Jésus-Christ le leur rappelât — pour moi, voici ce que ]e \ous décl-AYe : Quiconque regcn-de if ne femme avec un mauvais désir, a déjà commis l'aclullère dans son cœur (3). Que dis-je, ils ne l'enseignaient plus... Ce qui était pire encore, ils ne le pratiquaient plus. Eux qui se donnaient pour parfaits observateurs de la loi, et qui, vu le caractère officiel dont ils étaient revêtus, auraient dû l'être en effet : leur l'ègularité n'était qu'extérieure, et la sainteté dont ils se targuaient, une sainteté toute de parade. Inutile d'insister ; les pages de l'Évangile où Jésus- Christ condamne leur hypocrisie sont dans toutes les mémoires : Sépulcres blanchis, leur criait-il, magnifiques à la surface, mais au fond tout remplis de pourriture (4). Et encore : Malheur à vous, pharisiens aveugles, qui nettoyez le dehors de la coupe où
(1) C'Jtech. Rom.
(2) Plci'ique ex Judœis p?ccato obcoecati in eam opinionem adduci non poterant, ut crederent id(conci]pi>cere) a Deo prohibitiim esse ; immo vero lata et comita hac Dei lego. nuilti qui se leg s esse-:nterpi'eles piofltebantur, in eo errore versati sunt. Cateclu îlom .
(3) Matth. c. V, (4j lu. cap. xxjii.