LI. — SANCTION DU DÉCALOGUE A
me'û. Il faut des noms propres ici. — C'est Gain, toujours inquiet, en quelque lieu qu'il aille, tant il lui semble entendre sans cesse, jusque dans les solitudes les plus profondes, une voix accusatrice lui demandant compte du sang de son frère (1). — C'est Saiil, le jaloux, le haineux^ que la vérité force, bien malgré lui, à dire au doux et pacifique David: Vous Oies vraiment plus juste que moi: Justiortu es quam ego {2). Aveu trop fugitif. Dès le lendemain, en eifet, l'infortuné roi retombe dans ses noirs projets de meurtre, et se prépare de nouveaux tourments. — C'est la femme de Pilate, qui craignant, si elle ne délivre son âme, d'encourir quelque responsabilité, dans le grand crime qui se prépare, envoie dire à son mari : Qu'il n'y ait rien entre toi et ce juste, car j'ai beaucoup souffert aujourd'hui dans une vision, à son sujet (S). — Enfin, si j'osais, j'ajouterais Augustin, avant sa conversion, Augustin allant d'une erreur à une autre, d'un désordre à un autre, et plus tard, quand il fut revenu à Dieu, disant : Je portais ma pauvre âme toute déchirée, toute sanglante des plaies douloureuses que les passions y avaient faites : Portaba'in conscissavi et cruenlara animam meavi : j'étais à charge à moi-même : de quelque côté que je me tournasse, je ne me trouvais bien nulle part, et ne savais que faire pour soulager ma peine : impatieniern 'portari a yne et ubi eam ponerem non inveniebani (4)... Il n'est point de transgresseur de la loi qui ne se fasse en secret quelque confession de ce genre, tant est vraie . cette parole de l'Apôtre saint Jean : Qu'indépendamment du jugement encore plus redoutable de Dieu qui Tattend, déjà dès maintenant le cœur coupable se condamne lui-même : Si reprehenderitnos cor nostrum, major est Deus corde nostro, et novit omnia (5).
Mais le sujet n'est qu'ébauché. Cette double sanction de la loi, sanction de récompense, sanction de châtiment : en second lieu nous la trouvons dans tout l'ancien Testament, et, si je puis dire, faisant corps avec lui. Lisez plutôt. La voici en l'un des livres de Moïse : Considérez bien aujourd'hui qu'en vous donnant à obser-
(1) îbid.
(2;' IRr.G. ç. XXIV, V. 18.
(3) Mattm. c. vxvii, V. 19.
(4) Confcss.
(o) I JOANN. C. m, V. 20.
ver la loi du Seigneur, j'ai mis sous vos yeux, d'un côté, si vous êtes fidèles, la vie et tous les biens, de l'autre, si vous ne l'êtes pas, la mort et tous les maux : Considéra guod hodie proposuerim in conspectu tuo vitam et bonum, et e contrario mortem et malum (1). La voici en l'un des livres prophétiques : La loi dont je vous parle, c'est la loi même de Dieu, qui subsiste éternellement; ceux qui la gardent arriveront à la vie, ceux qui la violent i tomberont dans la mort : Hic liber mandatorum Dei, quœ est in œternu7n; omnes qui tenent ea7n, pervenient ad vitam: qui auteni derelinquunt, in mortem (2). La voici encore en l'un des livres sapientiaux : Celui qui m'écoute, dit le Seigneur, reposera en assurance, et jouira d'une abondance de biens : Qui me audierit,àbsque terrore requiescet, et abundantia i^erfruetur; quant aux impies, et à tous ceux qui font le mal, ils seront retranchés de dessus la terre : hnpii vero de terra perdentun, et qui inique agunt auferentur ab ea (3).
Et les faits répondent aux textes.
Les faits généraux d'abord. Tant qu'Israël garde la loi du Seigneur, tout lui réussit à souhait au dehors et au dedans : au dehors les peuples voisins le respectent et recherchent son alliance; au dedans ses celliers sont pleins, ses greniers regorgent, et comme il est dit pour toute la durée du règne de Salomon, et plus tard sous la magistrature de Simon le Machabée : chacun s'assied à l'ombre de sa vigne ou de son figuier, et personne ne l'inquiète : Sedet unusquisque sub vile sua et sub ficulnea sua, et non est qui eos terre-it (4). Mais au contraire, qu'Israël secoue un joug, qui pourtant lui profite si bien, la stérilité, la disette^ la guerre, la captivité, tous les maux tombent sur lui, et ses prophètes ne lui laissent point ignorer d'où lui viennent tant de calamités : Ce sont ses transgressions sans nombre qui ont irrité contre lui la colère de Dieu : Propter quod in ira ad iracundiam provocatis Deum, traditi estis adversariis (5).
Les faits particuliers ensuite. On serait infini, s'il fallait tout
(1) Deut. c. XXX, V. 45.
(2) Baruch. c. IV, V. 1.
(3) Prov. c. I, V. 33 et c. ir, v. 22.
(4) III Reg. c. IV, V. 25 et I Mach. c. xiv, v. 12. <5) Baruch. c. iv, v. 6.
tl. — SANCTION DU DÉCALOGUE 493
<Ure. Que d'enfants respectueux et soumis, auxquels l'honneur rendu par eux à leurs parents, a valu toutes sortes de récompenses, même terrestres ! Mais aussi, et par contre, combien d'autres pour qui cette parole des Écritures s'est accomplie à la lettre : Qui maledlxerlt patri suo et matri, extinguetur lucerna ejus in mediis tenebris (1) : Quiconque aura maudit son père ou sa mère, sa lampe s'éteindra au milieu des ténèbres ! Qu'est-ce à dire: sa lampe s'éteindra au milieu des ténèbres? sinon que les enfants qui naîtront de lui, n'auront aussi pour lui aucune étincelle de charité ; qu'ayant été mauvais fils, il sera malheureux père ; que pour avoir éteint en lui tous les sentiments de tendresse qu'il devait aux auteurs de ses jours, Dieu, par un juste retour, éteindra sa lampe, c'est-à-dire fera tomber sa postérité dans le mépris et l'oubli, et en effacera jusqu'au nom de dessus la terre : extinjguetur lucerna ejus in mediis tenebris.
Mais c'est encore trop général. Vous voulez des noms. Eh bien, pour tirer leçon d'un autre Commandement, rappelez-vous sommairement ce que nous avons dit du septième : qu'en tant qu'il est affirmatif, il veut qu'on fasse l'aumône, qu'en tant qu'il est négatif, 11 défend de voler, et voyez les deux sanctions, de récom-' pense et de châtiment, s'incarner, si je puis ainsi dire, en deux personnages, une femme pauvre, et un roi cupide. La femme pauvre, c'est la veuve de Sarephta, aux jours du prophète Élie. Par un temps d'effroyable disette, il ne lui reste plus de farine, en un petit pot, qu'autant qu'il en peut tenir dans le creux de la main, et un peu d'huile en un petit vase. Il n'importe : pour l'homme de Dieu qui a faim, elle fait un pain de ce chétif reste de farine, et le lui donne... Et l'homme de Dieu prenant la parole: Voici ce que dit le Seigneur, le Dieu d'Israël : La farine ne manquera point en ce petit pot, et l'huile ne diminuera point eu ce petit vase, jusqu'au jour où le Seigneur rendra à la terre sa fertilité. Et il fut fait comme le prophète l'avait annoncé (2). Le roi cupide, c'est Achab. Ce nom ne vous est pas inconnu. Nous l'avons déjà prononcé. A l'instigation de sa femme, l'odieuse Jézai)el, Achab a fait mourir Naboth, un de ses sujets, pour s'empa-
(1)Prov. c. XX, V. 20.
(2) Reg. III. c. xvii
rer de sa vigne qu'il convoite. Oui, mais il a compté sans Celui qui est le vengeur du pauvre et de l'opprimé. Au moment même où Achab descend de son palais pour aller prendre possession de la vigne convoitée : Va, dit le Seigneur à son prophète, c'est le même que nous voyions, il n'y a qu'un instant, à Sarephta, va tout maintenant, et porte-toi à la rencontre d'Achab, et lui parle ainsi : Tu as tué Nabotli, et tu t'es emparé de sa vigne : Occidisti, hisuper et possedisii. Or, voici ce que dit le Seigneur : En ce même lieu où les chiens ont léché le sang de Naboth, ils boiront ton propre sang, et dans le champ de Jezrahel ils mangeront le corps de Jézabel, complice de ton crime... Et le prophète alla tout aussitôt, et dit ce qu'il avait mission de dire ; et il arriva comme il avait dit (1). Voilà bien, certes, et aussi saisissante que possible, la double sanction, de récompense et de châtiment. Mais achevons.
Une autre sanction, plus haute encore, était réservée à la loi des deux Tables. Qu'il vienne le prophète annoncé de longs siècles à l'avance par Moïse, et plus grand que lai (2), le Fils de Dieu lui-même, qui sera homme, pour snuver les hommes ; qu'il vienne. .. 11 est venu, il parcourt la Judée, il enseigne. Va-t-il abolir la loi, comme ses ennemis l'en accusent ? Non, certes ; bien au contraire, il la confirme, et tout en la confirmant il la perfectionne, il la débarrasse des interprétations pharisaïques qui l'avaient faussée, il la décharge d'une foule de presci'iptions rituelles, désormais sans objet, et d"un nombre non moindre d'ordonnances civiles, administratives, policières, qui la faisaient être la loi d'un peuple unique^ tandis que maintenant et pour toujours elle doit s'étendre au monde entier. Mais de cette loi renouvelée, perfectionnée, quelle sera la sanction ? Sera-t-elle la même qu'antérieurement, alors qu'elle était seulement la loi de nature, et plus tard la loi écrite ? Oui, comme au temps de la loi de nature, bien observée la loi nouvelle procurera contentement et joie à qui l'aura observée ; violée, elle éveillera, le remords, et fera le tourment de qui l'aura violée. Oui, comme au temps de la loi écrite, sous le règne de la loi nouvelle Dieu ne cessera de dis-
(1) Ibid. c. XXI et IV. c. «•
(2) Deut. cap. XVIII.